II

De tous les esprits, en effet, qu'a faussés et corrompus le sensualisme

de la Renaissance et l'expérimentalisme de Bacon, qui en a été la

doctrine, les médecins ont été et sont encore, par le mode séculaire de

leur enseignement, les plus profondément atteints. C'est qu'on ne touche

pas impunément sans précaution à la matière! L'Hercule intellectuel

n'est pas comme l'Hercule de la chair. Il meurt de son baiser à la

terre. Quand il l'étreint trop fort, il étouffe dans toute cette

poussière sa vigoureuse spiritualité. Aveuglés par leur long tête-à-tête

avec des organes et des phénomènes, la plupart des médecins ont, depuis

Bacon et son observation raccourcie, dégradé la science dont ils

relèvent, et ils l'ont réduite à n'être plus qu'un empirisme superficiel

et grossier. Le matérialisme païen, qui, en renaissant, devait

reparaître plus monstrueux que la première fois puisqu'il renaissait

dans une société chrétienne, est scientifiquement plus grand dans les

écrits de Van Helmont et de Boerhaave qu'il ne l'était, par exemple,

sous la plume d'Hippocrate et les traditions de l'école de Cos. Filtrant

partout, comme la boue du Nil, dans les inspirations des poètes, dans

les chefs-d'oeuvre des artistes, dans les moeurs des classes élevées,

pour retomber de là dans les peuples comme, de l'élégante cuvette d'une

fontaine, l'eau ruisselle dans les profondeurs d'un bassin, le

matérialisme, qui cherchait son lit, en a enfin trouvé un, qui semble

éternel, sur le marbre des amphithéâtres. En supposant que

l'intelligence humaine soit un jour nettoyée de cette doctrine immonde,

les médecins seront les derniers à en essuyer leur pensée. A prédire

cela, croyez-le bien! il n'y a ni exagération ni imprudence, et la

preuve en est dans le livre de Tessier. Nous l'avons lu et nous en

sommes resté accablé. On y trouve, exposées et réfutées, les doctrines

des professeurs les plus influents sur l'enseignement et sur l'opinion,

et ces doctrines sont matérialistes,--immuablement matérialistes,--comme

si nous étions au lendemain de la Renaissance ou à la veille de la

Révolution française!

Il faut dire cela, et le dire bien haut. Nous avons donc vécu en vain.

Les cynismes du XVIIIe siècle, en débauche d'esprit comme de moeurs,

n'y ont rien changé. Les honnêtes gens ont eu horreur et dégoût, mais

l'horreur n'a pas monté plus haut que le coeur. La science

probablement trempe la tête dans un Styx, comme le corps d'Achille,

afin de faire à ses enfants un sentiment moral invulnérable, et (le

croiront-ils, ceux-là qui ne sont pas médecins?) le matérialisme a

continué d'être, à peu de chose près, à cette heure, ce qu'il était

quand La Mettrie publiait cette _histoire naturelle de l'âme_ qui fit

tant de bruit, et cet _homme-machine_ qui n'en fit pas moins! En ce

temps-là, les habiles et les modérés du matérialisme dirent que La

Mettrie avait l'esprit un peu dérangé; et, pour se consoler, il s'en

alla, Triboulet de la philosophie, bouffonner chez le roi de Prusse.

Mais Cabanis allait naître, Cabanis, qui, sous une phraséologie encore

plus lâche que honteuse, devait nous donner la pensée comme une

sécrétion du cerveau.

Pour ma part, doctrinalement parlant, je ne vois pas nettement qui

vaut le mieux de Cabanis ou de La Mettrie. Quant à la politique,

mise au service de la doctrine, c'est différent! Cabanis, qui a la

froideur et les insinuations du serpent, est à coup sûr très

supérieur à La Mettrie, entraîné par une expression à outrance et un

tempérament désordonné. Blafard et douceâtre écrivain, élégant, mais

à la manière des incroyables de son temps, appliquant aux matières

philosophico-médicales la rhétorique effacée de son ami Garat,

Cabanis, malgré une médiocrité foncière, a laissé un sillon profond,

que d'autres ont fécondé, et a exercé une influence décisive sur

l'enseignement en France tel qu'il est encore aujourd'hui.

Comme le remarque Tessier avec infiniment de justesse, Cabanis, qui

avait contre l'Église et les idées religieuses les haines perverses de

son époque, voulait, dans la civilisation de l'avenir, remplacer les

prêtres, dont le rôle était fini (pensait-il), par les vingt mille

médecins qui allaient toucher, en haut et en bas, à toutes les

réclamations de la société moderne et la gouverner en la retournant

sur son lit de douleur. Le plan n'était pas mal combiné. Il valait

mieux que la prêtrise des philosophes de l'avenir inventée, depuis,

par Cousin, Saisset et Simon. Ce plan aurait, s'il avait vécu, ravi

d'espérance Condorcet. Sans le chrétien Napoléon, qui se mit tout à

coup à faire les affaires de Dieu, et quelques esprits du plus haut

parage, comme le vicomte de Bonald, qui, par parenthèse, traita

Cabanis dans ses _Recherches philosophiques_ comme plus tard de

Maistre traita Bacon, le matérialisme passait presque à l'état

d'institution politique. Nonobstant l'effort de ces grands hommes,--de

ces grands spirituels,--il resta au fond de l'enseignement, en

s'aplatissant, il est vrai, en y rampant, en s'y coulant comme un

reptile, mais il y resta.

Un jour, la philosophie générale eut assez de cette auge et releva le

front. Les philosophes du XIXe siècle réagirent contre les philosophes

du XVIIIe. La Romiguière abolissait Condillac. Cousin, toujours poli,

en sa qualité d'éclectique, effaçait Locke... d'un coup de chapeau.

Galvanisé un instant, le spiritualisme cartésien disparut bientôt dans

ce vaste trou de formica-leo, cette logique de Hegel, qui tue la

pensée par le vide. Au milieu de tout ce mouvement, le matérialisme

médical ne bougeait pas. Il laissait dire et faire et se transformer

la philosophie. Comme le voyageur de la fable, craignant que le vent

ne fût pas pour lui il serra son manteau autour de sa personne, et si

bien qu'à moins de le regarder de fort près on ne pouvait le

reconnaître. C'était son salut. Il ganta sa main et masqua son visage,

et l'on vit jusqu'à ce lion de Broussais, dont Pariset disait:

_Quærens quem devoret_, devenu tout à coup d'une prudence antipathique

à son génie, mettre une sourdine à sa voix rugissante, et inventer,

pour mieux cacher le secret de la comédie, ce mot d'_ontologie_ qui

signifiait toutes les chimères et toutes les sottises de la religion,

de la métaphysique et de la spiritualité.

Or, si Broussais s'humiliait ainsi, Broussais, le plus superbe esprit

qui se soit jamais posé sur des griffes entrecroisées à la _guisa di

leone_, comme dit le poète, on se demande ce que durent faire les

hommes qui vinrent après lui et dont l'audace n'était pas, comme la

sienne, mesurée à la grandeur de l'intelligence. Eh bien, ce qu'ils

firent, le docteur Tessier s'est donné la mission de nous l'apprendre

en leur répondant! Il a choisi les plus comptés d'entre eux et il a

cherché, sous le masque fin d'une phrase éteinte, qui jette de la

cendre par-dessus la flamme afin qu'on ne crie pas «au feu!», la

doctrine, l'immuable doctrine, qui a bien pu modifier des vues de

détail, mais qui est la même dans ses conclusions qu'aux jours où elle

ne se cachait pas. Encore une fois, nous ne pouvons entrer dans cette

robuste et longue discussion, qu'il faut prendre où elle est,

c'est-à-dire dans le livre de Tessier. Les problèmes sur lesquels

roule tout l'enseignement médical y sont examinés avec les solutions

qu'en donnent les professeurs actuels, dont on cite les noms, les

discours et les livres. Méconnaissance de la nature spirituelle de

l'homme, qu'on définit _un mammifère monodelphe bimane_ et rien de

plus, négation de l'unité de la race humaine, affirmation de

l'activité de la matière, confusion de la physiologie et de l'histoire

naturelle au mépris des traditions médicales depuis Hippocrate jusqu'à

nos jours, enfin l'opinion qui implique le matérialisme le plus

complet: «Que la vie ne doit pas être considérée comme un principe,

mais comme un résultat, _une propriété dont jouit la matière, sans

qu'il soit nécessaire de supposer un autre agent dans le corps_»,

toutes ces solutions, et beaucoup d'autres de la même énormité, sont

attaquées et ruinées de fond en comble par le rude joûteur des

_Études_.

Il suit, avec une longueur de vue et une implacabilité de logique

auxquelles rien n'échappe, les conséquences de ces doctrines dont la

science est empoisonnée, et, Dieu merci! il n'est pas au bout de son

travail puisque nous n'avons que la première partie d'un ouvrage qui

devra montrer, dans tous les rameaux de l'enseignement, la filiation

de ces erreurs. Le docteur Tessier n'est pas uniquement préoccupé de

_spiritualiser_ l'instruction et de tenir compte de la magnifique

duplicité humaine, même dans l'intérêt de l'observation

physiologique; il va plus loin et plus haut... «Le rationalisme

dogmatique--dit-il--ne saurait coordonner les phénomènes

physiologiques et comprendre les rapports de la physiologie et de la

médecine; mais, sur le terrain de la pathologie, ce rationalisme

devient la négation de TOUTE vérité.» Ainsi, comme on le voit,

l'enseignement n'est pas seulement matérialiste; il est, de plus,

arbitraire et antimédical, et l'habile écrivain le prouve avec une

rigueur dont, certes! il n'avait pas besoin aux yeux de ceux qui

savent jusqu'où peut porter une idée. En effet, les doctrines

matérialistes sont, scientifiquement, ce que sont politiquement les

doctrines démagogiques, troublant également la tradition, et les unes

violant aussi bien l'histoire dans le monde des idées que les autres

dans le monde des faits!

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 86 / 130 题