Tel est le livre du R. P. Lacordaire. Je ne veux rien exagérer. Ce
livre, dont je crains le succès, n'exprime pas, à la rigueur, un tout
radicalement mauvais et qui doive être rejeté intégralement; mais il a
les corruptions du temps, sa sentimentalité malade, son
individualisme, son mysticisme faux, son rationalisme involontaire.
Même après l'avoir lu je n'ai assurément aucun doute sur la foi et la
piété de celui qui vient de l'écrire; mais je me dis que les milieux
pèsent beaucoup sur les natures oratoires, qui s'inspirent ou se
déconcertent sous l'influence du visage des hommes, et le R. P.
Lacordaire a été un grand orateur. Talent vibrant, moins pur cependant
que sonore, négligé mais élégant, frêle et pâle, puis tout à coup
nerveux et brillant, ayant l'audace d'un paradoxe et la mollesse d'une
concession, le P. Lacordaire, comme la plupart des hommes, qui sont
beaucoup mieux faits qu'on ne pense, a les opinions et les
défaillances d'un talent comme le sien, presque muliébrile, qui se
tend ou se détend comme des nerfs. Plongez-le par supposition dans le
moyen âge et appuyez-le sur saint Thomas, le P. Lacordaire pourrait
viser sans inconvénient à la popularité de ce temps-là, sainte ou
innocente; mais il est malheureusement du XIXe siècle, où la
popularité n'est ni l'une ni l'autre et où il est plus dangereux de
la rechercher. Et, il faut bien le dire, il l'a recherchée, et elle
est encore, à cette heure, l'écueil contre lequel vient de se heurter,
dans sa maturité réfléchie et qui devrait être plus détachée des
opinions du monde et de sa sotte estime, le même homme qui, dans sa
jeunesse, y heurta, hélas! tant de talent, tant de doctrine, et
probablement tant de vertus! Le prêtre de l'_Oraison funèbre
d'O'Connell_; le moine des clubs et de l'Assemblée nationale, qui
passa, en sa robe blanche de dominicain, des examens de civisme devant
des étudiants en droit; le journaliste de l'_Ère nouvelle_ que l'on
croyait enfin détourné du monde, auquel, disait-on, il ne voulait plus
même parler de cette voix dont le souvenir devenait plus grand dans le
silence, est ressorti de son cloître une fois de plus pour devenir un
candidat d'Académie, et vient de payer sa bienvenue dans la compagnie
où il est entré entre deux philosophes avec ce livre de _Sainte
Marie-Madeleine_, sacrifice aux idées les plus malsaines d'une époque
qui aime tant ses maladies! J'ai parlé plus haut de Renan, et pourquoi
faut-il que le R. P. Lacordaire me le rappelle? Renan, si vous vous en
souvenez, s'est amusé, dans un de ses derniers écrits, à éteindre
autour de la tête de nos saints le nimbe d'or que la foi y allume,
malice philosophique assez semblable au mauvais sentiment du gamin qui
renverserait la lampe d'un sanctuaire!
Le R. P. Lacordaire ne l'éteint pas, il est vrai, ce nimbe du
surnaturel et du divin, autour de la tête pâle de Notre-Seigneur
Jésus-Christ, mais il le voile, pour qu'on aperçoive mieux combien
cette tête est humainement belle et pour que ceux qui sourient du
nimbe soient touchés au moins de la beauté du plus beau et du plus
doux des enfants des hommes. En cela, je le répète sans avoir peur de
me tromper, si le P. Lacordaire n'a pas fait oeuvre de philosophe
complet encore il n'a pas fait oeuvre de prêtre: un prêtre n'eût pas
tant attendri, tant mondanisé et tant vulgarisé la langue sévère du
catholicisme en abaissant, devant les exigences publiques, son
surnaturel et merveilleux idéal; un prêtre ne demande pas pardon pour
la divinité de son Dieu!! Mais le prêtre qui s'est oublié a été vengé
par l'artiste qui n'a pas paru; car, au fond, rien du talent
d'autrefois du R. P. Lacordaire n'a passé, en brillant, dans ce livre.
Devenu le Richardson étrange de la Madeleine dans cet inconcevable
petit roman d'amitié entre elle et Notre-Seigneur, doué comme le
chevalier Grandisson de toutes les perfections humaines, le prêtre qui
a consommé une telle chose l'a consommée dans un de ces styles qu'on
ne pourra pas louer, même à l'Académie, même le jour de sa réception!!
On le sait, et sa vie et ses livres l'attestent, le R. P. Lacordaire,
comme tous les artistes, et j'ai été tenté d'écrire les artificiers de
la parole, est beaucoup moins écrivain qu'orateur. Écrivain, il est
souvent faux et froid, guindé, prétentieux, rhétoricien,--oh!
rhétoricien empoisonné de rhétorique!--et, par dessus tout, incorrect.
Orateur, sa langue est plus saine. Elle se place assez heureusement
sur ses lèvres pour qu'elle y paraisse plus ferme, plus pure, plus
ailée que quand il écrit. D'ailleurs il y a l'émotion et la voix,
transfigurant cette langue qui passe et dont il ne reste dans le
souvenir qu'un écho. Voilà ce qui protège son style d'orateur, même
dans ses ambitions les plus infortunées. Mais sur ces pages qui
restent là, qu'on peut reprendre et qu'on peut relire pour les juger,
ce traître style _écrit_, qui n'a ni la voix, ni le geste, ni
l'émotion de la chaire qu'on a sous les pieds, ni les mille yeux
attentifs du public qu'on a devant soi, ce traître style _écrit_
dénonce la médiocrité, ou le néant, ou les défauts de l'écrivain. On
les voit tous. Or, je viens de dire ce qu'étaient ceux du R. P.
Lacordaire; et, vous l'avez vu, ils sont nombreux.
Eh bien, nulle part, ni dans sa _Vie de saint Dominique_ ni dans ses
_Mélanges_, les défauts en question n'ont été d'une plus triste
évidence que dans le livre de _Sainte Marie-Madeleine_, et j'en veux
donner un exemple par plusieurs citations, plus convaincantes que
toutes les critiques! L'incorrection inouïe du dernier livre du P.
Lacordaire ne vient pas de l'ignorance de la langue ni de l'audace des
néologismes ou des barbarismes, qui ont quelquefois, quand l'écrivain
a de la pensée et reste intelligible, la sauvage grandeur de toute
barbarie. Elle ne vient pas non plus de la gaucherie du tour et de
l'inhabitude d'écrire. Non! le mal est plus profond: elle vient de
l'absence de justesse dans un esprit brillant souvent, mais jamais
excessivement par la justesse. Elle vient de la déclamation foncière
de l'auteur dans ce livre faux de _Sainte Marie-Madeleine_. Elle
vient, enfin, de ce que j'oserai appeler dans l'écrivain le besoin des
amphigouris. Écoutez et dites si j'ai tort! Voici des phrases du P.
Lacordaire: «L'amitié--dit-il--n'a pas pour _portique_ un _contrat_
qui lie des intérêts.» Ce portique de papier, fait par un contrat,
qu'en pensez-vous? «Élever à des _vertus inconnues_ l'humble airain
d'une tranquille mémoire (page 178)», cela ne vous est-il pas
parfaitement _inconnu_, comme à moi?
A la page 10: «Des vaisseaux sont poussés sur la mer, _moins par les
vents que par les trésors qu'ils portent_!» Voilà des _trésors_ qui
peuvent remplacer la vapeur... On fit mettre dans un reliquaire d'or
«le _chef_ qui représentait _par excellence_ le _coeur_ de la sainte!»
Un chef qui représente un coeur! C'est une nouvelle anatomie; mais je
ne la crois pas _excellente_! «Voyageur aux souvenirs de Béthanie
(_voyageur aux souvenirs_ est aussi une nouvelle espèce de voyageur!),
je puis franchir le _vestibule_ (page 62)»... Mais je n'ai jamais su
le vestibule de quoi! «Il y a des choses qui peuvent se répéter par
les âmes qui les ont conçues, mais qui ne peuvent pas s'imiter.» Si
ceci veut dire quelque chose, ce ne peut être qu'une fausseté; mais
c'est là suprêmement ce que j'appelais plus haut le besoin des
amphigouris, incorrection particulière au livre du P. Lacordaire, car
de ces incorrections qui tiennent à l'absence d'attention et à la
facilité dans le travail comme celle-ci, par exemple, dont je pourrais
multiplier le nombre: «Les premiers disciples _dispersés par la croix
où ils étaient nés_ (p. 160)», de ces incorrections, je n'en parle
pas. Ce serait trop long et il faut s'arrêter. Il faut finir.
Seulement, qu'on se rappelle bien désormais que, par le temps qui
court, les moines peuvent entrer à l'Académie pourvu qu'ils n'y
soient pas trop moines, et, comme leur langue est particulièrement le
latin, l'Académie, qui est parfaitement bonne et aimable, n'exige pas
qu'ils sachent le français.