SAINT-BONNET ET LE R. P. DANIEL[39]

I

Il est une question qui brûlait hier, et qui, tiède aujourd'hui,

pourrait, d'un jour à l'autre, reprendre sa chaleur première, car elle

n'a pas été résolue. C'est cette question des classiques grecs et

latins, en apparence toute littéraire, mais dont le sens profond n'a

frappé personne quand on l'a agitée puisqu'elle cache,--et tout le

monde l'a senti,--sous son intitulé modeste, cet énorme problème

politique et social de l'éducation, qui déjà faisait sourciller le

vaste et serein génie de Leibnitz bien avant que l'Europe n'eût vu le

XVIIIe siècle et la révolution française! Rendu, par ce double

événement, bien plus difficile à résoudre, un tel problème, malgré

tout ce qu'il a inspiré aux esprits les plus opposés, n'était pas

cependant arrivé à ce point de démonstration qu'il pût imposer sa

solution, comme une loi, à l'État lui-même, après l'avoir imposée à

l'opinion comme une vérité. Et il y avait plus. Sur cette question de

l'enseignement, si grave, si pressante, si peu faite pour attendre

puisqu'elle implique l'avenir et le compromet, c'était surtout

l'opinion qui était restée indécise. Elle s'était émue, il est vrai;

mais elle ne s'était pas prononcée. Les hommes qui devraient la

conduire et ceux qui pourraient l'égarer s'étaient passionnés. On

avait bataillé de part et d'autre; mais d'aucun côté on n'avait

vaincu. D'aucun côté (jusqu'ici du moins) ne s'était levée, pour en

finir, une de ces intelligences supérieures qui ferment les débats sur

une question, comme Cromwell ferma la porte du parlement et en mit la

clef dans sa poche; et la Critique attendait toujours le mot concluant

et définitif qui devient, au bout d'un certain temps, la pensée de

tout le monde,--ce mot qui est le coup de canon de lumière après

lequel il peut y avoir des ennemis encore, mais après lequel il n'y a

plus de combattants.

[39] _De l'Affaiblissement de la Raison en Europe; Des Études

classiques dans la société chrétienne_ (_Pays_, 1er septembre 1861).

Eh bien, ce que la Critique attendait, elle ne l'attend plus! Le mot

dictatorial dont nous parlons a été dit, et, comme nous le prévoyions

bien, du reste, il vient d'être dit par une intelligence chrétienne.

Saint-Bonnet ne serait pas chrétien que, de nature et de physiologie

intellectuelle, il irait au fond des choses et creuserait les

questions jusqu'au tuf. Il se tient si loin de la forge aux

réputations, il fait si peu antichambre dans les boutiques où nous

brassons la renommée; moitié aigle et moitié colombe, c'est un esprit

si haut et si chaste, dans la solitude de sa province, qu'on est

obligé de rappeler qu'à vingt-trois ans il achevait son ouvrage de

l'_Unité spirituelle_, trois volumes étonnants d'aperçus, malgré leurs

erreurs, et qui donnaient du moins la puissance de jet et le plein

cintre de cet esprit qui s'élançait, et que plus tard il s'élevait,

d'un adorable _Traité de la douleur_, jusqu'à cette _Restauration

française_, l'ouvrage le plus fort d'idées qu'on ait écrit sur notre

époque. Métaphysicien comme Malebranche, avec la poésie d'expression

au service de la métaphysique que Malebranche, malgré son chapitre des

_Passions_ (admiration d'école!), n'avait pas, Saint-Bonnet est une de

ces pompes intellectuelles qui vident toute question à laquelle

s'applique le formidable appareil de leur cerveau. Quel qu'eût été le

courant d'idées dans lequel il eût fonctionné, nous aurions eu

toujours sur cette question de l'enseignement, puisqu'il la traitait,

un livre remarquable avec lequel il eût fallu rudement discuter; mais

Saint-Bonnet est chrétien. La discussion, s'il y en a une, ne nous

regarde plus. Saint-Bonnet a ajouté la vigueur de l'idée chrétienne

aux forces vives de son esprit, et c'est ainsi qu'il est arrivé, non à

la vérité par éclairs, mais au plein jour de la vérité.

Et, quel qu'ait été le renfort de l'idée chrétienne, il y est arrivé

pourtant par sa voie propre d'études habituelles et de facultés

profondes, intuitives et réfléchies tour à tour. On n'a pas oublié

sans doute que les prétentions en présence, sur cette question de

l'enseignement, c'étaient, d'une part, l'innocuité morale des

classiques et leur convenance littéraire, et, de l'autre, le danger

auquel ils exposent de jeunes esprits qui prennent leurs premiers

plis et reçoivent les terribles premières impressions de la

vie,--terribles, car ce sont peut-être les seules qui doivent leur

rester! Comme les autres écrivains qui ont discuté l'influence de la

littérature ancienne sur l'intelligence des générations modernes,

Saint-Bonnet ne s'est pas contenté de poser une question d'histoire

et d'établir superficiellement un rapport de cause à effet entre la

moralité des auteurs païens, dont les oeuvres sont livrées trop tôt

à de sympathiques admirations, et la moralité des hommes nés dans le

sein du christianisme et qu'a lavés, même intellectuellement, le

baptême. Saint-Bonnet a voulu davantage. Habitué à la méditation

philosophique, à ce reploiement de la pensée qui s'aiguise en se

pénétrant, il a entrepris de dégager cette loi de déduction qui,

chez les autres écrivains, n'avait encore été qu'indiquée, et de la

faire toucher par tant de côtés et à tant de reprises à ses lecteurs

qu'il fût impossible de la nier. A notre sens, il a réussi. Il a

traversé rapidement les faits d'expérience que de part et d'autre on

s'opposait, puis, enfonçant la griffe de sa toute-puissante analyse

dans les flancs mêmes de la question psychologique, il a substitué

une question de nature humaine et d'inévitabilité logique à un

rapprochement décevant dont on pourrait également dire: Cela est-il

ou cela n'est-il pas? Conséquent à la manière des grands

observateurs, qui généralisent quand ils concluent, anatomiste de la

pensée comme Bichat et Cuvier l'étaient des organes, il a pris la

tête humaine dans sa main et il a dit: Cette tête étant conformée

comme elle est, il est évident que telles idées ou tels sentiments

qu'on y infiltre quand elle est vierge encore doivent produire tel

effet funeste,--absolument comme le chimiste dit: Tel liquide versé

dans un autre liquide doit produire tel précipité à coup sûr. Et par

là il a donné à une argumentation épuisée le degré de solidité qui

devait la rendre invincible.

Certes! à ne voir en bloc qu'un tel résultat, ce serait déjà une chose

grande et belle que de l'avoir atteint, et la Critique, qui sait la

profondeur et la difficulté des idées simples, ne pourrait oublier de

le signaler avec éclat. Mais là ne se borne point le mérite du livre

dont il est question. Il faut entrer dans les détails de ce nouvel

ouvrage de Saint-Bonnet pour être frappé comme il convient de toutes

les qualités d'exécution de sa pensée. Alors seulement on comprendra

le magnifique titre qui surprend d'abord: _De l'Affaiblissement de la

Raison en Europe_[40], donné à une brochure sur la question des

classiques; et ce titre, si plein de choses, sera complètement

justifié.

[40] L. Hervé.

En effet, l'horizon de l'auteur de l'_Affaiblissement de la Raison_ ne

se circonscrit pas dans les limites, si agrandies et si fouillées

qu'elles soient, d'une question de psychologie. Il est assez

indifférent pour le quart d'heure de savoir si c'est le métaphysicien

qui éveille en lui l'esprit politique ou si c'est l'esprit politique,

effrayé des tempêtes qui dorment sous nos pieds à fleur de sol, qui a

repoussé le métaphysicien sur lui-même; mais ce qui est visible

jusqu'à la splendeur, c'est que le métaphysicien et l'esprit

politique, dont l'union fait un homme presque aussi merveilleux qu'une

chimère, forment en Saint-Bonnet une exceptionnelle harmonie. Aux yeux

de ce double penseur, l'anarchie, fille de la révolution française,

née dans le sang affreusement fécond qu'avait essuyé pourtant un grand

homme, l'anarchie, vaincue une seconde fois dans l'État, se réfugie

actuellement dans la pensée, dans la philosophie, dans cette partie

immatérielle et abstraite de l'homme d'où, au premier jour, elle

redescendra dans les faits, plus forte que jamais, plus armée et plus

menaçante! «On croit éteinte la révolution,--dit Saint-Bonnet, au

commencement de son livre, dans des lignes qui, pour être un tocsin,

n'en sonnent pas moins aussi tristement qu'une agonie,--c'est croire

éteinte l'antique envie que la foi comprimait autrefois dans les

âmes... envie amoncelée, en ce moment, comme la mer, par un vent qui,

depuis un siècle, souffle sur elle.» Laissons les Pangloss du progrès

se vautrer dans la niaiserie de leur optimisme. Le vieux serpent de

l'erreur ne périt pas pour changer de peau. Au contraire, en changer,

c'est pour lui une des conditions de la vie. Devenue panthéiste sur

les sommets de la pensée et socialiste dans le terre-à-terre de la

pratique et de la réalité, cette révolution intellectuelle, qui fait

l'intérim de la révolution politique en attendant son retour, est pour

Saint-Bonnet, comme pour nous, du reste, comme pour tous ceux qui

portent un regard assuré sur l'Europe actuelle, l'application complète

de toutes les doctrines du XVIIIe siècle à l'homme et à la société.

Seulement, plus frappé que personne, en vertu de son tour d'esprit, de

l'inutilité des _charges à fond_ exécutées par les meilleures

intelligences contre la révolution dans les systèmes qu'elle a

engendrés par la tête de ses plus illustres penseurs, et voyant, sur

ces systèmes rompus, déshonorés, défaits, la révolution vivre encore

et continuer de ravager la pensée sociale, Saint-Bonnet s'est dit

qu'il fallait l'attaquer plus profondément, plus intimement que dans

ces systèmes, forteresses de quelques jours! Il s'est dit qu'il

fallait la poursuivre jusque dans son dernier retranchement, jusque

dans les facultés de l'homme, faussées et perdues par une éducation

première, et qui n'en restent pas moins perdues quand l'homme ne croit

plus à la lettre de son enseignement. Or, de toutes les facultés de

l'homme, la plus gauchie, la plus radicalement altérée, c'est

précisément celle-là que la philosophie croit avoir le plus

développée, c'est la faculté qui sert à concevoir le vrai:--la raison!

Pour le prouver, Saint-Bonnet nous en fait l'histoire. Il nous en

raconte les défaillances. Terrifiante et majestueuse peinture! Le

propre des esprits véritablement supérieurs est d'élever jusqu'à eux

les questions qu'ils posent et de n'en descendre pas moins jusqu'au

fond de ces questions soulevées. Saint-Bonnet a prouvé à quelle race

d'esprits il appartenait en donnant pour base à une question de

réforme dans l'éducation publique cette histoire de l'affaiblissement

de la raison en Europe, qui serait la plus sûre prophétie de notre

prochaine décadence si le livre où elle est annoncée ne renfermait pas

les meilleurs moyens de l'éviter.

Et c'est ici que l'originalité du livre commence; c'est ici qu'on sent

à quel métaphysicien on a affaire. Nous avons nommé la raison. Mais,

comme tous les grands esprits philosophiques, qui savent que les mots

représentent la pensée, qui poinçonnent la langue et donnent le

vocabulaire de leurs conceptions, Saint-Bonnet nous explique ce qu'il

entend par cette faculté, d'ordinaire si vaguement définie.

Indépendamment de sa justesse, nous, chez qui bat le coeur de

l'artiste, nous ne savons rien de plus beau que cette définition de la

raison, qui a les proportions d'une analyse. Selon Saint-Bonnet, la

raison, c'est la faculté divine, impersonnelle, qui nous met en

rapport avec l'infini. Une des confusions les plus fréquentes et les

plus déplorables d'une fausse philosophie, c'est la confusion de la

raison et de l'intelligence, qu'il faut si sévèrement distinguer. La

raison, c'est ce qui nous est resté du rayon divin après la grande

rupture de la chute; l'intelligence, c'est la puissance de l'homme,

le résultat, soit du hasard, soit du mystère de sa contingente

organisation. Comme la sensation est en l'homme le représentant et la

voix de la nature, la raison est dans sa conscience le représentant et

la voix de Dieu.

«La fonction psychologique de la raison--dit Saint-Bonnet--est de

placer continuellement la notion de l'être, la notion de la loi, du

nécessaire, de l'unité, du juste, du bien en soi, en un mot du divin,

sous les perceptions innombrables du phénomène du variable, du

relatif, du fini que lui transmet sans cesse l'intelligence,

recueillant le produit des sens, et d'empêcher que nous ne restions de

simples animaux. La fonction de la raison, en un mot, est de rappeler

constamment l'homme des perceptions contingentes et personnelles aux

perceptions impersonnelles et immuables; de la nature physique où le

retient le corps à la raison éternelle d'où lui descend la vérité.»

Une telle faculté, qui soude presque l'homme à Dieu, s'il est permis

de parler ainsi, devait être la première que la philosophie du XVIIIe

siècle, la philosophie du _moi_ et de la chose exclusivement humaine,

dût fausser. Et elle n'y manqua pas. Elle la brisa. Pour cela, la

philosophie pesa sur l'esprit de l'homme de deux manières: par les

sciences, qui ne s'adressent qu'à l'esprit et qui finissent par lui

donner le vertige de sa force, et par l'effet du paganisme sur l'âme.

Influence--il faut le reconnaître--que le XVIIIe siècle n'avait pas

créée, qui existait depuis la Renaissance; mais qui, grossie chaque

jour, avait fait avalanche sur la pente escarpée de ce siècle, où

toutes les erreurs entassées avaient fini par se précipiter.

Tel est le chemin que l'auteur de l'_Affaiblissement de la Raison_

parcourt, après l'avoir creusé, pour arriver à cette question de

l'influence du paganisme sur de jeunes âmes qui ne semble être qu'une

question de rhétorique aux esprits superficiels, mais qui est, pour

les esprits profonds, une question de philosophie, de gouvernement,

d'avenir du monde. Les esprits superficiels, nous savons ce qu'ils

sont dans une époque où le système des majorités est une méthode de

vérité. Nous savons que, pour peu qu'ils aient une misère de talent,

de palette, et même sans cela de renommée, les voilà les conducteurs

et les chauffeurs de l'opinion sur tous les rails. Mais qu'importe!!

nous renverrons ceux qui croient à leurs paroles légères au livre de

Saint-Bonnet. A qui suivra comme nous ce grand mineur, ce grand

stratégiste, qui creuse si bien le dessous des questions qu'il veut

résoudre, il ne restera nulle incertitude pour les plus inquiets.

Toute anxiété sera dissipée! La question qui a dernièrement scandalisé

MM. les dandies littéraires, cette fine fleur d'humanistes à gants

blancs de cette époque de doctrinaires en toutes choses, lesquels

prétendent savoir le latin et ne vouloir l'étudier que dans les

sources les plus pures, cette question, qui n'est pas seulement une

question de pédagogue, mais une question d'âme, sera plus que

résolue: elle sera épuisée. Saint-Bonnet l'a retournée dans tous les

sens. Il en a sondé toutes les faces. Naturalisme d'abord, scepticisme

ensuite, toutes les influences qui sortent pour l'enfant des premières

impressions littéraires, des premières ivresses de son imagination

ravie, Saint-Bonnet les a étudiées, les a poursuivies dans les mille

canaux de l'âme et de la vie, comme un grand médecin qui poursuivrait,

dans les réseaux des veines et au plus secret de nos organes, le virus

mystérieux de quelque horrible maladie. Oui! cet observateur si fort

sur la nature morale de l'homme, sur tout ce qui la trouble et

l'altère, nous fait l'effet d'un grand médecin. Là où les autres

voient la santé ou une hygiène sans inconvénient et sans péril, le

grand médecin voit le mal, l'empoisonnement et la mort. Du reste, le

remède proposé par notre pathologiste intellectuel est bien simple. Il

demande que les premières émotions, que les premières admirations de

l'enfant soient chrétiennes. Il tient à ce que l'enfant soit

littérairement et même philosophiquement chrétien, dans sa mesure

enfantine, avant de pénétrer dans la littérature et la civilisation

païennes. Il désire que les sciences morales et dogmatiques

l'emportent dans l'éducation sur les sciences expérimentales et

naturelles, et il rédige ainsi son programme: «La littérature prise

dans les saints Pères avant de passer à l'étude de l'antiquité; la

philosophie avant la rhétorique, et surtout la science parfaite et

solide des doctrines théologiques, puisées dans les auteurs approuvés

par le saint-père.» Quelle plus grande simplicité!

Et ces conclusions ne sont pas nouvelles. Elles ont été exprimées déjà

par beaucoup d'esprits dans la discussion dont nous parlions plus

haut. Ce sont les conclusions pour ainsi dire _catholiques_ de la

question. Mais ce qui est neuf, ce qui appartient en propre à l'auteur

de l'_Affaiblissement de la Raison_, c'est la manière dont il aboutit

à ces conclusions et dont il les impose. Livre de circonstance pensé

par un esprit d'une originalité perçante, l'_Affaiblissement_, nous le

répétons, dit avec ascendant le mot décisif qui doit influer sur les

destinées d'une question posée et en litige encore. Il ralliera les

intelligences fortes. Il fera la lumière par en haut. Seulement, comme

tous les livres d'un talent très élevé ou très profond, il a besoin du

temps pour son succès. Il ne peut pas l'avoir immédiatement, et voici

pourquoi: il faut aux livres, comme aux talents destinés au succès

rapide, au succès à l'heure même, un côté de médiocrité, soit dans la

forme, soit dans le fond, lequel ne déconcerte pas trop la masse des

esprits qui se mêlent de les juger. Quand on n'a pas ce bienheureux

côté de médiocrité dans le talent qui nous vaut la sympathie vulgaire,

on a besoin du temps pour la renommée de son nom ou la vérité qu'on

annonce. Or, le livre de Saint-Bonnet est aussi grandement et

artistement écrit qu'il est fermement pensé. L'auteur le sait, du

reste. Il sait que les gloires les plus pures et les plus solides,

espèces de diamants douloureux, se forment comme les plus lentes et

les plus belles cristallisations. Quel que soit le retentissement ou

le silence du nouvel écrit qu'il publie, il ne s'en étonnera pas; il

est trop métaphysicien pour s'en étonner. Seulement, applaudi ou

délaissé du public, ce livre n'en formule pas moins, sur la question

de l'enseignement classique, les grandes considérations qui doivent

rester et auxquelles il faudra bien revenir. Et ce n'est pas tout. En

dehors de la question pratique de l'enseignement, l'ouvrage de

Saint-Bonnet se distingue par une chose d'un mérite absolu et

impérissable comme la métaphysique elle-même, et cette chose, fût-elle

seule, suffirait pour classer très haut l'écrit où elle paraît pour la

première fois. Nous voulons parler de cette analyse de la raison, avec

les huit facultés qui la composent, et qui sera peut-être pour la

gloire philosophique de Saint-Bonnet ce que fut pour Kant le

remaniement des catégories d'Aristote. En philosophie, une bonne

distinction a quelquefois l'importance d'une découverte; mais ici il y

a plus qu'une distinction, il y a une systématisation tout entière,

avec laquelle on répondra désormais au rationalisme sur cette question

de la raison qu'il a si cruellement et si machiavéliquement troublée

en la séparant de la foi. Ajoutons qu'un autre bienfait de la théorie

de Saint-Bonnet sera de mettre fin à la thèse du traditionalisme

exclusif.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 58 / 130 题