Quand nous avons rendu compte, dans ce volume, de l'_Histoire des
manuscrits de Buffon_ que Flourens a publiée, nous avons dit que nous
reviendrions sur les services rendus par l'éminent commentateur du
grand naturaliste à la philosophie générale. Eh bien, c'est ce livre:
_De la Vie et de l'Intelligence_, qui fait le mieux mention de ces
services! Philosophiquement, Flourens, ce rayon intellectuel qui
glisse plus sur la métaphysique qu'il ne la pénètre, Flourens est
cartésien. A toute page il vante la _Méthode_ de Descartes, et trop,
selon nous. Il admire l'axiome assez vulgaire de cette méthode: «qu'il
ne faut admettre pour vrai que ce qu'on connaît évidemment pour tel».
Comme si ce moyen de connaître évidemment le vrai, la _Méthode_ de
Descartes, l'avait donné jamais à personne! Il est vrai que Flourens
dit que Descartes oublie sa méthode en physique. En est-elle donc
meilleure pour cela?
Descartes a toujours fait des efforts enragés pour sortir du _moi_, et
il y est resté. Moins heureux que le renard de la fable, il n'a pas
trouvé d'échine de bouc pour s'aider à sortir du puits dans lequel il
était descendu et qui n'est pas le puits de la vérité. Flourens, fils
de Buffon, est le petit-fils de Descartes. Il a grandi entre deux
hypothèses; mais l'observation et l'expérimentation l'ont parfois
arraché aux influences de sa naissance et de son éducation, et de
l'aperçu il est monté jusqu'à la découverte. Or, il a fait deux
découvertes, surtout, qui seront ses deux meilleurs titres d'honneur
dans la tradition scientifique. La première est celle de la formation
des os démontrée à l'aide d'expériences très ingénieuses et très
concluantes, et la seconde, c'est la localisation de l'intelligence
dans le cerveau, dont il prouva _physiologiquement_ l'unité. Avec sa
théorie expérimentale sur les os, Flourens jetait aux Bichats de
l'avenir, pour le développer, le germe d'une nouvelle chirurgie, et ce
n'était là qu'un profit de la physiologie; mais la théorie posant
l'axiome superbe: «la matière passe et les forces restent», frappait
le matérialisme, d'un premier coup, au ventre même. _Ventrem feri!_
Seulement, au second, la bête s'abattait, et ce second coup mortel et
qui en finissait fut la localisation de l'intelligence dans le
cerveau!
Rien de plus curieux que la démonstration de Flourens, rapportée avec
beaucoup de détails dans le livre _De la Vie et de l'Intelligence_, et
avec cette clarté qui est le don de son talent. C'est là qu'il
faudrait la chercher. Lui, l'anatomiste cartésien, il n'invoqua pas la
pensée, la spiritualité, la conscience, cette ligne solitaire et
impossible à joindre de l'asymptote éternelle! Non! il prit tout
simplement et tout brutalement le cerveau, le découvrit, le disséqua,
et, sous la pointe de ce scalpel qui est le seul instrument de vérité
pour les matérialistes, il montra que le cerveau était le siège
exclusif de l'intelligence; que l'ablation d'un des tubercules
déterminait la perte du sens de la vue, mais que l'ablation d'un lobe
laissait la sensation et détruisait seulement la perception. Il
établit que l'un était un fait _sensorial_, l'autre un fait
_cérébral_, et que la sensibilité n'était et ne pouvait jamais être
l'intelligence, pas plus que l'idée la sensation.
Contrairement à la théorie de Locke et de Condillac, mère de toutes
les autres théories sensualistes, il prouva que penser est si peu
sentir qu'on peut _couper le cerveau par tranches_--et il le
coupa--sans produire aucune douleur, la sensibilité n'existant que
dans les nerfs et dans la moelle épinière, et l'intelligence étant le
cerveau où n'est pas la sensibilité. Et il alla plus loin encore! Il
démontra que sentir n'est pas même percevoir et que le cerveau _seul_
perçoit. Enfin, il analysa _expérimentalement_ les facultés, les
fonctions, les forces, et donna la preuve sans réplique à ses
adversaires (car c'était une preuve physiologique) de l'unité de
l'intelligence, concluant que la physiologie répétait le témoignage du
sentiment, et qu'elle le confirmait en le répétant.
Telle est, sauf les développements, qui sont très lumineux et dont on
ne peut donner ici la longue chaîne logique, la grande démonstration
faite par Flourens contre le matérialisme, et qui, selon nous, doit
finir et emporter le débat. C'est, comme on le voit, le dernier mot
philosophique prononcé dans un ordre d'idées qu'il forclôt et contre
lequel nulle objection ne peut désormais se relever. C'est la dernière
raison,--ou, bien mieux!--c'est le dernier fait sous lequel
s'enterrera le matérialisme et cette philosophie de la sensation qui a
longtemps régné, et qui se raccroche en ce moment au panthéisme pour
ne pas tout à fait périr et pour retrouver plus tard le moyen de
vivre.
Par le panthéisme, en effet, le matérialisme a toujours un pied et une
main dans la philosophie contemporaine, et ce n'est pas le
spiritualisme, réduit à ses seules forces, qui coupera jamais ce pied
et cette main-là. Il l'a essayé au commencement du siècle, ce
spiritualisme vain qui, en dehors des idées chrétiennes, a l'insolence
et l'ingratitude de se croire quelque chose. C'était l'heure où la
société n'en pouvait plus, changeait d'erreur et se tournait de
l'autre côté sur sa paillasse de sophismes. Mais Cousin, qui discutait
Locke, n'empêcha pas Broussais. D'ailleurs, il faut bien en convenir,
quelle que soit la doctrine dont il est question, ce n'est jamais par
des arguments tirés d'un ordre d'idées déterminé qu'on peut enfoncer
et ruiner les arguments tirés d'un bon ordre d'idées contraires, et,
tout de même que le spiritualisme ne peut mourir que sous des raisons
spiritualistes tout de même le matérialisme ne peut périr et crouler
que sous des raisons tirées de lui-même. Or, l'honneur de Flourens est
d'être venu nous les donner!