I
Est-ce elle qui s'élève, cette doctrine,--si cela peut s'appeler une
doctrine?--ou plutôt est-ce le monde philosophique qui s'abaisse? Mais
elle n'était presque pas, elle rasait la terre, on la voyait à peine,
et voici que depuis quelque temps la rampante bête s'est redressée,
qu'elle se nettoie comme elle peut de ses origines, que l'aile lui
pousse, cette _aile de papier sur laquelle les sottises vont si loin_,
et qu'elle sera peut-être une hydre, un dragon à mille têtes sans
cervelle demain! Le _positivisme_, voilà déjà le nom qu'on donne
maintenant à ce qui fut tout d'abord la religion et la philosophie
positive! Quand l'idée enfonce la grammaire, c'est qu'elle est déjà
forte dans les esprits. Le _positivisme_, voilà le nom barbare de
cette chose qui fut une folie parfaitement caractérisée dans le
cerveau troublé qui la conçut, et dont aujourd'hui les uns veulent
faire une religion encore, et les autres, plus malins, simplement une
philosophie. Cela suffirait bien!...
[46] _Exposition de la religion et de la philosophie positive_, par
Célestin de Blignières; _Paroles de philosophie positive_, par Littré
(_Pays_, 29 mai 1860).
Or, c'est de ceux-ci, les malins, que je veux exclusivement parler
aujourd'hui. Je ne veux m'occuper ni occuper mes lecteurs des insensés
et des imbécilles qu'Auguste Comte, mort récemment, a laissés après
lui pour répandre la religion qu'il a fondée, et qui fonctionnent, eux
et leur culte, pour le moment, dans quelque grenier. Non! je ne veux
parler que des philosophes et non pas des prêtres positivistes, des
philosophes, qui prétendent tirer une grande doctrine des six volumes
de fatras qu'Auguste Comte a légués... aux vers de la terre, et qui
font actuellement de si grands efforts pour cacher le ridicule
fondamental de leur grand homme. Ce sont ceux-là, en effet, qui sont
dangereux; ce sont ceux-là qui pourraient faire croire, si on les
laissait faire, au génie d'un écrivain qui n'en avait pas, même mêlé à
de la folie, et par conséquent pourraient donner à ses idées un
ascendant que l'idée de génie donne toujours, dans ce pays-ci, aux
opinions d'un homme. Les autres... les autres iront naturellement
tomber dans le grand sac à marionnettes où sont tombés, successivement
engloutis, tous les dieux du XIXe siècle et leurs divers clergés, Le
Mapah, Jean Journet, Thoureil, les phalanstériens avec leur queue, les
saint-simoniens et leur tunique, et ils n'ont besoin de personne pour
les pousser dans ce sac-là.