C'est un orateur, en effet, et un orateur dépaysé dans la littérature,
que Montalembert. Polémiste, antiquaire, pair de France, député, il
n'a jamais été autre chose qu'un orateur, à toutes les époques de sa
vie. La forme _sine qua non_ de son esprit, c'est le discours. J'ai
parlé plus haut de Villemain, qui n'est point certainement un barbare
comme le Cimbre qui n'osa tuer Marius, mais qui n'a pas osé non plus
tuer Grégoire VII; mais Villemain est, dans l'ordre des orateurs, un
parleur très arrangé, qui épile des phrases, sceptique à tout si ce
n'est à la rhétorique et à l'orthographe, tandis que Montalembert est
un homme convaincu toujours, souvent passionné, lourd habituellement,
mais brusque et vrai, en somme, quoique de temps en temps déclamateur.
Une seule fois dans sa vie, pourtant, Montalembert oublia qu'il était
orateur et se crut poète. Ce fut quand il écrivit cette _Sainte
Élisabeth de Hongrie_, sincère à peu près comme les poésies de
Clotilde de Surville sont françaises. Mais cette distraction ne dura
pas, et aujourd'hui, jusque dans cette _Histoire des Moines
d'Occident_, l'orateur qu'il n'a jamais cessé d'être se montre plus
que jamais et il y va même jusqu'à la faiblesse des prosopopées: «Et
maintenant accourez, ô barbares!» s'écrie-t-il, et ce qui accourt, ce
n'est pas le talent et le talent d'un historien à coup sûr. Mais qui
s'en étonnerait ne connaîtrait pas l'essence oratoire.
Tout orateur a du déclamateur en lui. C'est vice de conformation et de
nature. Mais alors qu'il ne déclame pas, alors qu'il est le plus
heureusement et le plus purement orateur, il a, de nature et de
conformation aussi, cette force d'expression et d'idée vulgaire dont
je parlais tout à l'heure, et qui l'empêchera toujours d'atteindre à
la hauteur de pensée et à la concentration de forme du grand écrivain.
Tout grand orateur, ou plutôt tout orateur quelconque, verrait
s'interrompre tout à coup et s'abolir le rapport qu'il y a entre lui
et son public s'il n'était pas un peu vulgaire comme ces foules
auxquelles il a affaire et avec lesquelles il doit s'entendre pour les
entraîner. Prenez-les tous, si vous voulez, et cherchez s'ils
n'avaient pas tous cette force dans la vulgarité qui est leur fond
même! Les plus grands, je le sais, commencent par Démosthène (mais
Démosthène, quoi de plus que le bon sens d'une place publique?), et
finissent par O'Connell, un sublime bouffon de Shakespeare qui a
grimpé sur les hustings! Quant à Bossuet, n'en parlons pas! Ce n'est
pas un homme, c'est un miracle. Il s'est couché sur les prophètes
morts comme Samuel sur la femme qu'il rappela à la vie, et ces grands
morts ressuscitèrent dans son génie.
Bossuet, qui composait ses sermons à genoux comme saint Charles
Borromée, n'est pas un orateur humain. C'est un inspiré. Je demande
donc une exception pour Bossuet! Lui n'a jamais besoin d'être
vulgaire, et, quand il l'est par l'expression, c'est pour relever
d'autant sa pensée sur le contraste. Mais ceux-là qui ne sont ni
Bossuet, que ne peut être personne, ni Démosthènes, ni O'Connell, ni
même Mirabeau, et qui descendent jusqu'à M. Ledru-Rollin, avec leur
part de talent et d'influence, ceux-là ont besoin de la verve ou de la
force dans les idées communes. Or, du temps que Montalembert parlait
au lieu d'écrire, il les avait. On ne voyait pas briller sur sa lèvre
le rayon qui n'est pas sous sa plume, mais il y avait parfois un
mordant d'ironie qui brûlait sans éclair. Il avait le coup de gorge
strident et le mouvement toujours prêt des fortes mâchoires
oratoires. Seulement, on n'improvise pas avec cela, du soir pour le
matin, un talent réel de littérature ou d'histoire!
Et voilà pourquoi les _Moines d'Occident_ ne sont pas une histoire,
mais une oraison,--_oratio... pro monachis_,--et une oraison...
jaculatoire, très souvent, car la foi--une foi dont je ne souris pas,
mais que je respecte au contraire,--y avive les élancements de
l'orateur. Le seul talent que j'y reconnaisse, c'est ce talent sonore
et épais de l'orateur, qui n'a ni les finesses, ni les nuances, ni les
mille fortunes savantes de l'art d'écrire. Sans le geste de la phrase,
qui d'ailleurs ne varie pas et qui remue toutes ces idées assez
communes, débitées partout, sur la chute de l'empire romain, sur les
Barbares, sur les premières grandeurs morales du christianisme, vous
n'avez plus là, sous le nom de Montalembert, que le style et les
aperçus du _Correspondant_, c'est-à-dire de la _Revue des Deux Mondes_
en soutane. Voilà tout! Dans des notes, combinées sans doute pour
resserrer des liens déjà chers, Montalembert n'a pas manqué de nous
présenter tout le personnel du _Correspondant_, vivants et morts, et
sa scrupuleuse exactitude à nommer tout le monde et à n'oublier
personne du cénacle dont il est l'oracle est telle qu'on finit par ne
plus savoir si les _Moines d'Occident_, cette suite de petites
histoires transcrites et traduites d'histoires plus longues et mieux
racontées, sont, tels que les voilà, une besogne faite par un seul
homme ou par sa petite société.