LACORDAIRE[42]

I

Au moment où le Révérend P. Lacordaire vient d'entrer à l'Académie, la

Critique littéraire doit se trouver heureuse d'avoir un livre du

nouvel académicien à examiner. C'est deux fois une nouveauté. Les

livres ne sont pas très nombreux dans la vie du P. Lacordaire. Pour ma

part, il m'est impossible d'admettre comme un livre, dans le sens

véritablement littéraire du mot, les _Conférences de Notre-Dame_,

improvisées, on nous l'a dit assez en insistant sur ce mérite, et si

remaniées depuis, à main et à tête reposées, en vue de la publication.

Reste la _Vie de saint Dominique_, livre médiocre, d'une érudition

incertaine, et dont la célébrité du Révérend P. Lacordaire comme

orateur fit seulement resplendir la médiocrité. Ajoutez-y deux ou

trois livres de _Mélanges_, fort _lâchés_ comme tous les _mélanges_,

c'est là à peu près tout, et ce n'est pas bien gros. Vous le voyez,

il fallait du renfort peut-être pour expliquer cette élection,

désintéressée de tout, comme on le sait, excepté de littérature, et à

laquelle jusque-là personne n'avait pensé, pas même le nouvel

académicien!

[42] _Sainte Marie-Madeleine_ (_Pays_, 3 juillet 1860).

En effet, l'illustration, très méritée du reste, du P. Lacordaire,

n'est pas d'aujourd'hui; et l'Académie, qui, comme toutes les

douairières, a toujours aimé les très petits jeunes gens et les fait

tout de suite académiciens à leurs premiers vers de comédie ou de

tragédie, aurait pu, il y a vingt-cinq ans, avoir un jeune homme de

plus dans son écrin de jeunes hommes, et un jeune homme qui lui aurait

apporté une renommée éclatante. Elle dédaigna d'y songer. Le talent

qu'elle aurait reconnu en l'admettant dans son sein était, il est

vrai, un talent oratoire; mais l'Académie, qui donne des prix

d'éloquence, ne répugne pas aux orateurs, quoique le but de son

institution ne soit pas le développement de l'art oratoire, mais bien

de la littérature. Ne l'avait-on pas vue nommer des évêques pour une

_seule_ oraison funèbre, et des avocats pour des plaidoiries

malheureusement plus nombreuses? Il est vrai que les évêques sont de

hauts dignitaires ecclésiastiques, qui honorent, par l'élévation de

leur rang, la compagnie dont ils font partie, et il est vrai aussi que

le fondateur de l'Académie a voulu honorer les lettres en les mêlant à

ce qu'il y a, socialement, de plus élevé. Quant aux avocats,

lorsqu'ils ont eu leur _règne_ dans un pays autrefois soldat, et qui,

grâce à Dieu! l'est redevenu, ils devaient l'avoir aussi à l'Académie.

Mais l'orateur que voici, le P. Lacordaire, n'était qu'un simple

dominicain, peu sympathique d'état et d'opinion à messieurs les

philosophes éclectiques ou voltairiens qui avaient la bonté d'élire

des évêques ou des rois du temps, des avocats! D'un côté, lui, le P.

Lacordaire, qui avait fait voeu d'humilité et qui tenait trop à son

voeu pour se donner les soins mondains d'une candidature, pensait

encore moins à l'Académie que l'Académie ne pensait à Sa Révérence,

quand tout à coup l'élection, provoquée par MM. de Falloux, Cousin et

Villemain, a eu lieu. Les titres littéraires du P. Lacordaire ont donc

fait passer les philosophes sur le moine, et même le moine sur les

philosophes, car le P. Lacordaire n'a pas été nommé à l'Académie avec

dispense de visite, comme aurait pu l'être Béranger. Parmi ces titres

peu nombreux, et encore plus nombreux qu'aperçus, il a glissé ce livre

sur Marie-Madeleine, et s'il ne l'a pas publié pour les besoins de son

élection, puisqu'il était nommé quand le livre a paru, on peut

cependant très bien croire qu'il l'a publié pour la justifier ou pour

en témoigner à qui de droit sa reconnaissance.

Malgré son sujet et son titre (une vie de sainte!), le livre de

_Marie-Madeleine_[43] devra toucher l'Académie comme un hommage. Cette

vie de sainte, qui pouvait avoir le grand caractère ferme, austère, et

surnaturellement édifiant des hagiographies dignes de ce nom, n'a

point cet effroyable et ennuyeux inconvénient. L'enseignement du

prêtre qu'on pouvait craindre y est remplacé par la sentimentalité

d'un philosophe, chrétien encore, mais d'un christianisme qui n'est

point farouche, d'un christianisme _humanisé_; et le moine, le moine

qui inquiète toujours les yeux purs et délicats de la philosophie, s'y

est enfin suffisamment décrassé dans les idées modernes pour qu'il

n'en reste rien absolument sur l'académicien reluisant neuf!

[43] Vve Poussielgue-Rusand.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 60 / 130 题