Le livre de _Sainte Marie-Madeleine_ n'est pas une histoire à la
manière des chroniqueurs et des légendaires, lesquels prennent
simplement les faits et les rapportent, en les sentant et en les
exprimant chacun avec le genre d'âme et d'éloquence qu'il a. C'est
plus que cela et c'est moins aussi, car c'est moins naïf. C'est
l'histoire intime et interprétée des sentiments humains de sainte
Madeleine pour N.-S. Jésus-Christ et de N.-S. Jésus-Christ pour elle.
Ici, avant d'aller plus loin, la Critique a besoin de s'excuser sur le
langage que le livre du R. P. Lacordaire la forcera à parler. La
Critique, qui n'a point, elle, la main sacerdotale du Père Lacordaire,
tremble quand il s'agit de toucher à cette chose immense et divine,
l'âme de N.-S. Jésus-Christ, tandis que le R. P. Lacordaire ne fait
aucune difficulté de la soumettre, cette âme devant laquelle un ange
se voilerait, aux recherches de son analyse. La pureté de son
intention, certes! personne n'en est plus sûr que moi; mais, quand il
s'agit d'une de ces audaces d'observation qui ressemble presque à de
l'irrévérence, la pureté d'intention sauve-t-elle tout, et suffit-elle
pour entrer dans ce secret, gardé par l'Évangile, de l'espèce d'amitié
qu'avait le Sauveur pour la Madeleine? Or, c'est bien d'amitié qu'il
s'agit, et d'amitié humaine, car le livre s'ouvre justement par la
plus singulière théorie sur l'amitié, l'amitié que l'auteur met, de
son autorité privée de moraliste, au-dessus de tous les sentiments de
l'homme; ce qui, par parenthèse, est faux. Le sentiment de l'amour
religieux de Dieu est un sentiment humain aussi, et c'est là
véritablement le plus beau; c'est le premier. Un prêtre d'ailleurs, et
nous sommes heureux d'avoir à nous couvrir de l'autorité d'un prêtre,
a répondu déjà à cette théorie du R. P. Lacordaire, inventée peut-être
après coup dans l'intérêt de son histoire,--ou plutôt de son roman
d'amitié.
Et j'ai dit le mot: roman d'amitié; car il est impossible de voir là
une histoire, et, malgré le fil délié de ses analyses à la
Sainte-Beuve, le Père Lacordaire n'est sûr de rien. L'histoire, la
vraie et la seule histoire des relations de Notre-Seigneur et de
sainte Madeleine, c'est l'Évangile, l'Évangile si sobre
d'interprétation, si vivant de la seule vie du fait, l'Évangile dans
lequel l'âme divine et humaine de N.-S. Jésus-Christ se montre
également dans tous ces actes que les moralistes appellent sensibles
et sans qu'on puisse dire: Voici où l'homme finit et où le Dieu
commence! tant l'homme et Dieu sont sublimement consubstantiels. En
ne s'expliquant pas plus qu'il ne le fait sur les sentiments purement
humains de Notre-Seigneur, l'Évangile, qui est la vérité, et qui
devrait être la règle de ceux qui croient qu'il est la vérité,
l'Évangile aurait dû arrêter le R. P. Lacordaire en ses curiosités
psychiques et l'empêcher d'aller perdre son regard en cette
mystérieuse splendeur que l'Évangile a pu seul révéler dans la mesure
où il _fallait_ qu'elle fût révélée!
Ainsi, curiosité indiscrète d'abord, vaine ensuite, car elle n'aboutit
qu'à des infiniment petits d'une appréciation... impossible, le livre
du R. P. Lacordaire n'est que le roman, le roman pur, introduit dans
cette mâle et simple chose qu'on appelle l'hagiographie, par un esprit
sans virilité! C'est le roman moderne, subtil, maladif, affecté,
allemand, le roman des _affinités électives_ transporté de Goethe dans
l'Évangile, pour expliquer les sentiments que l'Évangile avait assez
expliqués, en les voilant de son texte inviolable et sacré, pour la
gloire de sainte Marie-Madeleine et l'édification de ceux qui croient
en elle. Mais le Père Lacordaire, moderne lui-même comme le roman, a
trouvé que ce n'était pas assez que les quelques mots rayonnants dans
les placidités du divin récit, que les quelques faits qui donnent Dieu
et l'homme en bloc; il a voulu, qu'on me passe le mot! y mettre plus
d'homme, et il l'a voulu pour émouvoir les âmes où il y a plus de
créature humaine que de chrétienne; car ce livre--on le sent par tous
ses pores--est écrit surtout pour les femmes, et pour les âmes femmes,
quel que soit leur sexe. Prêtre égaré par un bon motif, je le veux
bien, mais égaré pourtant, il a spéculé sur le fond de la tendresse
humaine pour faire aimer son Dieu en montrant l'homme aux âmes déjà si
pleines de l'homme qu'elles s'en vont faiblissant dans leur ancien
amour de Dieu!
Eh bien, en faisant cela, il a risqué de faire un mal immense, et,
dans l'ordre moral, qui risque le mal l'a déjà fait! Alors que l'homme
est si avant dans la préoccupation universelle, ce n'est pas, en
effet, le moment de lui montrer ce qu'il voit tant et de lui cacher le
Dieu qu'il ne voit plus et ne veut plus voir. Non! c'est le Dieu qu'il
nous faut d'autant plus maintenant! C'est le Dieu dans sa
transcendance, dans son surnaturel, son incompréhensibilité
accablante;--car l'accablement vaut presque la lumière pour une âme,
puisqu'elle entre en nous à force de nous écraser. Quand les dogmes
finissent, ainsi que le disent insolemment les philosophes, on ne les
sauve pas en les découronnant de leur mystère, en demandant bien
pardon pour eux à l'orgueil humain, et en priant les philosophes
d'excuser qu'il y ait un Dieu dans Notre-Seigneur Jésus-Christ, parce
qu'il y avait un homme si aimable! Or, voilà certainement ce que ne
dit pas explicitement, comme je le dis, moi, pour en montrer le
danger, le livre du R. P. Lacordaire, mais ce qu'il dit implicitement
néanmoins.
Tout ce petit roman de l'amitié de Jésus-Christ et de Marie-Madeleine
nous offre beaucoup trop Notre-Seigneur Jésus-Christ sous cette forme
humaine qui demande grâce pour sa divinité, et qui l'obtient de
messieurs les philosophes (de si bons princes!) et des gens bien
élevés, des âmes tendres, de la bonne compagnie de tous les pays. Mais
vous savez bien à quel prix! Dans le livre du R. P. Lacordaire,
Jésus-Christ est toujours, c'est la vérité, un être adorable; mais il
n'est pas assez N.-S. Jésus-Christ, il est trop un homme, un
particulier, un ami de la famille Lazare, un convive avec qui, ma foi!
il est très agréable de souper. Si vous poussiez un peu l'éminent
dominicain, il vous montrerait peut-être, après l'ami, dans
Jésus-Christ, le bon camarade, qui sait?... Pour le faire plus homme,
il le ferait peut-être plus aimable compagnon... Oui! peut-être en
ferait-il quelque admirable _compagnon du devoir_ du temps, lui qui
était charpentier!... Je m'arrête, moi, tremblant d'en dire trop; mais
le Père Lacordaire s'arrêterait-il dans ce détail de l'humanité de
Jésus-Christ, dans ce naturalisme d'appréciation substitué à la
difficulté des mystères dont il faut parler moins parce que l'homme ne
veut plus comprendre que l'homme aujourd'hui?