En effet, malgré les précautions diplomatiques et séniles d'Enfantin
pour cacher et faire accepter à la pudeur publique, qu'elle outrage,
une doctrine qui se trouvait plus religieuse d'aller toute nue quand
elle était plus jeune, il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit ici,
comme au temps où le saint-simonisme cherchait la femme, de la
réhabilitation de la chair. Réhabiliter la chair,--l'expression est
maintenant consacrée,--l'élever au niveau de l'âme, qui ne doit plus
lui commander, cette idée anarchique et grossière, chère à tant
d'hérésies, qui, en l'infectant, en ont épouvanté le monde, voilà le
premier et le dernier mot de Saint-Simon et de son évangéliste
Enfantin. Campée audacieusement à la tête d'une théorie comme l'aurait
lancée Saint-Simon tout seul, ce gentilhomme impertinent et dépravé
qui se croyait sorti de la cuisse de Charlemagne, dont il descendait
peut-être par Eginhard, cette idée, dans sa crudité, eût probablement
révolté jusqu'aux vices d'un temps aussi admirablement couard que le
nôtre, sans le travail de haute confusion et d'immense hypocrisie que
vient de lui faire subir M. Enfantin. Le croirez-vous? dans cette
réponse, dont les conférences du P. Félix ne sont que le prétexte, M.
Enfantin assimile, avec une perversion du sens intellectuel qui
pourrait bien être une perversité, sa pensée à la pensée chrétienne.
Le Verbe a été fait chair, dit saint Jean, et il a habité parmi nous.
Or, c'est en tordant ce texte sous une interprétation qui ment à nous
ou à elle-même, que le théologien du saint-simonisme essaie de nous
faire accepter la divinité de la chair: «Cette divinité n'est plus
dans l'hostie,--dit-il, en commençant par un blasphème,--symbole,
figure, mysticité! Non! elle est sur les champs de bataille, couverts
de _frères blessés_ qui se sont égorgés entre eux... Elle est dans des
bouges infects où l'homme meurt de douleur, de honte et de misère...
Elle est sur ces calvaires impies où l'homme condamne à _mort son
frère_... Elle est dans les ateliers où l'on travaille... dans les
_lupanars_ où la _fille du peuple_ vend _sa chair_ (bien portante)
jusqu'à ce qu'on la jette _pourrie_ à l'hôpital. Elle est en _moi_ et
dans l'homme du peuple, qui _est l'Homme-Dieu du Golgotha_...» Telle
est l'énumération par laquelle Enfantin ouvre son livre; et ces huit
premiers paragraphes, dont nous abrégeons le contenu tout en en
signalant l'idée, contiennent l'essence de sa brochure.
La chair de l'homme, dont la substance est dévorée par les maladies
qui la mènent à la mort, et la chair du Verbe, prise par lui, le
Verbe, dans des entrailles immaculées, et dont la substance immortelle
doit braver la mort et donner ici-bas un témoignage de puissance et de
toute-puissance par le fait éclatant de la résurrection, ces deux
contraires du tout au tout sont mêlés par Enfantin dans les plateaux
d'une seule balance, et il en _constate_ l'égalité. Il en fait de même
de son esprit à lui, Enfantin! et de l'esprit de Jésus-Christ, et il
croit évidemment que nous admettrons de telles choses. Il semble avoir
un oeil qui grossit l'infiniment presque rien et un oeil qui réduit à
presque rien l'infiniment grand. Son procédé, s'il est de bonne foi,
ce dont il est d'ailleurs permis de douter pour l'honneur de son
intelligence, consiste à renverser la pyramide, mais en élargissant la
pointe qui formait le haut et en en diminuant la base. C'est donc,
tout en parlant avec componction des idées chrétiennes, le
renversement, bout pour bout, de ces idées, et la ruine de la
civilisation qu'elles ont faite.
On sait de reste ce qu'a été cette civilisation, fondée sur le
principe de la pénitence, qui n'est autre chose que la sanction de la
morale en Dieu, sans laquelle sanction il n'y aurait point de morale.
Cette civilisation a donné des fruits dont nous vivons toujours,
quoique nous les ayons empoisonnés. Eh bien, prenez-en aujourd'hui
toutes les forces vives, et demandez-vous ce qu'elles deviennent avec
ce panthéisme charnel qu'Enfantin proclame comme la religion du
progrès! Est-ce le sien?
Pauvres diables de dieux que les dieux d'aujourd'hui!
Enfantin, qui, s'il n'a pas été Dieu, en a été bien près, condamne la
guerre, par amour et respect de la chair, avec ces lâchetés
d'humanitaire qui auraient fait reculer le droit humain de plus d'un
siècle si elles avaient eu dernièrement de l'action à Sébastopol! Il
se jette à genoux pour nous demander grâce en faveur des assassins,
aimant mieux supprimer la morale que d'utiliser l'échafaud. Il sourit
aux prostituées, qu'il indulgencie, embrasse et pardonne, mais à la
condition qu'elles ne flétriront jamais leur précieuse chair par le
repentir: Entendez-vous, mesdemoiselles? Il voit le capucin de
l'Église romaine avec un dégoût plein d'entrailles, il est vrai, car
Enfantin, qui joue à la grande tendresse du Père, fourre des
entrailles partout, jusque dans ses dégoûts. Et comment pourrait-il
supporter le capucin, le héros des vertus humbles, simples et fortes,
qui dominent le corps et le font magnifiquement obéir? La chair n'a
pas ses joies dans le capucin. Enfin, il finit par cet idiotisme de
toutes les sectes du progrès, quelque nom qu'elles portent:
l'affirmation de l'actualité ou de l'éventualité du royaume des cieux
sur la terre. Vous le voyez, le changement qui s'est opéré,
doctrinalement parlant, en ces vingt-trois années, n'a pas été
immense. L'esprit se modifie peu chez les saint-simoniens. Il n'y a
que la chair qui change. Le bel Enfantin de la galle Taitbout ne se
reconnaîtrait plus et ne pourrait maintenant fasciner personne; mais,
quant à la religion qu'il enseigne, elle sort du silence, qu'elle a
gardé si longtemps, absolument la même qu'elle y était entrée. Elle
n'a rien gagné à ce silence,--si ce n'est pourtant de l'avoir gardé.
Il ressemblait tant à l'oubli!