III

Quand nous avons rendu compte, dans ce volume, de l'_Histoire des

manuscrits de Buffon_ que Flourens a publiée, nous avons dit que nous

reviendrions sur les services rendus par l'éminent commentateur du

grand naturaliste à la philosophie générale. Eh bien, c'est ce livre:

_De la Vie et de l'Intelligence_, qui fait le mieux mention de ces

services! Philosophiquement, Flourens, ce rayon intellectuel qui

glisse plus sur la métaphysique qu'il ne la pénètre, Flourens est

cartésien. A toute page il vante la _Méthode_ de Descartes, et trop,

selon nous. Il admire l'axiome assez vulgaire de cette méthode: «qu'il

ne faut admettre pour vrai que ce qu'on connaît évidemment pour tel».

Comme si ce moyen de connaître évidemment le vrai, la _Méthode_ de

Descartes, l'avait donné jamais à personne! Il est vrai que Flourens

dit que Descartes oublie sa méthode en physique. En est-elle donc

meilleure pour cela?

Descartes a toujours fait des efforts enragés pour sortir du _moi_, et

il y est resté. Moins heureux que le renard de la fable, il n'a pas

trouvé d'échine de bouc pour s'aider à sortir du puits dans lequel il

était descendu et qui n'est pas le puits de la vérité. Flourens, fils

de Buffon, est le petit-fils de Descartes. Il a grandi entre deux

hypothèses; mais l'observation et l'expérimentation l'ont parfois

arraché aux influences de sa naissance et de son éducation, et de

l'aperçu il est monté jusqu'à la découverte. Or, il a fait deux

découvertes, surtout, qui seront ses deux meilleurs titres d'honneur

dans la tradition scientifique. La première est celle de la formation

des os démontrée à l'aide d'expériences très ingénieuses et très

concluantes, et la seconde, c'est la localisation de l'intelligence

dans le cerveau, dont il prouva _physiologiquement_ l'unité. Avec sa

théorie expérimentale sur les os, Flourens jetait aux Bichats de

l'avenir, pour le développer, le germe d'une nouvelle chirurgie, et ce

n'était là qu'un profit de la physiologie; mais la théorie posant

l'axiome superbe: «la matière passe et les forces restent», frappait

le matérialisme, d'un premier coup, au ventre même. _Ventrem feri!_

Seulement, au second, la bête s'abattait, et ce second coup mortel et

qui en finissait fut la localisation de l'intelligence dans le

cerveau!

Rien de plus curieux que la démonstration de Flourens, rapportée avec

beaucoup de détails dans le livre _De la Vie et de l'Intelligence_, et

avec cette clarté qui est le don de son talent. C'est là qu'il

faudrait la chercher. Lui, l'anatomiste cartésien, il n'invoqua pas la

pensée, la spiritualité, la conscience, cette ligne solitaire et

impossible à joindre de l'asymptote éternelle! Non! il prit tout

simplement et tout brutalement le cerveau, le découvrit, le disséqua,

et, sous la pointe de ce scalpel qui est le seul instrument de vérité

pour les matérialistes, il montra que le cerveau était le siège

exclusif de l'intelligence; que l'ablation d'un des tubercules

déterminait la perte du sens de la vue, mais que l'ablation d'un lobe

laissait la sensation et détruisait seulement la perception. Il

établit que l'un était un fait _sensorial_, l'autre un fait

_cérébral_, et que la sensibilité n'était et ne pouvait jamais être

l'intelligence, pas plus que l'idée la sensation.

Contrairement à la théorie de Locke et de Condillac, mère de toutes

les autres théories sensualistes, il prouva que penser est si peu

sentir qu'on peut _couper le cerveau par tranches_--et il le

coupa--sans produire aucune douleur, la sensibilité n'existant que

dans les nerfs et dans la moelle épinière, et l'intelligence étant le

cerveau où n'est pas la sensibilité. Et il alla plus loin encore! Il

démontra que sentir n'est pas même percevoir et que le cerveau _seul_

perçoit. Enfin, il analysa _expérimentalement_ les facultés, les

fonctions, les forces, et donna la preuve sans réplique à ses

adversaires (car c'était une preuve physiologique) de l'unité de

l'intelligence, concluant que la physiologie répétait le témoignage du

sentiment, et qu'elle le confirmait en le répétant.

Telle est, sauf les développements, qui sont très lumineux et dont on

ne peut donner ici la longue chaîne logique, la grande démonstration

faite par Flourens contre le matérialisme, et qui, selon nous, doit

finir et emporter le débat. C'est, comme on le voit, le dernier mot

philosophique prononcé dans un ordre d'idées qu'il forclôt et contre

lequel nulle objection ne peut désormais se relever. C'est la dernière

raison,--ou, bien mieux!--c'est le dernier fait sous lequel

s'enterrera le matérialisme et cette philosophie de la sensation qui a

longtemps régné, et qui se raccroche en ce moment au panthéisme pour

ne pas tout à fait périr et pour retrouver plus tard le moyen de

vivre.

Par le panthéisme, en effet, le matérialisme a toujours un pied et une

main dans la philosophie contemporaine, et ce n'est pas le

spiritualisme, réduit à ses seules forces, qui coupera jamais ce pied

et cette main-là. Il l'a essayé au commencement du siècle, ce

spiritualisme vain qui, en dehors des idées chrétiennes, a l'insolence

et l'ingratitude de se croire quelque chose. C'était l'heure où la

société n'en pouvait plus, changeait d'erreur et se tournait de

l'autre côté sur sa paillasse de sophismes. Mais Cousin, qui discutait

Locke, n'empêcha pas Broussais. D'ailleurs, il faut bien en convenir,

quelle que soit la doctrine dont il est question, ce n'est jamais par

des arguments tirés d'un ordre d'idées déterminé qu'on peut enfoncer

et ruiner les arguments tirés d'un bon ordre d'idées contraires, et,

tout de même que le spiritualisme ne peut mourir que sous des raisons

spiritualistes tout de même le matérialisme ne peut périr et crouler

que sous des raisons tirées de lui-même. Or, l'honneur de Flourens est

d'être venu nous les donner!

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 90 / 130 题