II

Et il n'y a pas que ces deux doigts d'esprit dans Flourens. Il n'y a

pas que le génie littéraire de Fontenelle retrouvé au fond de sa

fonction, comme une chose oubliée à sa place dans l'intérêt de son

successeur. Il n'y a pas dans Flourens, quoi qu'il y soit aussi, qu'un

historiographe d'académie, qu'un tabellion d'éloges officiels dont

l'original reste au greffe et dont l'expédition est donnée à la

postérité, qui aimera à la lire pour la façon dont elle est

_libellée_, je vous en réponds! Il y a un autre homme, qui n'est pas,

qui n'a jamais été dans Fontenelle. Fontenelle, lui, quand, de ses

deux doigts que j'adore, il a fini d'écrire son _Éloge_ d'Académie ou

son _Histoire de l'Académie_, qui était aussi un éloge, bien digne

d'un ancien madrigaliste comme il l'avait été en l'honneur des dames

(car les académies sont des dames aussi, quoique composées de

plusieurs messieurs); oui! quand Fontenelle a achevé de tourner ce

madrigal suprême, et il le tourne bien, ayant eu jusqu'au dernier

moment la grâce et la clarté,--cette grâce de la lumière, ayant été,

ce vieux Tithon, aimé jusque-là de l'Aurore!--alors tout est dit. Il

est épuisé, il a rendu son dernier souffle, l'aimable bonhomme! Il

n'est plus que le Céladon, plus _passé_ que ses aiguillettes,

d'anciennes bucoliques oubliées,--un pasteur d'Arcadie enterré en

Académie.

Mais Flourens, après ses _Éloges_, est toujours Flourens,

c'est-à-dire ce qu'il a été toute sa vie: un anatomiste, un

naturaliste, un physiologiste, un professeur. Ce n'est pas seulement

qu'un secrétaire perpétuel d'académie, il est perpétuel de talent en

son propre nom, ce qui vaut bien mieux! Il y a là, dans cette

publication de chez les frères Garnier, huit à dix volumes qui ne sont

que la _fleur d'un panier_ très plein et très profond, dans le fond

duquel je ne plongerai pas mes mains indignes. Mais je me permettrai

de toucher, sans appuyer, au velouté de toute cette fleur. Je me

permettrai de vous faire remarquer cette poudre étincelante, tombée

des ailes de cette érudition d'abeille, qui a le vagabondage de

l'abeille, qui en a le miel, mais qui n'en a pas l'aiguillon.

Et, d'abord, voici trois à quatre volumes de Notices qui sont

certainement la partie la moins considérable et la moins travaillée de

cet esprit facile à qui rien ne semble coûter, tant il est éveillé et

preste! et dont plusieurs (celles sur Henri-Marie de Blainville,

Léopold de Buch et les Jussieu) sont de petits chefs-d'oeuvre

d'appréciation attique. Puis, après ces Notices, voici une _Histoire

de la circulation du sang_, à travers laquelle le lecteur, et même la

lectrice, verront circuler le leur dans leurs veines. C'est peut-être

dans cette histoire que Flourens a le plus exhalé sa petite odeur de

muguet littéraire quand, de savant en savant, il est arrivé jusqu'à

Guy Patin, cette excellente figure, ce Boileau-Despréaux de la

médecine, qui aurait donné très bien la monnaie de sa pièce à l'autre

Boileau, le railleur de la Faculté. Ici, le naturaliste, le

physiologiste, devient presque un critique comme l'un de nous. C'est

un _clair de lune_ de Sainte-Beuve; mais c'est un clair de lune

limpide! Après cette _Histoire de la circulation du sang_, vous avez

_L'Instinct et l'intelligence des animaux_, une question qu'un fils de

Buffon comme Flourens devait traiter dans un de ses ouvrages; car vous

savez si Flourens est le fils de Buffon et s'il mérite de porter le

nom de _Buffonet_ que Buffon donnait à son fils! Puis encore un

_Examen de la phrénologie_, très court, comme il convient, le mépris

ayant une expression brève quand il n'est pas silencieux, et le mépris

étant tout ce que mérite cette doctrine, qui n'est plus qu'une

amusette de salon depuis que Broussais, ce tribun médical, n'est plus

là pour la défendre de sa voix âpre.

Flourens, qui ne pèse sur rien, a donné à cela sa chiquenaude, et la

chiquenaude a suffi pour _enfoncer_ les _protubérances_; mais il n'en

a pas moins fait justice à Gall quand il s'agit des services rendus

par cet homme, en dehors de son système, à l'anatomie. Enfin, voici le

livre qui a fait tant de bruit, et qui, je le crois, a été pour

Flourens la queue du chien d'Alcibiade: le _Livre sur la longévité_!

L'Alcibiade de la physiologie se devait de couper la queue de son

chien, et il l'a coupée en homme qui sait se servir du scalpel et de

l'esprit français. Mais j'ai gardé pour le dernier le meilleur et le

plus intéressant des livres de Flourens, celui-là qu'il a intitulé:

_De la Vie et de l'Intelligence_, et sur lequel je crois nécessaire de

m'arrêter.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 89 / 130 题