C'est toujours un événement grave que l'apparition dans ce monde d'une
philosophie nouvelle, quelle qu'elle soit. La moins forte et la moins
féconde est encore prolifique et fait des petits. Si ces petits sont
très petits, c'est toujours au moins un genre d'insectes incommodes,
une malpropreté du cerveau. Mais ici les insectes qui menacent
seraient très gros s'ils venaient à naître... La philosophie de Comte
est assez fausse pour aller très loin, et elle n'a même d'autre raison
de s'arrêter que sa prétention d'être une religion par-dessus le
marché d'une philosophie. Dans l'état actuel de ce pauvre esprit
humain, qui se croit un esprit très fort, ceci la compromet. Mais,
sans sa prétention à être une religion, elle a bien, je vous assure,
tout ce qu'il faut pour dompter la pensée publique. Elle doit lui
plaire par son apparente simplicité de point de vue et de déduction,
et la faire trembler par les connaissances terribles qu'elle exige...
Or, la pensée publique, en France surtout, ressemble aux femmes, qui
doivent toujours un peu trembler pour bien nous aimer.
Toute cette mathématique, voyez-vous, toute cette astronomie, toute
cette physique, toute cette chimie, toute cette biologie, toute cette
science sociale, pour arriver à être philosophe, c'est-à-dire à savoir
deux mots de morale, deux simples mots sur ses devoirs, ah! voilà qui
produit un rude effet sur l'ignorant et qui l'agenouille! Tandis qu'au
contraire la facilité de comprendre le système, très peu compliqué, de
Comte, comme vous allez le voir, charme tous les superficiels, tous
les gens qui donnent une chiquenaude à leur jabot et qui pirouettent.
Or, qui a pour soi messieurs les ignorants et messieurs les
superficiels, doit être un homme fièrement accompagné! Et si vous y
joignez cette autre variété florissante, les jugeurs, les solennels,
les hommes-tribunaux, les Perrins-Dandins, presque aussi communs que
les Georges, pris assez subtilement à la petite trappe de
l'impartialité, vous avez l'opinion tout entière, ou au moins ses
forces les plus vives, et c'est le cas présent pour Comte. Il a la
rouerie d'être impartial. Il se distingue des autres philosophes, qui
traitent le passé avec l'insolence du présent, et il le salue comme un
mort, il est vrai, mais il le salue! _Positivement_, dans la
grossièreté universelle, il a la décence du coup de chapeau.
Il est donc redoutable, ou du moins pourrait l'être, et voilà pourquoi
nous voulons vous parler de cet homme, qui, si on laissait faire ses
amis, deviendrait relativement puissant, en raison de ses affectations
et de ses impuissances. Voilà pourquoi nous voulons vous exposer
brièvement, mais intégralement pourtant, cette philosophie pédantesque
et bouffie, qui cache un vide profond sous sa bouffissure et son
étalage scientifique. L'exposer suffira, car elle est justement de ces
doctrines auxquelles la meilleure réponse qu'il y ait à faire est
celle qu'on leur fait... seulement en les exposant.