III

Et, ici, nous touchons au plus beau côté d'un livre qui nous en promet

un autre, dégagé de toute polémique, et par cela plus grand... Esprit

historique, comme on doit l'être avant d'être métaphysicien, le

docteur Teissier ne fait point la guerre sans savoir comme il fera la

paix. On a eu de fort grands critiques pour la critique elle-même, et

qui, comme Bayle, appuyaient leurs têtes d'or sur l'argile d'un

scepticisme toujours près de s'écrouler; mais Tessier est or de

partout. S'il veut détruire le physiologisme moderne, il sait aussi ce

qu'il veut mettre à la place, et c'est précisément ce qui y était. Le

plus bel effort des esprits vigoureux est de renouer les traditions,

en toutes choses, quand elles ont été rompues; c'est de se rattacher à

ce passé qui est toujours une vérité ensevelie. Les chefs de dynastie

le savent bien, qu'il n'y a rien de plus difficile et de plus grand!

Tessier, qui est peut-être, à sa manière, un chef de dynastie,--car,

ou nous nous trompons beaucoup, ou il a toute une famille d'idées

puissantes à établir,--Tessier est une de ces intelligences qui

travaillent à renouer la chaîne des enseignements scientifiques, et

jamais il ne nous a paru plus heureux dans son effort qu'en posant

(pourquoi n'est-ce que de profil?) la grande question de

l'immutabilité des maladies. Le physiologisme, qui règne encore

quoique son conquérant ne soit plus, a inventé un état de santé qui

ressemble fort à ce qu'était l'état de nature chez les publicistes du

siècle dernier. En identifiant, comme il l'a fait, la maladie avec le

symptôme ou la lésion, il a supprimé la maladie, et, de cette façon,

il a bouleversé tout ce qu'on savait et tout ce qui était force de loi

sur cette question fondamentale: «Le mot _nature_ vient du mot

_nasci_,--dit Tessier avec la simplicité de la lumière,--par

conséquent, toutes les fois qu'une question de nature est posée, elle

implique à l'instant même une question d'origine. Donc la question des

maladies pose la question de leur origine, et par suite de l'origine

du mal.»

Réduit à ses seules forces et répugnant à regarder au fond de

l'histoire, le rationalisme devait considérer ces questions comme

vaines et insolubles, et il n'y a pas manqué; en cela au-dessous de

l'antiquité païenne, qui ne connaissait pas Bacon, mais qui n'en

savait pas moins observer et conclure. Hippocrate, en effet, ce

vieillard divin,--car l'histoire, pour honorer ce grand observateur,

n'a trouvé rien de mieux que de l'appeler comme le vieil

Homère,--avait reconnu l'immutabilité des maladies quand il s'écriait,

avec le pressentiment d'une révélation: «Il y a là quelque chose de

Dieu (_quid divinum_)!» Et quand aussi Démocrite, tenant de plus près

la vérité, écrivait ce mot singulier: «L'homme tout entier est une

maladie», comme s'il eût deviné ce dogme de la chute après lequel il

n'y a plus rien à l'horizon de l'histoire ni à l'horizon de l'esprit

humain!

C'est cette immutabilité des maladies, niée et méprisée comme tant de

grandes traditions à cette heure, que Tessier a osé relever et

soutenir. Il a choisi cette forte thèse parce qu'il l'a rencontrée sur

la route de ses déductions, mais surtout parce que, triomphante, elle

entraînerait la ruine du matérialisme,--sa ruine définitive, sans que

dans ses débris il pût retrouver une pierre pour se faire un bastion.

L'immutabilité des maladies s'explique par les prédispositions

morbides; les prédispositions morbides par une hérédité qui,

elle-même, confine à un état antérieur dont l'homme n'est sorti qu'en

se laissant criminellement tomber. Tout cela n'est pas nouveau. Mais

rappelez-vous le mot de Pascal, vous qui avez au moins le respect des

noms écrasants, et taisez-vous! «Le noeud de notre condition--écrivait

le penseur terrible--prend ses retours et ses replis dans cet abîme,

de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce

mystère n'est inconcevable à l'homme.» Provoquer, par des livres

supérieurs comme l'est celui de Tessier, le retour aux idées

spirituelles et chrétiennes dans l'enseignement de cette science

immense,--la médecine,--ce n'est donc pas de l'invention, mais c'est

mieux. «C'est la pyramide renversée sur la pointe et replacée sur la

base,» comme le disait ce grand écrivain, qui, pour son compte, a fait

si bien un jour ce qu'il avait dit.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 87 / 130 题