Si nous avons uni sous un titre commun l'_Affaiblissement de la
Raison_ et les _Études classiques dans la société chrétienne_[41] par
le Révérend P. Daniel, c'est qu'à part l'identité du sujet nous ne
connaissons pas d'ouvrage qui montre mieux la justesse des vues de
Saint-Bonnet que ce livre, entrepris dans un but différent du sien.
Assurément l'éducation classique, l'éducation par les anciens, a
trouvé un défenseur bien savant, bien ingénieux et bien chrétien
pourtant (on n'en saurait douter) dans le Révérend P. Daniel, le
Rollin de la Compagnie de Jésus, qui nous donne un nouveau _Traité des
Études_ plein de renseignement et de lumière. Mais le P. Daniel
lui-même, appuyé sur un livre qu'on ne saurait trop louer au point de
vue de l'information historique, ne peut infirmer dans notre esprit la
portée des raisons que Saint-Bonnet a signalées contre l'enseignement
des anciens tel qu'il a été pratiqué si longtemps dans notre éducation
moderne.
[41] Julien Lanier.
Le P. Daniel a les entrailles de son ordre pour un genre
d'enseignement qui en a fait la gloire. Rien donc de plus naturel à un
homme comme lui que de défendre cet enseignement et de vouloir le
justifier. Il y parviendrait presque si l'on ne s'en rapportait qu'aux
faits qu'il cite, si l'on oubliait que ces faits, recueillis et morts
dans l'histoire, sont séparés de leur racine, c'est-à-dire de
l'époque à laquelle ils se sont produits et de l'esprit qui l'animait.
Membre de cette illustre Compagnie de Jésus pour laquelle on ne
saurait avoir une trop profonde vénération, le P. Daniel a opposé la
tradition scolaire d'un temps où l'Europe et la France étaient
chrétiennes comme, hélas! elle ne le sont plus, aux esprits sévères
qui croient aujourd'hui la foi et la civilisation perdues si on ne
refait pas l'homme dans son germe, c'est-à-dire dans son existence
intellectuelle. Le docte historien nous raconte, avec un détail qui
honore sa science et son talent d'exposition, ce que fut
l'enseignement classique depuis le IVe siècle jusqu'à Charlemagne et
Alcuin, depuis Raban Maur jusqu'à Alexandre de Villedieu, et depuis le
XIIe siècle jusqu'à la Renaissance. Or, dans cette longue période, il
le montre partout admis par l'autorité religieuse, qui n'avait qu'à
dire un seul mot pour le supprimer. Il cite même à ce sujet les
décisions du concile de Trente. Mais, selon nous, si les faits cités
sont incontestables, nous croyons que le savant jésuite en a tiré de
fausses conclusions; et c'est surtout quand on a lu cette histoire des
_Études classiques_ que Saint-Bonnet paraît seul avoir saisi la
question là où elle est réellement, c'est-à-dire dans l'état effrayant
de la pensée européenne et dans la nature de l'esprit humain.
Et, nous le répétons en finissant, il n'y a que là, en effet, qu'on
puisse trouver la raison sans réplique qui domine tout le débat
rappelé par nous aujourd'hui. Partout ailleurs tous les arguments sont
entachés de faiblesse. Ils plient quand on les presse un peu. Même le
grand argument invoqué par le P. Daniel, et le meilleur de toute sa
thèse: «Que l'homme qui enseigne est plus que l'enseignement, et que
là où le maître est excellent les mauvaises doctrines deviennent
innocentes», cet argument n'est pas, au fond, beaucoup plus solide que
les autres, et l'histoire elle-même ne s'est-elle pas chargée de le
réfuter? Certes! s'il fut jamais des hommes dignes de porter dans
leurs saintes mains le coeur et le cerveau de l'enfant, ces délicats
et purs calices que la vérité doit remplir et qui restent fêlés ou
ternis pour toujours dès qu'un peu de poison de l'erreur y coule, ne
sont-ce pas les Jésuites, les pères de la foi, les pères aussi de la
pensée, ces premiers éducateurs du monde?... Eh bien, Voltaire et le
XVIIIe siècle sont pourtant sortis de chez eux! Nous ne dirons pas
qu'ils en soient sortis comme l'enfant sort, complet, organisé,
achevé, du sein de la mère. Cela ne serait pas vrai et nous n'avons
pas besoin d'exagérer la vérité dans l'intérêt de la vérité même.
Mais, enfin, l'éducation qui avait suffi jusque-là ne suffisait donc
plus pour que Voltaire devînt... ce qu'il est devenu, malgré ses
maîtres, et que le XVIIIe siècle fût possible?...
Nous prions ceux qui séparent la question de l'éducation des besoins
et des périls du XIXe siècle, pour ne la considérer que dans la
tradition de temps moins menacés et moins à plaindre, de vouloir bien
songer à cela.