MONTALEMBERT[44]

I

Le comte de Montalembert a publié les deux premiers volumes d'un livre

qu'on n'attendait pas, à la place d'un livre qu'on n'attendait plus.

Les _Moines d'Occident_[45] se sont dégagés, peu à peu, de la pensée

de leur auteur. Ils n'étaient point sa pensée première. La pensée

première de Montalembert, c'était _Saint Bernard_. Tout d'abord, et

dès sa jeunesse, Montalembert, qui avait commencé, avec tant de

hasard, sa réputation par _Sainte Élisabeth de Hongrie_, ce vitrail de

chapelle sans couleur et sans naïveté, s'était promis d'écrire plus

tard la vie de saint Bernard. Ce devait être l'oeuvre et la couronne

de son âge mûr. L'âge mûr est venu, mais n'a pas apporté sa couronne.

Le _Saint Bernard_ de Montalembert est resté dans les mêmes limbes,

peut-être prudentes, où le _Grégoire VII_ de Villemain est resté.

Oserai-je dire que je le conçois et que je l'explique? Saint Grégoire

VII et saint Bernard sont deux grands et difficiles sujets, qui

demandent plus, pour les traiter dignement, que de l'art oratoire, et

Villemain et Montalembert sont particulièrement ce qu'on appelle des

orateurs. Ils le sont de talent, de goût, et même de prétention, je

crois.

[44] _Les moines d'Occident_ (_Pays_, 14 août 1860).

[45] Lecoffre et Cie.

Probablement ce furent les émotions et les applaudissements sur place

de la tribune qui empêchèrent, pendant vingt années, Montalembert de

publier son _Saint Bernard_ et de prétendre à une gloire moins

instantanée et plus sévère. La misère de tout est que rien ne dure. La

misère de la gloire qui vient par la parole, c'est que, de toutes les

gloires qui s'altèrent et qui passent, elle est celle-là qui passe et

qui s'altère le plus. Montalembert l'a-t-il compris, dans le veuvage

de la tribune dont il est l'Artémise et qu'on ne se rappelle guères

maintenant que parce qu'il la pleure? L'ennui des loisirs que lui a

faits le gouvernement de l'action, substitué aux vaines parades de la

parole, lui a-t-il fait comprendre qu'il faut revenir au livre si l'on

veut vivre plus de deux jours dans la mémoire des hommes, puisque

enfin l'y voilà revenu?

Mais, malheureusement, le livre auquel il revient n'est pas _Saint

Bernard_. L'auteur a manqué à la promesse de sa jeunesse et au rêve de

sa vie. Cela doit être triste pour lui. Cela doit être triste pour

vous. Car ce qu'il publie ne vaut pas ce qu'il eût publié s'il avait

écrit sur saint Bernard. Et voici pourquoi. Par cela même qu'un sujet

a moins d'étendue, tout homme intelligent qui y touche le creuse

davantage. Il fait comme Napoléon à la guerre: il concentre ses forces

sur un point donné. Cela est d'autant plus vrai que tout le monde,

même intelligent, n'est pas taillé pour se permettre la grande

histoire à la Tite-Live et à la Gibbon. Aux historiens d'haleine

courte, il reste la biographie. Montalembert, qui nous donne

aujourd'hui les _Moines d'Occident_, nous eût plus donné en nous

donnant moins. Au lieu de tous les moines, nous en aurions mieux aimé

un seul, mais frappé comme il eût pu l'être.

Montalembert a eu l'ambition plus grande, ou peut-être l'a-t-il eue

plus petite... Qui sait? Après avoir tâté ce fier sujet de saint

Bernard, qui n'est pas un aérolithe tombé dans l'histoire, mais qui a

des racines dans le passé qu'il faut découvrir, et d'autres racines

dans l'avenir qu'il faut suivre encore, Montalembert, à qui les

habitudes oratoires ont ôté le degré d'attention nécessaire pour

approfondir un sujet, a laissé là le sien, mais du moins a voulu

utiliser les lectures qu'il avait faites pour le traiter. Les _Moines

d'Occident_ pourraient bien n'être que les documents et les notes dont

le _Saint Bernard_ devait sortir. Au lieu de la statue, nous avons...

quoi! la glaise avec laquelle on la prépare! De cette glaise seulement

le sculpteur a moulé, d'un pouce plus modeste que hardi, une foule de

petites statuettes à la file les unes des autres, bonnes tout au plus

pour la planchette d'un oratoire. Mais la statue, la grande

statue,--de marbre ou de bronze,--nous ne l'avons pas!

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 64 / 130 题