II

Cette séparation très marquée entre les Talapoins du positivisme et

ses philosophes, sinon plus positifs au moins plus rassis et surtout

plus habiles, existait déjà du temps du prophète et du dieu; mais

c'est depuis sa mort que cette séparation s'est énergiquement accusée,

et on le conçoit. Tant que le dieu était là, il n'était pas prudent de

parler de sa sagesse, car il pouvait se livrer à des incartades

cérébrales nouvelles qui auraient tout déconcerté. Une fois mort, au

contraire, on ne le craignait plus; on était tranquille. On

connaissait exactement le bloc de folies qu'il fallait prudemment

enterrer. On tenait l'obus formidable qu'il fallait empêcher, par tous

les moyens, d'éclater. Jusque-là, on avait eu assez de chance, Auguste

Comte n'a jamais eu la célébrité retentissante de Saint-Simon ou de

Fourier. Le hasard avait épaissi autour de lui cette obscurité qui

rend les hommes plus grands, quand ils sont grands, comme l'ombre fait

les diamants plus beaux. Tout s'était passé d'abord dans un coin de

l'École polytechnique, d'où on l'avait chassé pour cause de doctrine

malséante et malsaine. Puis, dans un cercle fort étroit, on avait,

pendant vingt ans, entendu cette voix âpre, obstinée, pesante, ne

portant pas loin, et qui avait cependant la prétention d'instruire la

terre et de la changer. Mais, hors de ce cercle, rien ou peu de chose.

Le monde, auquel on avait servi tant de religions depuis un quart de

siècle, était si repu de ce genre de folies qu'il ne fit nulle

attention à celle d'Auguste Comte, laquelle ressortait néanmoins en

haute bouffonnerie sur celles qu'on lui avait servies jusque-là. La

religion de ce mystique sans Dieu était l'_humanisme_, c'est-à-dire la

déification de l'humanité (idée commune, du reste, à tous ces

fabricants de religions!); mais c'était la déification de l'humanité

par la femme, et le culte de cette religion fut l'adoration de la

femme, qui, dans un temps qu'on ne précisait pas, devait _faire des

enfants toute seule_... Je me contenterai de ce léger détail pour

donner une idée de cet illuminé ténébreux et à tendresse

pleurnicheuse, malgré ses mathématiques, à qui quelques vieilles

femmes et quelques très jeunes gens firent une rente, mais dont le

dévouement ne put le tirer du fond de son puits où il resta;--seul

rapport qu'il eût jamais, le pauvre homme! avec la vérité.

Mais, encore une fois, aujourd'hui qu'il est mort, et bien mort, voilà

qu'on l'en tire, et qu'après l'avoir bien lavé, épongé et essuyé de

cette religion qui pourrait bien tout perdre, on le donne pour un

immense philosophe dont la philosophie doit être la seule religion des

temps futurs. Comme cela, vous comprenez? le tour est fait. Laissons

le mystagogue; prenons le philosophe. Et on l'a pris. Les brochures

se sont multipliées. On s'est glissé et tortillé dans quelques grands

journaux, et hier encore un homme considérable, Littré, y écrivait ces

_Paroles de philosophie positive_[47] qu'il nous donne en brochure

aujourd'hui, et dans lesquelles il se vante d'être le disciple de

Comte et le propagateur humble et dévoué du positivisme, dont au fond

il se croit peut-être le saint Paul. Que le plus grand saint du

catholicisme lui pardonne! Il n'en sera jamais que le Considérant.

[47] Delahays.

Or, précisément, Littré est un de ces habiles dont nous parlions tout

à l'heure qui font la bonne distinction, dans Auguste Comte, du

fondateur de religion et du philosophe. Homme d'esprit, qui a le

sentiment du ridicule, ce sentiment préservateur, Littré craindrait de

jurer qu'il _croit_ à l'édifice religieux et social bâti par Comte

pour abriter, sous sa coupole, les générations de l'avenir. Il est

médecin. Il se connaît mieux en folies que Célestin de Blignières par

exemple, plus enthousiaste, plus empaumé, et qui a osé (ô imprudence!)

intituler son livre _Exposition de la philosophie et de la religion

positive_[48], au lieu de l'appeler _Exposition de la philosophie

positive_ tout simplement. Je sais qu'il y parle peu de cette religion

et qu'il la fond avec la philosophie dans les dernières pages de son

écrit. Je sais que les grands ridicules y sont estompés. Mais

cependant on les y aperçoit encore sous l'estompe de précaution qui

les couvre.

[48] Chamerot.

Et, en effet, nous sommes pratiques, et nous voulons être populaires.

Célestin de Blignières est, en France, le vulgarisateur

_philosophique_ d'Auguste Comte comme miss Martineau l'est en

Angleterre. Il ne doit donc strictement parler que de philosophie et

n'avoir pas de distractions. Dans le titre de son travail je trouve le

mot expressif d'exposition _abrégée et populaire_. Vous le voyez! nous

n'en sommes plus à l'érudition et à la pensée qui dédaignent de

descendre de leurs sommets! Non! nous voulons mettre l'Académie des

sciences dans la rue, en attendant que nous la mettions dans l'Église,

et vive la science! comme dit M. Jourdain.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 69 / 130 题