Médiocre et triste résultat! La foi en ces choses que la philosophie
travaille à la main--les Constitutions--a incliné Beauverger à une
admiration compromettante, parfaitement indigne d'un esprit qui a
souvent de la critique et de justes appréciations.
C'est que Beauverger--il faut bien le dire!--est un homme du XVIIIe
siècle. Il l'est, à la vérité, avec les réserves que font les
honnêtes gens dans ce temps-ci, mais il l'est, nonobstant, de
sentiment, d'idées, de _rêveries_. L'abstraction lui voile, à toute
minute, la réalité. S'il est à genoux de fondation devant un si pauvre
homme que Sieyès, on ne peut plus dire sa position devant Montesquieu,
et on le conçoit. Montesquieu n'est pas seulement l'homme d'une
constitution comme Sieyès; il l'est de toutes les constitutions
possibles, qu'il explique et détaille dans son _Esprit des Lois_,
comme des mécanismes qu'on démonte, pour en faire mieux comprendre le
jeu. Du reste, dans sa conception politique, l'auteur du _Tableau
historique des progrès_ n'a pas dépassé Montesquieu. Il s'arrête à la
notion vague de liberté qui suffisait à tous les esprits soi-disant
politiques du XVIIIe siècle, et qu'il définit aujourd'hui, à la
dernière page de son livre: «la liberté par les institutions».
«L'utopie--nous dit-il--tourne, depuis deux mille ans, dans le même
cercle sans rien produire», comme si l'utopie n'était pas
essentiellement de la philosophie politique! Et il ajoute, par une
opposition qu'il est difficile de comprendre: «La philosophie
politique ne vogue pas sans boussole sur cette mer des destinées où
Dieu lui apparaît comme pôle et la vraie liberté pour port.» Mais
l'utopie aussi a parlé ce langage. Elle l'a parlé quand elle a manqué
de tempérament ou de bravoure. Elle est restée aussi, comme une sage
petite fille, les yeux baissés et les mains jointes sur sa ceinture,
dans cette idée prude ou hypocrite d'une _vraie liberté_, et elle a
mis Dieu par-dessus. Mais quel Dieu? Voilà le noeud de toute
l'affaire. Le Dieu de Beauverger ne serait-il que le Dieu du _Vicaire
savoyard_ de Jean-Jacques, et, parmi tant de libertés fausses, quelle
est donc _sa vraie liberté_?...