Cette séparation très marquée entre les Talapoins du positivisme et
ses philosophes, sinon plus positifs au moins plus rassis et surtout
plus habiles, existait déjà du temps du prophète et du dieu; mais
c'est depuis sa mort que cette séparation s'est énergiquement accusée,
et on le conçoit. Tant que le dieu était là, il n'était pas prudent de
parler de sa sagesse, car il pouvait se livrer à des incartades
cérébrales nouvelles qui auraient tout déconcerté. Une fois mort, au
contraire, on ne le craignait plus; on était tranquille. On
connaissait exactement le bloc de folies qu'il fallait prudemment
enterrer. On tenait l'obus formidable qu'il fallait empêcher, par tous
les moyens, d'éclater. Jusque-là, on avait eu assez de chance, Auguste
Comte n'a jamais eu la célébrité retentissante de Saint-Simon ou de
Fourier. Le hasard avait épaissi autour de lui cette obscurité qui
rend les hommes plus grands, quand ils sont grands, comme l'ombre fait
les diamants plus beaux. Tout s'était passé d'abord dans un coin de
l'École polytechnique, d'où on l'avait chassé pour cause de doctrine
malséante et malsaine. Puis, dans un cercle fort étroit, on avait,
pendant vingt ans, entendu cette voix âpre, obstinée, pesante, ne
portant pas loin, et qui avait cependant la prétention d'instruire la
terre et de la changer. Mais, hors de ce cercle, rien ou peu de chose.
Le monde, auquel on avait servi tant de religions depuis un quart de
siècle, était si repu de ce genre de folies qu'il ne fit nulle
attention à celle d'Auguste Comte, laquelle ressortait néanmoins en
haute bouffonnerie sur celles qu'on lui avait servies jusque-là. La
religion de ce mystique sans Dieu était l'_humanisme_, c'est-à-dire la
déification de l'humanité (idée commune, du reste, à tous ces
fabricants de religions!); mais c'était la déification de l'humanité
par la femme, et le culte de cette religion fut l'adoration de la
femme, qui, dans un temps qu'on ne précisait pas, devait _faire des
enfants toute seule_... Je me contenterai de ce léger détail pour
donner une idée de cet illuminé ténébreux et à tendresse
pleurnicheuse, malgré ses mathématiques, à qui quelques vieilles
femmes et quelques très jeunes gens firent une rente, mais dont le
dévouement ne put le tirer du fond de son puits où il resta;--seul
rapport qu'il eût jamais, le pauvre homme! avec la vérité.
Mais, encore une fois, aujourd'hui qu'il est mort, et bien mort, voilà
qu'on l'en tire, et qu'après l'avoir bien lavé, épongé et essuyé de
cette religion qui pourrait bien tout perdre, on le donne pour un
immense philosophe dont la philosophie doit être la seule religion des
temps futurs. Comme cela, vous comprenez? le tour est fait. Laissons
le mystagogue; prenons le philosophe. Et on l'a pris. Les brochures
se sont multipliées. On s'est glissé et tortillé dans quelques grands
journaux, et hier encore un homme considérable, Littré, y écrivait ces
_Paroles de philosophie positive_[47] qu'il nous donne en brochure
aujourd'hui, et dans lesquelles il se vante d'être le disciple de
Comte et le propagateur humble et dévoué du positivisme, dont au fond
il se croit peut-être le saint Paul. Que le plus grand saint du
catholicisme lui pardonne! Il n'en sera jamais que le Considérant.
[47] Delahays.
Or, précisément, Littré est un de ces habiles dont nous parlions tout
à l'heure qui font la bonne distinction, dans Auguste Comte, du
fondateur de religion et du philosophe. Homme d'esprit, qui a le
sentiment du ridicule, ce sentiment préservateur, Littré craindrait de
jurer qu'il _croit_ à l'édifice religieux et social bâti par Comte
pour abriter, sous sa coupole, les générations de l'avenir. Il est
médecin. Il se connaît mieux en folies que Célestin de Blignières par
exemple, plus enthousiaste, plus empaumé, et qui a osé (ô imprudence!)
intituler son livre _Exposition de la philosophie et de la religion
positive_[48], au lieu de l'appeler _Exposition de la philosophie
positive_ tout simplement. Je sais qu'il y parle peu de cette religion
et qu'il la fond avec la philosophie dans les dernières pages de son
écrit. Je sais que les grands ridicules y sont estompés. Mais
cependant on les y aperçoit encore sous l'estompe de précaution qui
les couvre.
[48] Chamerot.
Et, en effet, nous sommes pratiques, et nous voulons être populaires.
Célestin de Blignières est, en France, le vulgarisateur
_philosophique_ d'Auguste Comte comme miss Martineau l'est en
Angleterre. Il ne doit donc strictement parler que de philosophie et
n'avoir pas de distractions. Dans le titre de son travail je trouve le
mot expressif d'exposition _abrégée et populaire_. Vous le voyez! nous
n'en sommes plus à l'érudition et à la pensée qui dédaignent de
descendre de leurs sommets! Non! nous voulons mettre l'Académie des
sciences dans la rue, en attendant que nous la mettions dans l'Église,
et vive la science! comme dit M. Jourdain.