I
De quelles catacombes sortent-ils? On n'y pensait plus. On les croyait
finis. Ce flot de vingt ans qui engloutirait tant de choses avait
passé sur eux, ne leur laissant qu'une épitaphe. Le siècle, indulgent
pour les folies de sa jeunesse, n'avait plus pour eux qu'un sourire. O
folies! carnaval! descentes de toutes les courtilles! Les tuniques
bleues de 1830 semblaient suspendues au clou, éternel et immobile.
Saint-Simon le prophétique, comme Fourier l'hiéroglyphique, comme
Cabet, l'innocent Cabet, l'icarique, ces grands excentriques dans
l'utopie, n'étaient plus que des curiosités intellectuelles, mises au
garde-meuble du XIXe siècle, le plus grand marchand de bric-à-brac de
tous les siècles!
[51] _Réponse au R. P. Félix sur les quatrième, cinquième et sixième
conférences de Notre-Dame_ (_Pays_, 7 mai 1858).
Après les malheurs de Ménilmontant, les prêtres de Saint-Simon
étaient, comme on le sait, devenus laïques, et ils avaient même grimpé
en quelques années, avec beaucoup d'agilité, à des positions qui ne
manquaient ni d'élévation ni d'influence. Ils ne disaient mot de la
doctrine, du moins devant le public, mais on remarquait qu'ils se
tenaient comme des crustacés et s'appuyaient les uns les autres. Ils
n'avaient pas pour rien _communié_ à la salle de la rue Taitbout; mais
cela se comprend et cela touche presque... Ce qui unit peut-être le
mieux les hommes pour les jours de maturité et de sagesse, ce sont les
sottises faites en commun dans la jeunesse; ce sont les bêtises de
leur printemps!
Mais on se trompait. Ils n'étaient pas finis. Le manifeste, car c'est
un manifeste que le P. Enfantin vient de publier sous ce titre
singulier, mais modeste: _Réponse au R. P. Félix sur les quatrième,
cinquième et sixième Conférences de Notre-Dame_[52], prouve, par sa
teneur, ses termes exprès, le ton qui l'anime, que le saint-simonisme
n'est pas mort ou que ce qui en survit n'est pas simplement une
opinion individuelle. Il prouve, ce manifeste ironique ou patelin (et
peut-être tous les deux), que le saint-simonisme a gardé la prétention
d'être une Église, une Église cachée et qui se croit persécutée sans
doute, car le mépris d'un temps qui a encore à sa disposition les
lucidités du ridicule et l'éclat de rire peut paraître à certaines
gens sensibles une persécution.
[52] Capelle.
Le manifeste dit _nous_, comme si Enfantin parlait au nom de quelque
chose de constitué, de collectif et d'officiel, avec quoi non
seulement l'avenir, mais le présent fût obligé à compter. Quoique le
paletot soit boutonné par-dessus la tunique, l'incognito laïque du P.
Enfantin ne veut pas être gardé... Il y a dans cette mise en scène de
jolies finesses. La signature de la brochure (P. Enfantin) veut aussi
bien dire Père Enfantin que Pierre ou Paul Enfantin. Un bout du prêtre
passe, comme un bout de décoration!
Écoutez ces solennelles paroles: «En parlant de nos travaux
productifs,--dit Enfantin (page 44 de sa brochure),--je peux les
comparer aux tentes que saint Paul tissait et vendait pour vivre, pour
avoir la force de semer partout sa parole de vie... Alors, pour lui,
comme aujourd'hui pour nous, la foi ne donnait pas de quoi vivre. Ce
fut longtemps après saint Paul que l'on put dire: _Le prêtre vit de
l'autel_... Êtes-vous bien certain que nous n'employons pas le produit
de nos tentes d'une part à protéger notre _foi qui n'est pas
salariée_, comme le sont _plusieurs et spécialement la vôtre_, de
l'autre à guérir, à soutenir, à relever nos pauvres, à qui nous
n'infligeons pas la discipline et à qui nous ne conseillons pas de se
l'infliger à eux-mêmes?...»
C'est ainsi qu'Enfantin, l'ex-pape saint-simonien, se pose à nouveau,
non pas en saint Pierre de cette foi, mais en saint Paul de l'Église
future qui doit prochainement succéder à la vieille Église chrétienne,
et déclare aujourd'hui avoir--comme prêtre!--non pas charge d'âmes
(le mot serait trop chrétien), mais charge de corps, charge de chair
souffrante. Oui! à en croire cette déclaration, onctueusement superbe,
où le père suprême, qui n'est plus vêtu de bleu, mais de noir, parle
doux, comme l'huissier de Molière:
Il est vêtu de noir et parle d'un ton doux!
à en croire cette déclaration, l'Église saint-simonienne existerait.
Et non seulement elle existerait, mais elle ferait ses oeuvres de
miséricorde; elle fonctionnerait, elle officierait comme église parmi
nous qui ne la voyions plus et qui la tenions pour morte et déshonorée
sous des jugements de police correctionnelle,--genre de martyre,
celui-là, qui n'aurait pas convaincu Pascal! Enfantin nous l'affirme.
Seulement, c'est trop peu ou ce n'est pas assez que sa déclaration.
Puisqu'il apporte ici une parole dont il ne se servait plus depuis
longtemps, nous lui demanderons où se tient cette église dont il parle
comme d'une force organisée et agissante? Puisqu'il dit _nous_ avec
cette pompe, nous lui demanderons quel est le nombre des adhérents à
la foi saint-simonienne qui soient prêts à la confesser? Puisqu'il
fait le saint Paul, qu'il l'imite jusqu'au bout! Saint Paul savait le
nombre des chrétiens d'Éphèse, de Corinthe, de chez les Galates... Si
vraiment l'Église saint-simonienne est une réalité, si effectivement
Enfantin représente la foi, la volonté, le consentement de plusieurs
en faisant la déclaration scandaleuse qu'il vient d'opposer tout à
coup à l'enseignement d'un prêtre catholique, orthodoxe et respecté,
nous dirons qu'il nous importe, à nous chrétiens, de savoir le danger
qui nous menace, et si tout cela, comme nous le pensons bien plutôt,
n'est que rêverie de visionnaire attardé qui ne peut guérir de son mal
de jeunesse. Il importe qu'on le sache aussi afin que justice soit
faite encore une fois de cette folie qui repousse, après vingt-trois
ans, comme un polype indestructible, dans les têtes dont on le croyait
arraché, et qu'enfin on n'y revienne plus!