I
Il est une question qui brûlait hier, et qui, tiède aujourd'hui,
pourrait, d'un jour à l'autre, reprendre sa chaleur première, car elle
n'a pas été résolue. C'est cette question des classiques grecs et
latins, en apparence toute littéraire, mais dont le sens profond n'a
frappé personne quand on l'a agitée puisqu'elle cache,--et tout le
monde l'a senti,--sous son intitulé modeste, cet énorme problème
politique et social de l'éducation, qui déjà faisait sourciller le
vaste et serein génie de Leibnitz bien avant que l'Europe n'eût vu le
XVIIIe siècle et la révolution française! Rendu, par ce double
événement, bien plus difficile à résoudre, un tel problème, malgré
tout ce qu'il a inspiré aux esprits les plus opposés, n'était pas
cependant arrivé à ce point de démonstration qu'il pût imposer sa
solution, comme une loi, à l'État lui-même, après l'avoir imposée à
l'opinion comme une vérité. Et il y avait plus. Sur cette question de
l'enseignement, si grave, si pressante, si peu faite pour attendre
puisqu'elle implique l'avenir et le compromet, c'était surtout
l'opinion qui était restée indécise. Elle s'était émue, il est vrai;
mais elle ne s'était pas prononcée. Les hommes qui devraient la
conduire et ceux qui pourraient l'égarer s'étaient passionnés. On
avait bataillé de part et d'autre; mais d'aucun côté on n'avait
vaincu. D'aucun côté (jusqu'ici du moins) ne s'était levée, pour en
finir, une de ces intelligences supérieures qui ferment les débats sur
une question, comme Cromwell ferma la porte du parlement et en mit la
clef dans sa poche; et la Critique attendait toujours le mot concluant
et définitif qui devient, au bout d'un certain temps, la pensée de
tout le monde,--ce mot qui est le coup de canon de lumière après
lequel il peut y avoir des ennemis encore, mais après lequel il n'y a
plus de combattants.
[39] _De l'Affaiblissement de la Raison en Europe; Des Études
classiques dans la société chrétienne_ (_Pays_, 1er septembre 1861).
Eh bien, ce que la Critique attendait, elle ne l'attend plus! Le mot
dictatorial dont nous parlons a été dit, et, comme nous le prévoyions
bien, du reste, il vient d'être dit par une intelligence chrétienne.
Saint-Bonnet ne serait pas chrétien que, de nature et de physiologie
intellectuelle, il irait au fond des choses et creuserait les
questions jusqu'au tuf. Il se tient si loin de la forge aux
réputations, il fait si peu antichambre dans les boutiques où nous
brassons la renommée; moitié aigle et moitié colombe, c'est un esprit
si haut et si chaste, dans la solitude de sa province, qu'on est
obligé de rappeler qu'à vingt-trois ans il achevait son ouvrage de
l'_Unité spirituelle_, trois volumes étonnants d'aperçus, malgré leurs
erreurs, et qui donnaient du moins la puissance de jet et le plein
cintre de cet esprit qui s'élançait, et que plus tard il s'élevait,
d'un adorable _Traité de la douleur_, jusqu'à cette _Restauration
française_, l'ouvrage le plus fort d'idées qu'on ait écrit sur notre
époque. Métaphysicien comme Malebranche, avec la poésie d'expression
au service de la métaphysique que Malebranche, malgré son chapitre des
_Passions_ (admiration d'école!), n'avait pas, Saint-Bonnet est une de
ces pompes intellectuelles qui vident toute question à laquelle
s'applique le formidable appareil de leur cerveau. Quel qu'eût été le
courant d'idées dans lequel il eût fonctionné, nous aurions eu
toujours sur cette question de l'enseignement, puisqu'il la traitait,
un livre remarquable avec lequel il eût fallu rudement discuter; mais
Saint-Bonnet est chrétien. La discussion, s'il y en a une, ne nous
regarde plus. Saint-Bonnet a ajouté la vigueur de l'idée chrétienne
aux forces vives de son esprit, et c'est ainsi qu'il est arrivé, non à
la vérité par éclairs, mais au plein jour de la vérité.
Et, quel qu'ait été le renfort de l'idée chrétienne, il y est arrivé
pourtant par sa voie propre d'études habituelles et de facultés
profondes, intuitives et réfléchies tour à tour. On n'a pas oublié
sans doute que les prétentions en présence, sur cette question de
l'enseignement, c'étaient, d'une part, l'innocuité morale des
classiques et leur convenance littéraire, et, de l'autre, le danger
auquel ils exposent de jeunes esprits qui prennent leurs premiers
plis et reçoivent les terribles premières impressions de la
vie,--terribles, car ce sont peut-être les seules qui doivent leur
rester! Comme les autres écrivains qui ont discuté l'influence de la
littérature ancienne sur l'intelligence des générations modernes,
Saint-Bonnet ne s'est pas contenté de poser une question d'histoire
et d'établir superficiellement un rapport de cause à effet entre la
moralité des auteurs païens, dont les oeuvres sont livrées trop tôt
à de sympathiques admirations, et la moralité des hommes nés dans le
sein du christianisme et qu'a lavés, même intellectuellement, le
baptême. Saint-Bonnet a voulu davantage. Habitué à la méditation
philosophique, à ce reploiement de la pensée qui s'aiguise en se
pénétrant, il a entrepris de dégager cette loi de déduction qui,
chez les autres écrivains, n'avait encore été qu'indiquée, et de la
faire toucher par tant de côtés et à tant de reprises à ses lecteurs
qu'il fût impossible de la nier. A notre sens, il a réussi. Il a
traversé rapidement les faits d'expérience que de part et d'autre on
s'opposait, puis, enfonçant la griffe de sa toute-puissante analyse
dans les flancs mêmes de la question psychologique, il a substitué
une question de nature humaine et d'inévitabilité logique à un
rapprochement décevant dont on pourrait également dire: Cela est-il
ou cela n'est-il pas? Conséquent à la manière des grands
observateurs, qui généralisent quand ils concluent, anatomiste de la
pensée comme Bichat et Cuvier l'étaient des organes, il a pris la
tête humaine dans sa main et il a dit: Cette tête étant conformée
comme elle est, il est évident que telles idées ou tels sentiments
qu'on y infiltre quand elle est vierge encore doivent produire tel
effet funeste,--absolument comme le chimiste dit: Tel liquide versé
dans un autre liquide doit produire tel précipité à coup sûr. Et par
là il a donné à une argumentation épuisée le degré de solidité qui
devait la rendre invincible.
Certes! à ne voir en bloc qu'un tel résultat, ce serait déjà une chose
grande et belle que de l'avoir atteint, et la Critique, qui sait la
profondeur et la difficulté des idées simples, ne pourrait oublier de
le signaler avec éclat. Mais là ne se borne point le mérite du livre
dont il est question. Il faut entrer dans les détails de ce nouvel
ouvrage de Saint-Bonnet pour être frappé comme il convient de toutes
les qualités d'exécution de sa pensée. Alors seulement on comprendra
le magnifique titre qui surprend d'abord: _De l'Affaiblissement de la
Raison en Europe_[40], donné à une brochure sur la question des
classiques; et ce titre, si plein de choses, sera complètement
justifié.
[40] L. Hervé.
En effet, l'horizon de l'auteur de l'_Affaiblissement de la Raison_ ne
se circonscrit pas dans les limites, si agrandies et si fouillées
qu'elles soient, d'une question de psychologie. Il est assez
indifférent pour le quart d'heure de savoir si c'est le métaphysicien
qui éveille en lui l'esprit politique ou si c'est l'esprit politique,
effrayé des tempêtes qui dorment sous nos pieds à fleur de sol, qui a
repoussé le métaphysicien sur lui-même; mais ce qui est visible
jusqu'à la splendeur, c'est que le métaphysicien et l'esprit
politique, dont l'union fait un homme presque aussi merveilleux qu'une
chimère, forment en Saint-Bonnet une exceptionnelle harmonie. Aux yeux
de ce double penseur, l'anarchie, fille de la révolution française,
née dans le sang affreusement fécond qu'avait essuyé pourtant un grand
homme, l'anarchie, vaincue une seconde fois dans l'État, se réfugie
actuellement dans la pensée, dans la philosophie, dans cette partie
immatérielle et abstraite de l'homme d'où, au premier jour, elle
redescendra dans les faits, plus forte que jamais, plus armée et plus
menaçante! «On croit éteinte la révolution,--dit Saint-Bonnet, au
commencement de son livre, dans des lignes qui, pour être un tocsin,
n'en sonnent pas moins aussi tristement qu'une agonie,--c'est croire
éteinte l'antique envie que la foi comprimait autrefois dans les
âmes... envie amoncelée, en ce moment, comme la mer, par un vent qui,
depuis un siècle, souffle sur elle.» Laissons les Pangloss du progrès
se vautrer dans la niaiserie de leur optimisme. Le vieux serpent de
l'erreur ne périt pas pour changer de peau. Au contraire, en changer,
c'est pour lui une des conditions de la vie. Devenue panthéiste sur
les sommets de la pensée et socialiste dans le terre-à-terre de la
pratique et de la réalité, cette révolution intellectuelle, qui fait
l'intérim de la révolution politique en attendant son retour, est pour
Saint-Bonnet, comme pour nous, du reste, comme pour tous ceux qui
portent un regard assuré sur l'Europe actuelle, l'application complète
de toutes les doctrines du XVIIIe siècle à l'homme et à la société.
Seulement, plus frappé que personne, en vertu de son tour d'esprit, de
l'inutilité des _charges à fond_ exécutées par les meilleures
intelligences contre la révolution dans les systèmes qu'elle a
engendrés par la tête de ses plus illustres penseurs, et voyant, sur
ces systèmes rompus, déshonorés, défaits, la révolution vivre encore
et continuer de ravager la pensée sociale, Saint-Bonnet s'est dit
qu'il fallait l'attaquer plus profondément, plus intimement que dans
ces systèmes, forteresses de quelques jours! Il s'est dit qu'il
fallait la poursuivre jusque dans son dernier retranchement, jusque
dans les facultés de l'homme, faussées et perdues par une éducation
première, et qui n'en restent pas moins perdues quand l'homme ne croit
plus à la lettre de son enseignement. Or, de toutes les facultés de
l'homme, la plus gauchie, la plus radicalement altérée, c'est
précisément celle-là que la philosophie croit avoir le plus
développée, c'est la faculté qui sert à concevoir le vrai:--la raison!
Pour le prouver, Saint-Bonnet nous en fait l'histoire. Il nous en
raconte les défaillances. Terrifiante et majestueuse peinture! Le
propre des esprits véritablement supérieurs est d'élever jusqu'à eux
les questions qu'ils posent et de n'en descendre pas moins jusqu'au
fond de ces questions soulevées. Saint-Bonnet a prouvé à quelle race
d'esprits il appartenait en donnant pour base à une question de
réforme dans l'éducation publique cette histoire de l'affaiblissement
de la raison en Europe, qui serait la plus sûre prophétie de notre
prochaine décadence si le livre où elle est annoncée ne renfermait pas
les meilleurs moyens de l'éviter.
Et c'est ici que l'originalité du livre commence; c'est ici qu'on sent
à quel métaphysicien on a affaire. Nous avons nommé la raison. Mais,
comme tous les grands esprits philosophiques, qui savent que les mots
représentent la pensée, qui poinçonnent la langue et donnent le
vocabulaire de leurs conceptions, Saint-Bonnet nous explique ce qu'il
entend par cette faculté, d'ordinaire si vaguement définie.
Indépendamment de sa justesse, nous, chez qui bat le coeur de
l'artiste, nous ne savons rien de plus beau que cette définition de la
raison, qui a les proportions d'une analyse. Selon Saint-Bonnet, la
raison, c'est la faculté divine, impersonnelle, qui nous met en
rapport avec l'infini. Une des confusions les plus fréquentes et les
plus déplorables d'une fausse philosophie, c'est la confusion de la
raison et de l'intelligence, qu'il faut si sévèrement distinguer. La
raison, c'est ce qui nous est resté du rayon divin après la grande
rupture de la chute; l'intelligence, c'est la puissance de l'homme,
le résultat, soit du hasard, soit du mystère de sa contingente
organisation. Comme la sensation est en l'homme le représentant et la
voix de la nature, la raison est dans sa conscience le représentant et
la voix de Dieu.
«La fonction psychologique de la raison--dit Saint-Bonnet--est de
placer continuellement la notion de l'être, la notion de la loi, du
nécessaire, de l'unité, du juste, du bien en soi, en un mot du divin,
sous les perceptions innombrables du phénomène du variable, du
relatif, du fini que lui transmet sans cesse l'intelligence,
recueillant le produit des sens, et d'empêcher que nous ne restions de
simples animaux. La fonction de la raison, en un mot, est de rappeler
constamment l'homme des perceptions contingentes et personnelles aux
perceptions impersonnelles et immuables; de la nature physique où le
retient le corps à la raison éternelle d'où lui descend la vérité.»
Une telle faculté, qui soude presque l'homme à Dieu, s'il est permis
de parler ainsi, devait être la première que la philosophie du XVIIIe
siècle, la philosophie du _moi_ et de la chose exclusivement humaine,
dût fausser. Et elle n'y manqua pas. Elle la brisa. Pour cela, la
philosophie pesa sur l'esprit de l'homme de deux manières: par les
sciences, qui ne s'adressent qu'à l'esprit et qui finissent par lui
donner le vertige de sa force, et par l'effet du paganisme sur l'âme.
Influence--il faut le reconnaître--que le XVIIIe siècle n'avait pas
créée, qui existait depuis la Renaissance; mais qui, grossie chaque
jour, avait fait avalanche sur la pente escarpée de ce siècle, où
toutes les erreurs entassées avaient fini par se précipiter.
Tel est le chemin que l'auteur de l'_Affaiblissement de la Raison_
parcourt, après l'avoir creusé, pour arriver à cette question de
l'influence du paganisme sur de jeunes âmes qui ne semble être qu'une
question de rhétorique aux esprits superficiels, mais qui est, pour
les esprits profonds, une question de philosophie, de gouvernement,
d'avenir du monde. Les esprits superficiels, nous savons ce qu'ils
sont dans une époque où le système des majorités est une méthode de
vérité. Nous savons que, pour peu qu'ils aient une misère de talent,
de palette, et même sans cela de renommée, les voilà les conducteurs
et les chauffeurs de l'opinion sur tous les rails. Mais qu'importe!!
nous renverrons ceux qui croient à leurs paroles légères au livre de
Saint-Bonnet. A qui suivra comme nous ce grand mineur, ce grand
stratégiste, qui creuse si bien le dessous des questions qu'il veut
résoudre, il ne restera nulle incertitude pour les plus inquiets.
Toute anxiété sera dissipée! La question qui a dernièrement scandalisé
MM. les dandies littéraires, cette fine fleur d'humanistes à gants
blancs de cette époque de doctrinaires en toutes choses, lesquels
prétendent savoir le latin et ne vouloir l'étudier que dans les
sources les plus pures, cette question, qui n'est pas seulement une
question de pédagogue, mais une question d'âme, sera plus que
résolue: elle sera épuisée. Saint-Bonnet l'a retournée dans tous les
sens. Il en a sondé toutes les faces. Naturalisme d'abord, scepticisme
ensuite, toutes les influences qui sortent pour l'enfant des premières
impressions littéraires, des premières ivresses de son imagination
ravie, Saint-Bonnet les a étudiées, les a poursuivies dans les mille
canaux de l'âme et de la vie, comme un grand médecin qui poursuivrait,
dans les réseaux des veines et au plus secret de nos organes, le virus
mystérieux de quelque horrible maladie. Oui! cet observateur si fort
sur la nature morale de l'homme, sur tout ce qui la trouble et
l'altère, nous fait l'effet d'un grand médecin. Là où les autres
voient la santé ou une hygiène sans inconvénient et sans péril, le
grand médecin voit le mal, l'empoisonnement et la mort. Du reste, le
remède proposé par notre pathologiste intellectuel est bien simple. Il
demande que les premières émotions, que les premières admirations de
l'enfant soient chrétiennes. Il tient à ce que l'enfant soit
littérairement et même philosophiquement chrétien, dans sa mesure
enfantine, avant de pénétrer dans la littérature et la civilisation
païennes. Il désire que les sciences morales et dogmatiques
l'emportent dans l'éducation sur les sciences expérimentales et
naturelles, et il rédige ainsi son programme: «La littérature prise
dans les saints Pères avant de passer à l'étude de l'antiquité; la
philosophie avant la rhétorique, et surtout la science parfaite et
solide des doctrines théologiques, puisées dans les auteurs approuvés
par le saint-père.» Quelle plus grande simplicité!
Et ces conclusions ne sont pas nouvelles. Elles ont été exprimées déjà
par beaucoup d'esprits dans la discussion dont nous parlions plus
haut. Ce sont les conclusions pour ainsi dire _catholiques_ de la
question. Mais ce qui est neuf, ce qui appartient en propre à l'auteur
de l'_Affaiblissement de la Raison_, c'est la manière dont il aboutit
à ces conclusions et dont il les impose. Livre de circonstance pensé
par un esprit d'une originalité perçante, l'_Affaiblissement_, nous le
répétons, dit avec ascendant le mot décisif qui doit influer sur les
destinées d'une question posée et en litige encore. Il ralliera les
intelligences fortes. Il fera la lumière par en haut. Seulement, comme
tous les livres d'un talent très élevé ou très profond, il a besoin du
temps pour son succès. Il ne peut pas l'avoir immédiatement, et voici
pourquoi: il faut aux livres, comme aux talents destinés au succès
rapide, au succès à l'heure même, un côté de médiocrité, soit dans la
forme, soit dans le fond, lequel ne déconcerte pas trop la masse des
esprits qui se mêlent de les juger. Quand on n'a pas ce bienheureux
côté de médiocrité dans le talent qui nous vaut la sympathie vulgaire,
on a besoin du temps pour la renommée de son nom ou la vérité qu'on
annonce. Or, le livre de Saint-Bonnet est aussi grandement et
artistement écrit qu'il est fermement pensé. L'auteur le sait, du
reste. Il sait que les gloires les plus pures et les plus solides,
espèces de diamants douloureux, se forment comme les plus lentes et
les plus belles cristallisations. Quel que soit le retentissement ou
le silence du nouvel écrit qu'il publie, il ne s'en étonnera pas; il
est trop métaphysicien pour s'en étonner. Seulement, applaudi ou
délaissé du public, ce livre n'en formule pas moins, sur la question
de l'enseignement classique, les grandes considérations qui doivent
rester et auxquelles il faudra bien revenir. Et ce n'est pas tout. En
dehors de la question pratique de l'enseignement, l'ouvrage de
Saint-Bonnet se distingue par une chose d'un mérite absolu et
impérissable comme la métaphysique elle-même, et cette chose, fût-elle
seule, suffirait pour classer très haut l'écrit où elle paraît pour la
première fois. Nous voulons parler de cette analyse de la raison, avec
les huit facultés qui la composent, et qui sera peut-être pour la
gloire philosophique de Saint-Bonnet ce que fut pour Kant le
remaniement des catégories d'Aristote. En philosophie, une bonne
distinction a quelquefois l'importance d'une découverte; mais ici il y
a plus qu'une distinction, il y a une systématisation tout entière,
avec laquelle on répondra désormais au rationalisme sur cette question
de la raison qu'il a si cruellement et si machiavéliquement troublée
en la séparant de la foi. Ajoutons qu'un autre bienfait de la théorie
de Saint-Bonnet sera de mettre fin à la thèse du traditionalisme
exclusif.