I
Les _Études de médecine_[56] dont le docteur Tessier a publié la
première partie, sont, avant tout, un livre de discussion ardente sous
des formes sévères, une polémique corps à corps et mortelle contre des
hommes célèbres et des doctrines malheureusement professées; mais
cette discussion est, en bien des points, si détaillée et si spéciale,
le langage qui l'exprime est d'une propriété si technique et si
profonde, qu'au premier abord elle semblait, par cela même, échapper à
notre examen. C'est à la réflexion seulement que nous avons compris
qu'un livre de cette importance et de cette portée ne pouvait être
passé sous silence. Les _Études_ du docteur Tessier n'intéressent pas,
en effet, que les hommes d'une science déterminée. Elles méritent
d'être signalées à l'attention de tout ce qui pense.
[55] _Études de médecine générale_, 1e partie: _De l'influence du
matérialisme sur les doctrines médicales de l'école de Paris; De la
fixité des essences et des espèces morbides_ (_Pays_, 4 février 1856).
[56] J.-B. Baillière.
Elles s'appuient sur ces grandes généralités qui soutiennent tout dans
le monde intellectuel et moral. A travers les lignes droites ou les
sinuosités de l'argumentation supérieure de Tessier, on voit que
l'esprit de ce redoutable discuteur doit fomenter, depuis longtemps
déjà, une vaste théorie de son art, et il est impossible de ne pas
tenir compte de ce qu'on aperçoit d'un système qui, sans doute, se
dégagera plus tard avec la double force de ses développements et de
son ensemble. Si nous pouvions, par le peu que nous en dirons, avancer
le moment où ce système, parachevé et complet, sortira de l'esprit
auquel il a donné tant de résistance et de vigueur contre les
tendances d'un enseignement vicieux et funeste, nous croirions avoir
fait assez. Les prétentions du temps actuel sont philosophiques. C'est
dans ces prétentions qu'il faut le saisir pour le redresser. L'esprit
philosophique a mis partout sa main insolente; il faut partout la lui
couper. Sous prétexte d'indépendance, il a brisé la chaîne des
traditions dans toutes les directions de la pensée. En histoire, il a
faussé les faits à l'aide d'interprétations mensongères, et il a
inventé des _philosophies de l'histoire_. Tessier est un de ces fermes
esprits qui ne donnent pas dans ces majestueuses niaiseries. Il est de
ceux qui croient que, sur tous les terrains,--en médecine comme
ailleurs,--l'histoire doit faire taire la philosophie et tient en
réserve des réponses et des solutions toutes prêtes quand la
philosophie n'en a plus.
Et qu'on n'infère pas de ces paroles que le docteur Tessier est
impropre à ce qu'on appelle les choses de la philosophie et qu'il a
pour elle ce dédain qui est l'hypocrisie de l'impuissance! On se
tromperait assurément. Tessier est, au contraire, une intelligence
philosophique. C'est un métaphysicien d'un ordre élevé. Le livre dont
nous parlons en fait foi. Il aime et il invoque la métaphysique. Il la
trouve dans l'esprit humain et il ne veut point qu'on l'en arrache. Il
en maintient la nécessité. Il en reconnaît la grandeur, quand la
plupart des médecins modernes, métaphysiciens pourtant, mais malgré
eux, et aveugles, l'insultent et la repoussent comme un piège, plein
de trahison, que l'esprit humain se tend à lui-même. Seulement, tout
métaphysicien qu'il puisse être, l'auteur des _Études de médecine
générale_ est encore plus traditionaliste que philosophe, et il laisse
à sa vraie place la métaphysique, dans la hiérarchie de nos facultés
et de nos connaissances, en homme qui sait que sans l'histoire les
plus grands génies philosophiques n'auraient jamais eu sur les
premiers principes que quelques sublimes soupçons... Le docteur
Tessier, qui croit à la science médicale, qui la défend contre les
invasions sans cesse croissantes de la physique, de la chimie et d'une
physiologie usurpatrice, donne pour chevet à ses idées le récit
moïsiaque, dont tout doit partir pour tout expliquer, et
l'enseignement théologique et dogmatique de l'Église. En plein XIXe
siècle, lui, médecin, il se fait hardiment scolastique, et, comme le
robuste et beau pasteur du tableau de Léopold Robert, accoudé si
grandiosement contre son attelage, l'auteur des _Études de médecine
générale_, appuyé sur le front puissant du _Boeuf de Sicile_, oppose
fièrement saint Thomas d'Aquin à Cabanis. Il appartient donc à ce
groupe d'esprits qui pensent que la Renaissance et l'expérimentalisme
de Bacon ont détourné les sciences, aussi bien que les lettres, de la
voie qu'elles devaient suivre au sein d'une civilisation chrétienne,
et qui sont décidés à mourir ou à ne jamais vivre dans la popularité
de leur siècle pour les y faire rentrer si Dieu lui-même ne s'y oppose
pas. Avec le genre d'occupations et de préoccupations auxquelles le
docteur Tessier a dévoué sa vie, on peut s'étonner qu'il fasse partie
de ces «_derniers Romains_», qui périront probablement à la peine et à
l'honneur de la vérité; mais s'il y a là une raison pour être surpris,
il y en a une autre pour applaudir et pour admirer!