Et, ici, nous touchons au plus beau côté d'un livre qui nous en promet
un autre, dégagé de toute polémique, et par cela plus grand... Esprit
historique, comme on doit l'être avant d'être métaphysicien, le
docteur Teissier ne fait point la guerre sans savoir comme il fera la
paix. On a eu de fort grands critiques pour la critique elle-même, et
qui, comme Bayle, appuyaient leurs têtes d'or sur l'argile d'un
scepticisme toujours près de s'écrouler; mais Tessier est or de
partout. S'il veut détruire le physiologisme moderne, il sait aussi ce
qu'il veut mettre à la place, et c'est précisément ce qui y était. Le
plus bel effort des esprits vigoureux est de renouer les traditions,
en toutes choses, quand elles ont été rompues; c'est de se rattacher à
ce passé qui est toujours une vérité ensevelie. Les chefs de dynastie
le savent bien, qu'il n'y a rien de plus difficile et de plus grand!
Tessier, qui est peut-être, à sa manière, un chef de dynastie,--car,
ou nous nous trompons beaucoup, ou il a toute une famille d'idées
puissantes à établir,--Tessier est une de ces intelligences qui
travaillent à renouer la chaîne des enseignements scientifiques, et
jamais il ne nous a paru plus heureux dans son effort qu'en posant
(pourquoi n'est-ce que de profil?) la grande question de
l'immutabilité des maladies. Le physiologisme, qui règne encore
quoique son conquérant ne soit plus, a inventé un état de santé qui
ressemble fort à ce qu'était l'état de nature chez les publicistes du
siècle dernier. En identifiant, comme il l'a fait, la maladie avec le
symptôme ou la lésion, il a supprimé la maladie, et, de cette façon,
il a bouleversé tout ce qu'on savait et tout ce qui était force de loi
sur cette question fondamentale: «Le mot _nature_ vient du mot
_nasci_,--dit Tessier avec la simplicité de la lumière,--par
conséquent, toutes les fois qu'une question de nature est posée, elle
implique à l'instant même une question d'origine. Donc la question des
maladies pose la question de leur origine, et par suite de l'origine
du mal.»
Réduit à ses seules forces et répugnant à regarder au fond de
l'histoire, le rationalisme devait considérer ces questions comme
vaines et insolubles, et il n'y a pas manqué; en cela au-dessous de
l'antiquité païenne, qui ne connaissait pas Bacon, mais qui n'en
savait pas moins observer et conclure. Hippocrate, en effet, ce
vieillard divin,--car l'histoire, pour honorer ce grand observateur,
n'a trouvé rien de mieux que de l'appeler comme le vieil
Homère,--avait reconnu l'immutabilité des maladies quand il s'écriait,
avec le pressentiment d'une révélation: «Il y a là quelque chose de
Dieu (_quid divinum_)!» Et quand aussi Démocrite, tenant de plus près
la vérité, écrivait ce mot singulier: «L'homme tout entier est une
maladie», comme s'il eût deviné ce dogme de la chute après lequel il
n'y a plus rien à l'horizon de l'histoire ni à l'horizon de l'esprit
humain!
C'est cette immutabilité des maladies, niée et méprisée comme tant de
grandes traditions à cette heure, que Tessier a osé relever et
soutenir. Il a choisi cette forte thèse parce qu'il l'a rencontrée sur
la route de ses déductions, mais surtout parce que, triomphante, elle
entraînerait la ruine du matérialisme,--sa ruine définitive, sans que
dans ses débris il pût retrouver une pierre pour se faire un bastion.
L'immutabilité des maladies s'explique par les prédispositions
morbides; les prédispositions morbides par une hérédité qui,
elle-même, confine à un état antérieur dont l'homme n'est sorti qu'en
se laissant criminellement tomber. Tout cela n'est pas nouveau. Mais
rappelez-vous le mot de Pascal, vous qui avez au moins le respect des
noms écrasants, et taisez-vous! «Le noeud de notre condition--écrivait
le penseur terrible--prend ses retours et ses replis dans cet abîme,
de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce
mystère n'est inconcevable à l'homme.» Provoquer, par des livres
supérieurs comme l'est celui de Tessier, le retour aux idées
spirituelles et chrétiennes dans l'enseignement de cette science
immense,--la médecine,--ce n'est donc pas de l'invention, mais c'est
mieux. «C'est la pyramide renversée sur la pointe et replacée sur la
base,» comme le disait ce grand écrivain, qui, pour son compte, a fait
si bien un jour ce qu'il avait dit.