De tous les esprits, en effet, qu'a faussés et corrompus le sensualisme
de la Renaissance et l'expérimentalisme de Bacon, qui en a été la
doctrine, les médecins ont été et sont encore, par le mode séculaire de
leur enseignement, les plus profondément atteints. C'est qu'on ne touche
pas impunément sans précaution à la matière! L'Hercule intellectuel
n'est pas comme l'Hercule de la chair. Il meurt de son baiser à la
terre. Quand il l'étreint trop fort, il étouffe dans toute cette
poussière sa vigoureuse spiritualité. Aveuglés par leur long tête-à-tête
avec des organes et des phénomènes, la plupart des médecins ont, depuis
Bacon et son observation raccourcie, dégradé la science dont ils
relèvent, et ils l'ont réduite à n'être plus qu'un empirisme superficiel
et grossier. Le matérialisme païen, qui, en renaissant, devait
reparaître plus monstrueux que la première fois puisqu'il renaissait
dans une société chrétienne, est scientifiquement plus grand dans les
écrits de Van Helmont et de Boerhaave qu'il ne l'était, par exemple,
sous la plume d'Hippocrate et les traditions de l'école de Cos. Filtrant
partout, comme la boue du Nil, dans les inspirations des poètes, dans
les chefs-d'oeuvre des artistes, dans les moeurs des classes élevées,
pour retomber de là dans les peuples comme, de l'élégante cuvette d'une
fontaine, l'eau ruisselle dans les profondeurs d'un bassin, le
matérialisme, qui cherchait son lit, en a enfin trouvé un, qui semble
éternel, sur le marbre des amphithéâtres. En supposant que
l'intelligence humaine soit un jour nettoyée de cette doctrine immonde,
les médecins seront les derniers à en essuyer leur pensée. A prédire
cela, croyez-le bien! il n'y a ni exagération ni imprudence, et la
preuve en est dans le livre de Tessier. Nous l'avons lu et nous en
sommes resté accablé. On y trouve, exposées et réfutées, les doctrines
des professeurs les plus influents sur l'enseignement et sur l'opinion,
et ces doctrines sont matérialistes,--immuablement matérialistes,--comme
si nous étions au lendemain de la Renaissance ou à la veille de la
Révolution française!
Il faut dire cela, et le dire bien haut. Nous avons donc vécu en vain.
Les cynismes du XVIIIe siècle, en débauche d'esprit comme de moeurs,
n'y ont rien changé. Les honnêtes gens ont eu horreur et dégoût, mais
l'horreur n'a pas monté plus haut que le coeur. La science
probablement trempe la tête dans un Styx, comme le corps d'Achille,
afin de faire à ses enfants un sentiment moral invulnérable, et (le
croiront-ils, ceux-là qui ne sont pas médecins?) le matérialisme a
continué d'être, à peu de chose près, à cette heure, ce qu'il était
quand La Mettrie publiait cette _histoire naturelle de l'âme_ qui fit
tant de bruit, et cet _homme-machine_ qui n'en fit pas moins! En ce
temps-là, les habiles et les modérés du matérialisme dirent que La
Mettrie avait l'esprit un peu dérangé; et, pour se consoler, il s'en
alla, Triboulet de la philosophie, bouffonner chez le roi de Prusse.
Mais Cabanis allait naître, Cabanis, qui, sous une phraséologie encore
plus lâche que honteuse, devait nous donner la pensée comme une
sécrétion du cerveau.
Pour ma part, doctrinalement parlant, je ne vois pas nettement qui
vaut le mieux de Cabanis ou de La Mettrie. Quant à la politique,
mise au service de la doctrine, c'est différent! Cabanis, qui a la
froideur et les insinuations du serpent, est à coup sûr très
supérieur à La Mettrie, entraîné par une expression à outrance et un
tempérament désordonné. Blafard et douceâtre écrivain, élégant, mais
à la manière des incroyables de son temps, appliquant aux matières
philosophico-médicales la rhétorique effacée de son ami Garat,
Cabanis, malgré une médiocrité foncière, a laissé un sillon profond,
que d'autres ont fécondé, et a exercé une influence décisive sur
l'enseignement en France tel qu'il est encore aujourd'hui.
Comme le remarque Tessier avec infiniment de justesse, Cabanis, qui
avait contre l'Église et les idées religieuses les haines perverses de
son époque, voulait, dans la civilisation de l'avenir, remplacer les
prêtres, dont le rôle était fini (pensait-il), par les vingt mille
médecins qui allaient toucher, en haut et en bas, à toutes les
réclamations de la société moderne et la gouverner en la retournant
sur son lit de douleur. Le plan n'était pas mal combiné. Il valait
mieux que la prêtrise des philosophes de l'avenir inventée, depuis,
par Cousin, Saisset et Simon. Ce plan aurait, s'il avait vécu, ravi
d'espérance Condorcet. Sans le chrétien Napoléon, qui se mit tout à
coup à faire les affaires de Dieu, et quelques esprits du plus haut
parage, comme le vicomte de Bonald, qui, par parenthèse, traita
Cabanis dans ses _Recherches philosophiques_ comme plus tard de
Maistre traita Bacon, le matérialisme passait presque à l'état
d'institution politique. Nonobstant l'effort de ces grands hommes,--de
ces grands spirituels,--il resta au fond de l'enseignement, en
s'aplatissant, il est vrai, en y rampant, en s'y coulant comme un
reptile, mais il y resta.
Un jour, la philosophie générale eut assez de cette auge et releva le
front. Les philosophes du XIXe siècle réagirent contre les philosophes
du XVIIIe. La Romiguière abolissait Condillac. Cousin, toujours poli,
en sa qualité d'éclectique, effaçait Locke... d'un coup de chapeau.
Galvanisé un instant, le spiritualisme cartésien disparut bientôt dans
ce vaste trou de formica-leo, cette logique de Hegel, qui tue la
pensée par le vide. Au milieu de tout ce mouvement, le matérialisme
médical ne bougeait pas. Il laissait dire et faire et se transformer
la philosophie. Comme le voyageur de la fable, craignant que le vent
ne fût pas pour lui il serra son manteau autour de sa personne, et si
bien qu'à moins de le regarder de fort près on ne pouvait le
reconnaître. C'était son salut. Il ganta sa main et masqua son visage,
et l'on vit jusqu'à ce lion de Broussais, dont Pariset disait:
_Quærens quem devoret_, devenu tout à coup d'une prudence antipathique
à son génie, mettre une sourdine à sa voix rugissante, et inventer,
pour mieux cacher le secret de la comédie, ce mot d'_ontologie_ qui
signifiait toutes les chimères et toutes les sottises de la religion,
de la métaphysique et de la spiritualité.
Or, si Broussais s'humiliait ainsi, Broussais, le plus superbe esprit
qui se soit jamais posé sur des griffes entrecroisées à la _guisa di
leone_, comme dit le poète, on se demande ce que durent faire les
hommes qui vinrent après lui et dont l'audace n'était pas, comme la
sienne, mesurée à la grandeur de l'intelligence. Eh bien, ce qu'ils
firent, le docteur Tessier s'est donné la mission de nous l'apprendre
en leur répondant! Il a choisi les plus comptés d'entre eux et il a
cherché, sous le masque fin d'une phrase éteinte, qui jette de la
cendre par-dessus la flamme afin qu'on ne crie pas «au feu!», la
doctrine, l'immuable doctrine, qui a bien pu modifier des vues de
détail, mais qui est la même dans ses conclusions qu'aux jours où elle
ne se cachait pas. Encore une fois, nous ne pouvons entrer dans cette
robuste et longue discussion, qu'il faut prendre où elle est,
c'est-à-dire dans le livre de Tessier. Les problèmes sur lesquels
roule tout l'enseignement médical y sont examinés avec les solutions
qu'en donnent les professeurs actuels, dont on cite les noms, les
discours et les livres. Méconnaissance de la nature spirituelle de
l'homme, qu'on définit _un mammifère monodelphe bimane_ et rien de
plus, négation de l'unité de la race humaine, affirmation de
l'activité de la matière, confusion de la physiologie et de l'histoire
naturelle au mépris des traditions médicales depuis Hippocrate jusqu'à
nos jours, enfin l'opinion qui implique le matérialisme le plus
complet: «Que la vie ne doit pas être considérée comme un principe,
mais comme un résultat, _une propriété dont jouit la matière, sans
qu'il soit nécessaire de supposer un autre agent dans le corps_»,
toutes ces solutions, et beaucoup d'autres de la même énormité, sont
attaquées et ruinées de fond en comble par le rude joûteur des
_Études_.
Il suit, avec une longueur de vue et une implacabilité de logique
auxquelles rien n'échappe, les conséquences de ces doctrines dont la
science est empoisonnée, et, Dieu merci! il n'est pas au bout de son
travail puisque nous n'avons que la première partie d'un ouvrage qui
devra montrer, dans tous les rameaux de l'enseignement, la filiation
de ces erreurs. Le docteur Tessier n'est pas uniquement préoccupé de
_spiritualiser_ l'instruction et de tenir compte de la magnifique
duplicité humaine, même dans l'intérêt de l'observation
physiologique; il va plus loin et plus haut... «Le rationalisme
dogmatique--dit-il--ne saurait coordonner les phénomènes
physiologiques et comprendre les rapports de la physiologie et de la
médecine; mais, sur le terrain de la pathologie, ce rationalisme
devient la négation de TOUTE vérité.» Ainsi, comme on le voit,
l'enseignement n'est pas seulement matérialiste; il est, de plus,
arbitraire et antimédical, et l'habile écrivain le prouve avec une
rigueur dont, certes! il n'avait pas besoin aux yeux de ceux qui
savent jusqu'où peut porter une idée. En effet, les doctrines
matérialistes sont, scientifiquement, ce que sont politiquement les
doctrines démagogiques, troublant également la tradition, et les unes
violant aussi bien l'histoire dans le monde des idées que les autres
dans le monde des faits!