C'est là ce que son livre n'a pas dit. Fadeurs et fadaises! Disons,
nous, quelque chose que les esprits impatients de netteté et de
consistance puissent au moins saisir. Il n'y a que deux économiques en
présence ici-bas, celle de la tradition et celle des rêveurs, et, dès
leur _à priori_, elles s'opposent. L'économique de la tradition place
la richesse dans le monde en germe et dans le ciel en fleur.
L'économique des rêveurs la met, elle, dans l'action illimitée de
l'homme et dans la disposition des trois règnes de la nature. De là
leurs conceptions si diverses! Fataliste au premier chef, et au second
inconséquente, l'économique des rêveurs a encore ceci de
particulièrement absurde qu'elle croit au bonheur absolu sur la terre
et qu'elle pose l'obligation stricte pour les gouvernements de le
réaliser. Ainsi, d'une part, l'idée que l'homme fonction doit le
bonheur à l'homme individuel, et, d'autre part, l'idée de ce bonheur
que vous ne pouvez faire définir au plus modeste et qui n'en sera pas
moins toujours un inventaire de Dieu, supérieur de tout à l'_aurea
mediocritas_ d'Horace, voilà la double source d'où sont sorties
toutes les utopies, toutes les révolutions, toutes les démences, et
cela dans tous les temps, mais plus particulièrement dans les temps
modernes, où la personnalité humaine a pris de si monstrueuses
dilatations.
Or, rien de plus radicalement faux que ces idées! Nul ne doit le
bonheur à personne. Quand l'homme dit: «Je ferai ton bonheur», il dit
une fatuité. Le bonheur est la dette de chacun à soi-même, et nul n'en
dispose que soi seul. L'ordre universel le renferme par le libre
arbitre; il est au fond de nos consciences, dans l'exercice de nos
vertus. Mais la fonction terrestre ne doit que l'ordre matériel,
l'ordre dans les rues;--mais elle nous le doit à _tout prix_, et si
nous confondons notre dette, à nous, avec la sienne, tous les
sophismes vont se redresser avec fureur. Il n'y a qu'un bon
gouvernement qui soit possible dans la nature même des choses, qu'un
seul, quels que soient les climats, les caractères, les idées; il ne
nous doit pas le bonheur cependant. C'est ce que les philosophies
politiques, en dehors des idées chrétiennes, n'ont pas compris, et ce
que celle de Beauverger, s'il en avait une à lui,--car il n'en a
point,--ne comprendrait pas davantage. Toutes les philosophies
politiques, sans exception, n'ont jamais compris que le bonheur
ici-bas est restreint, relatif, chétif et borné, et qu'il ne dépend
que de l'usage fait par chacun de nous de ses facultés! Elles parlent
toutes du bonheur des peuples. Elles s'abreuvent à cet abreuvoir.
Aveugle méconnaissance de la réalité humaine! Aucune de ces
orgueilleuses philosophies n'a su prévoir que la postulation
éternelle de l'impossible devait aboutir au déchaînement de tous les
tocsins, et que l'envie, cette hôtesse de nos coeurs, aurait toujours
le prétexte de la satisfaction des esprits sages pour justifier ses
horribles animosités.
Eh bien, c'était là une idée, c'était là un _criterium_ dont on
pouvait partir, puisqu'on s'occupait d'une histoire de la philosophie
politique! Si une telle pensée, par exemple, s'était emparée de
l'esprit de l'auteur du _Tableau historique des progrès_, et qu'il eût
examiné à sa lumière les doctrines et les hommes dont il fait la revue
dans son livre, ses appréciations auraient à l'instant même revêtu un
caractère d'originalité et de profondeur qu'elles n'ont pas. Ce titre
même de _Tableau des progrès de la philosophie politique_ aurait
contracté le mordant d'une ironie, et n'en serait ainsi que mieux
entré dans les esprits. En effet, avec ce point de vue des deux
économiques d'ici-bas, qui simplifie tout, en embrassant par leur côté
le plus général tous les philosophes et toutes les philosophies, la
preuve eût été suffisamment faite du peu de progrès que la philosophie
est réellement en droit de compter. En dehors du christianisme, ces
progrès sont nuls, et dans le cercle du christianisme il ne peut pas y
avoir progrès, puisqu'il y a vérité. Le christianisme progressif est
une expression des temps modernes, injurieuse dans sa bienveillance,
et ne tendant à rien moins qu'à la négation du christianisme, qui est
absolu puisqu'il est divin. Malheureusement, c'est le christianisme,
purement et sévèrement entendu, qui manque à Beauverger. Il n'est
qu'un philosophe de demi-teinte, de deuxième ou troisième degré,--nous
le voulons bien,--mais il faut être quelque chose de plus qu'un
philosophe, même en taille-douce, pour juger la philosophie, et par la
raison qu'il faut être toujours supérieur à ce que l'on juge pour le
bien juger!