IV

C'est un orateur, en effet, et un orateur dépaysé dans la littérature,

que Montalembert. Polémiste, antiquaire, pair de France, député, il

n'a jamais été autre chose qu'un orateur, à toutes les époques de sa

vie. La forme _sine qua non_ de son esprit, c'est le discours. J'ai

parlé plus haut de Villemain, qui n'est point certainement un barbare

comme le Cimbre qui n'osa tuer Marius, mais qui n'a pas osé non plus

tuer Grégoire VII; mais Villemain est, dans l'ordre des orateurs, un

parleur très arrangé, qui épile des phrases, sceptique à tout si ce

n'est à la rhétorique et à l'orthographe, tandis que Montalembert est

un homme convaincu toujours, souvent passionné, lourd habituellement,

mais brusque et vrai, en somme, quoique de temps en temps déclamateur.

Une seule fois dans sa vie, pourtant, Montalembert oublia qu'il était

orateur et se crut poète. Ce fut quand il écrivit cette _Sainte

Élisabeth de Hongrie_, sincère à peu près comme les poésies de

Clotilde de Surville sont françaises. Mais cette distraction ne dura

pas, et aujourd'hui, jusque dans cette _Histoire des Moines

d'Occident_, l'orateur qu'il n'a jamais cessé d'être se montre plus

que jamais et il y va même jusqu'à la faiblesse des prosopopées: «Et

maintenant accourez, ô barbares!» s'écrie-t-il, et ce qui accourt, ce

n'est pas le talent et le talent d'un historien à coup sûr. Mais qui

s'en étonnerait ne connaîtrait pas l'essence oratoire.

Tout orateur a du déclamateur en lui. C'est vice de conformation et de

nature. Mais alors qu'il ne déclame pas, alors qu'il est le plus

heureusement et le plus purement orateur, il a, de nature et de

conformation aussi, cette force d'expression et d'idée vulgaire dont

je parlais tout à l'heure, et qui l'empêchera toujours d'atteindre à

la hauteur de pensée et à la concentration de forme du grand écrivain.

Tout grand orateur, ou plutôt tout orateur quelconque, verrait

s'interrompre tout à coup et s'abolir le rapport qu'il y a entre lui

et son public s'il n'était pas un peu vulgaire comme ces foules

auxquelles il a affaire et avec lesquelles il doit s'entendre pour les

entraîner. Prenez-les tous, si vous voulez, et cherchez s'ils

n'avaient pas tous cette force dans la vulgarité qui est leur fond

même! Les plus grands, je le sais, commencent par Démosthène (mais

Démosthène, quoi de plus que le bon sens d'une place publique?), et

finissent par O'Connell, un sublime bouffon de Shakespeare qui a

grimpé sur les hustings! Quant à Bossuet, n'en parlons pas! Ce n'est

pas un homme, c'est un miracle. Il s'est couché sur les prophètes

morts comme Samuel sur la femme qu'il rappela à la vie, et ces grands

morts ressuscitèrent dans son génie.

Bossuet, qui composait ses sermons à genoux comme saint Charles

Borromée, n'est pas un orateur humain. C'est un inspiré. Je demande

donc une exception pour Bossuet! Lui n'a jamais besoin d'être

vulgaire, et, quand il l'est par l'expression, c'est pour relever

d'autant sa pensée sur le contraste. Mais ceux-là qui ne sont ni

Bossuet, que ne peut être personne, ni Démosthènes, ni O'Connell, ni

même Mirabeau, et qui descendent jusqu'à M. Ledru-Rollin, avec leur

part de talent et d'influence, ceux-là ont besoin de la verve ou de la

force dans les idées communes. Or, du temps que Montalembert parlait

au lieu d'écrire, il les avait. On ne voyait pas briller sur sa lèvre

le rayon qui n'est pas sous sa plume, mais il y avait parfois un

mordant d'ironie qui brûlait sans éclair. Il avait le coup de gorge

strident et le mouvement toujours prêt des fortes mâchoires

oratoires. Seulement, on n'improvise pas avec cela, du soir pour le

matin, un talent réel de littérature ou d'histoire!

Et voilà pourquoi les _Moines d'Occident_ ne sont pas une histoire,

mais une oraison,--_oratio... pro monachis_,--et une oraison...

jaculatoire, très souvent, car la foi--une foi dont je ne souris pas,

mais que je respecte au contraire,--y avive les élancements de

l'orateur. Le seul talent que j'y reconnaisse, c'est ce talent sonore

et épais de l'orateur, qui n'a ni les finesses, ni les nuances, ni les

mille fortunes savantes de l'art d'écrire. Sans le geste de la phrase,

qui d'ailleurs ne varie pas et qui remue toutes ces idées assez

communes, débitées partout, sur la chute de l'empire romain, sur les

Barbares, sur les premières grandeurs morales du christianisme, vous

n'avez plus là, sous le nom de Montalembert, que le style et les

aperçus du _Correspondant_, c'est-à-dire de la _Revue des Deux Mondes_

en soutane. Voilà tout! Dans des notes, combinées sans doute pour

resserrer des liens déjà chers, Montalembert n'a pas manqué de nous

présenter tout le personnel du _Correspondant_, vivants et morts, et

sa scrupuleuse exactitude à nommer tout le monde et à n'oublier

personne du cénacle dont il est l'oracle est telle qu'on finit par ne

plus savoir si les _Moines d'Occident_, cette suite de petites

histoires transcrites et traduites d'histoires plus longues et mieux

racontées, sont, tels que les voilà, une besogne faite par un seul

homme ou par sa petite société.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 67 / 130 题