IV

C'est là ce que son livre n'a pas dit. Fadeurs et fadaises! Disons,

nous, quelque chose que les esprits impatients de netteté et de

consistance puissent au moins saisir. Il n'y a que deux économiques en

présence ici-bas, celle de la tradition et celle des rêveurs, et, dès

leur _à priori_, elles s'opposent. L'économique de la tradition place

la richesse dans le monde en germe et dans le ciel en fleur.

L'économique des rêveurs la met, elle, dans l'action illimitée de

l'homme et dans la disposition des trois règnes de la nature. De là

leurs conceptions si diverses! Fataliste au premier chef, et au second

inconséquente, l'économique des rêveurs a encore ceci de

particulièrement absurde qu'elle croit au bonheur absolu sur la terre

et qu'elle pose l'obligation stricte pour les gouvernements de le

réaliser. Ainsi, d'une part, l'idée que l'homme fonction doit le

bonheur à l'homme individuel, et, d'autre part, l'idée de ce bonheur

que vous ne pouvez faire définir au plus modeste et qui n'en sera pas

moins toujours un inventaire de Dieu, supérieur de tout à l'_aurea

mediocritas_ d'Horace, voilà la double source d'où sont sorties

toutes les utopies, toutes les révolutions, toutes les démences, et

cela dans tous les temps, mais plus particulièrement dans les temps

modernes, où la personnalité humaine a pris de si monstrueuses

dilatations.

Or, rien de plus radicalement faux que ces idées! Nul ne doit le

bonheur à personne. Quand l'homme dit: «Je ferai ton bonheur», il dit

une fatuité. Le bonheur est la dette de chacun à soi-même, et nul n'en

dispose que soi seul. L'ordre universel le renferme par le libre

arbitre; il est au fond de nos consciences, dans l'exercice de nos

vertus. Mais la fonction terrestre ne doit que l'ordre matériel,

l'ordre dans les rues;--mais elle nous le doit à _tout prix_, et si

nous confondons notre dette, à nous, avec la sienne, tous les

sophismes vont se redresser avec fureur. Il n'y a qu'un bon

gouvernement qui soit possible dans la nature même des choses, qu'un

seul, quels que soient les climats, les caractères, les idées; il ne

nous doit pas le bonheur cependant. C'est ce que les philosophies

politiques, en dehors des idées chrétiennes, n'ont pas compris, et ce

que celle de Beauverger, s'il en avait une à lui,--car il n'en a

point,--ne comprendrait pas davantage. Toutes les philosophies

politiques, sans exception, n'ont jamais compris que le bonheur

ici-bas est restreint, relatif, chétif et borné, et qu'il ne dépend

que de l'usage fait par chacun de nous de ses facultés! Elles parlent

toutes du bonheur des peuples. Elles s'abreuvent à cet abreuvoir.

Aveugle méconnaissance de la réalité humaine! Aucune de ces

orgueilleuses philosophies n'a su prévoir que la postulation

éternelle de l'impossible devait aboutir au déchaînement de tous les

tocsins, et que l'envie, cette hôtesse de nos coeurs, aurait toujours

le prétexte de la satisfaction des esprits sages pour justifier ses

horribles animosités.

Eh bien, c'était là une idée, c'était là un _criterium_ dont on

pouvait partir, puisqu'on s'occupait d'une histoire de la philosophie

politique! Si une telle pensée, par exemple, s'était emparée de

l'esprit de l'auteur du _Tableau historique des progrès_, et qu'il eût

examiné à sa lumière les doctrines et les hommes dont il fait la revue

dans son livre, ses appréciations auraient à l'instant même revêtu un

caractère d'originalité et de profondeur qu'elles n'ont pas. Ce titre

même de _Tableau des progrès de la philosophie politique_ aurait

contracté le mordant d'une ironie, et n'en serait ainsi que mieux

entré dans les esprits. En effet, avec ce point de vue des deux

économiques d'ici-bas, qui simplifie tout, en embrassant par leur côté

le plus général tous les philosophes et toutes les philosophies, la

preuve eût été suffisamment faite du peu de progrès que la philosophie

est réellement en droit de compter. En dehors du christianisme, ces

progrès sont nuls, et dans le cercle du christianisme il ne peut pas y

avoir progrès, puisqu'il y a vérité. Le christianisme progressif est

une expression des temps modernes, injurieuse dans sa bienveillance,

et ne tendant à rien moins qu'à la négation du christianisme, qui est

absolu puisqu'il est divin. Malheureusement, c'est le christianisme,

purement et sévèrement entendu, qui manque à Beauverger. Il n'est

qu'un philosophe de demi-teinte, de deuxième ou troisième degré,--nous

le voulons bien,--mais il faut être quelque chose de plus qu'un

philosophe, même en taille-douce, pour juger la philosophie, et par la

raison qu'il faut être toujours supérieur à ce que l'on juge pour le

bien juger!

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 75 / 130 题