I
Si Flourens n'avait qu'une seule importance,--s'il n'était qu'un
savant d'un ordre supérieur enfermé dans la carapace d'une grande
spécialité, impénétrable à tout ce qui ne serait pas savant, sinon du
même niveau que lui, au moins du même courant d'études,--nous ne nous
hasarderions point à vous en parler... Nous laisserions aux livres
purement scientifiques, ou aux mémoires de l'Académie dont il est le
secrétaire perpétuel, à vous entretenir de ses découvertes en anatomie
et de ses travaux en physiologie et en histoire naturelle. Flourens,
heureusement pour lui,--encore plus heureusement pour nous,--n'est pas
qu'un savant considérable et officiel. C'est aussi un lettré, un
lettré autant qu'un de nous. C'est un lettré qui reporte sur la
science, pour en adoucir l'austérité et sans rien diminuer de sa
beauté profonde, tout ce que le génie littéraire peut donner à la
pensée d'un homme de clair, d'élégant et de doux. Et ces trois mots
caractérisent très bien, je vous assure, le genre de talent de
Flourens, de cet homme qui aurait pu, ma foi! être pesant sans se
compromettre, tant il savait de choses, et qui s'en est si bien gardé!
[57] _Oeuvres complètes_ (_Pays_, 7 avril 1860).
Mon Dieu, oui! il aurait pu être pesant tout comme un autre. Il est
savant. Il a donné à la science toute sa vie, et, vous le verrez tout
à l'heure, la science a très bien agréé ses hommages. Elle l'a rendu
heureux; elle ne l'a point traité comme un de ses _patiti_ inféconds
qu'elle traîne quelquefois après elle. Et cependant il n'a pas eu la
fatuité de son bonheur, car la fatuité des savants heureux, c'est la
lourdeur... une lourdeur gourmée, épatée, infinie. C'est leur
_turcarétisme_, à eux! Au contraire, il a été léger; mais léger comme
un ignorant charmant, qui n'a pas autre chose à faire que d'avoir de
la grâce, de temps à autre, et de se montrer spirituel. Flourens n'est
point un érudit à l'allemande, quoiqu'il soit de l'Académie de Munich
et de bien d'autres académies. C'est un érudit des plus français, qui
n'a pas perdu, comme tant d'autres, en cultivant la science, sa
qualité de Français. Originalité mi-partie, dont chaque moitié vaut
presque un tout. Savez-vous comment il procède? il enlève la
science,--cette puissante personne à la Rubens moins la couleur,--il
l'enlève dans les bras très fins de sa littérature et lui ouvre ainsi
dans le monde un chemin que, sans cette enlevante littérature, la
science peut-être ne ferait pas. Il la vulgarise et la popularise. Il
lui fait faire son tour... d'esprits! Artiste délicat, il lui attache
des ailes transparentes, qui ne fondent point comme celles d'Icare, et
qui l'emportent bien loin de tous les malheureux culs-de-plomb qui
peuplent les Académies.
Voilà Flourens! et voilà pourquoi aussi les oeuvres d'un homme aussi
savant que lui attirent notre attention, malgré tout ce qu'on
rencontre dans ces oeuvres de particulier, de spécial, de technique,
d'effrayant pour nous. La fleur littéraire, qui n'est parfois qu'un
brin de muguet, insinue son parfum dans ces livres de nomenclatures et
de descriptions anatomiques qui devraient être si secs et parfois si
nauséabonds pour tout ce qui n'a pas l'ardente et féroce curiosité du
savoir, et cette petite odeur, qui surprend là, mais qui plaît
partout, invite les esprits les moins enclins à la science à prendre
ces livres et à les ouvrir. Le langage facile, pur, agréable, qu'on
parle ici ne rappelle en rien le langage rude, incorrect et parfois
opaque, que la science, soucieuse seulement de l'exactitude des faits,
est accoutumée de parler. Non que la science ne puisse avoir son
éloquence, une éloquence à elle,--brusque ou calme, mais carrée,
didactique, imperturbable, ne craignant d'appuyer sur rien quand elle
croit, en appuyant, préciser davantage. Seulement, ce n'est pas là la
langue de Flourens. La sienne n'a rien de cette substance épaisse et
forte. Elle ne ressemble pas au bloc de cristal qui absorbe le jour
qu'il renverra plus tard quand il sera taillé et mis sous son arc de
lumière. Elle est taillée, elle, mais mince et lumineuse comme la
vitre à travers laquelle vous regardez les étagères d'un muséum, et,
il faut bien le dire, depuis Fontenelle,--ce léger dans la consistance
comme Flourens,--rien de pareil en fait de style scientifique ne s'est
vu pour la transparence presque aérienne de la phrase et cette
précision, sûre d'elle-même, qui n'a pas besoin d'appuyer.
En effet, il y a, dès les premières pages de ces _Oeuvres
complètes_[58], qui renferment non seulement les découvertes de la
science mais les hommes qui les ont faites, et la biographie après
l'histoire, il y a, entre Flourens et Fontenelle, un rapport qui saute
aux yeux, malgré et à travers toutes les différences de philosophie,
de sentiment et de destinée qui existent entre le secrétaire perpétuel
de l'Académie des sciences du XVIIIe siècle et le secrétaire perpétuel
de l'Académie des sciences d'aujourd'hui, et ce rapport, c'est
l'incomparable diaphanéité de leur exposition à tous deux. C'est la
sveltesse d'un style que le goût littéraire a dégagé et allégé jusqu'à
la légèreté d'un Grammont ou d'un Matta, si de tels hommes avaient pu
écrire sur les sciences. C'est cette chose dont on peut se passer
aussi en France, mais non sans en souffrir: l'agrément! l'agrément
jusque dans les matières qui comportent le moins d'agrément!
l'agrément, ce superflu si nécessaire à l'esprit français! Fontenelle
et Flourens, et tous les deux autant l'un que l'autre, ont introduit
et créé le _joli_ dans la science, sans la dégrader.
[58] Garnier frères.
Pour la première fois, le Corneille a été joli sans sottise. On a pu
dire avec eux et en les lisant: Une jolie science, une jolie
expérience, une jolie découverte, une jolie description de
physiologie,--toutes choses qui autrefois faisaient trembler et qui,
autre part que chez eux, rendent encore bien grave. Ils ont été
attirants, amusants, attachants, quelquefois brillants, et on a pu se
risquer un jour, sur la foi de leurs livres, aux sciences physiques ou
naturelles sans avoir la vocation d'un héros, d'un martyr, d'un La
Pérouse qui n'en reviendra pas et qui croit s'en aller bravement se
faire manger par les sauvages!
Certes! Il n'y aurait que cela dans Flourens, il n'y aurait que cette
ressemblance, que ce rapport avec Fontenelle, que ce serait assez pour
exciter en nous la plus vive sympathie. Le progrès ne peut pas
s'arrêter, c'est bien entendu, et il pullule de rudes ouvriers à la
science, des piocheurs et des défricheurs du sublime le plus
américain; mais quelqu'un qui ressemble à Fontenelle, mais, au plus
épais de la science, deux doigts d'esprit qui tiennent une plume
légère, voilà ce qu'on ne voit pas tous les jours!