III

Telle est en abrégé cette biographie dont on ne peut donner l'idée en

quelques mots; telle est cette oeuvre d'agréable renseignement et de

piquante justesse qui, selon nous, fait tout le prix de l'inutile

volume des _Manuscrits_. Il n'en est point de même de l'autre volume

de Flourens: _Des idées et des travaux de Buffon_. Ce n'est plus là

seulement un ouvrage agréable ou piquant comme cette notice

biographique dont nous venons de rendre compte, mais c'est un livre

dans lequel on constate une véritable supériorité. Là, on trouve une

critique de Buffon pleine de verve, de mouvement, de sagacité et de

science,--une critique faite par un amour qui a déchiré son bandeau,

mais qui n'en est pas moins de l'amour encore.

C'est le cas pour Flourens. Assurément nous ne croyons pas que jamais

il sorte de cette critique de l'amour, qui est la sienne quand il

s'agit de Buffon, et qu'il puisse entrer dans cette impartialité

froide qui est la vraie température de toute critique; mais

rendons-lui justice et convenons que pour lui, l'enfant de Buffon, le

cartésien comme Buffon, l'homme incessamment occupé à brosser comme un

diamant la gloire de Buffon pour qu'elle brille davantage, il a

cependant dans le regard une fermeté qui étonne quand il le porte sur

son maître. Il ose le regarder, et très souvent il le voit bien. Il le

voit entre les théories et les systèmes, constatant nettement que

Buffon, tiré à deux philosophies, tenait de Descartes le goût des

hypothèses, et de Newton le respect et la recherche des faits. Au

fond, en effet, Buffon n'était pas, malgré des qualités de génie, un

de ces intuitifs qui sont les premiers en tout génie humain. Le fait

de son esprit, qui finit, nous le reconnaissons, par devenir

tout-puissant par l'ordre (toujours l'ordre!), la continuité,

l'enchaînement, la génération des idées, était plus un tâtonnement

sublime que cette intuition qui n'hésite jamais et va droit à la

découverte.

Buffon avait commencé sa vie pensante et savante par les

mathématiques, qui sont une science de déduction, et il apporta les

habitudes mathématiques partout où depuis s'engagea sa pensée, et

c'est à cause de cela, selon nous, bien plus qu'à cause de ses

accointances avec Descartes, qui avait été aussi un mathématicien bien

avant d'être un philosophe, c'est à cause de cela que Buffon admit si

souvent l'hypothèse comme une règle de fausse position. Buffon, nous

dit Flourens, se trompa d'abord sur la méthode, rien n'étant moins

dans la nature de son esprit que les nomenclatures et les caractères

généraux. Seulement, comme, après l'avoir abaissé d'une main, Flourens

relève Buffon de l'autre, en ajoutant qu'il se fit plus tard une

méthode parce qu'il était un esprit toujours en marche, progressif et

se complétant, Flourens n'attribue pas avec assez de rigueur, à notre

sens, quoiqu'il l'indique, l'absence de vue perçante de Buffon, en

fait de méthode, à une conformation de tête qui n'avait rien de

métaphysique et à des facultés qui devaient entraîner celui qui les

avait comme l'imagination entraîne.

C'est un peintre, en effet, avant tout, que Buffon, et son grand

mérite, qui est énorme et que nous ne voulons pas plus diminuer que ne

le veut Flourens, est d'avoir fondé la partie descriptive et

historique des sciences naturelles. Mais la loi abstraite, la méthode

qui donne tout dans un seul procédé, disons-le hardiment, ne pénétrait

pas en cette tête pompeusement éprise de généralités, de différences

et de coloris. Buffon est bien plus une imagination qui reçoit des

impressions et qui en fait jaillir des tableaux vivants, qu'un

observateur dans la force exacte de ce mot. Il n'était pas anatomiste,

ce myope superbe.

Nous avons dit qu'il tâtonnait. Le bâton avec lequel il tâtonna et sur

lequel il s'appuya, en anatomie, par exemple, fut Daubenton; mais par

Daubenton (qu'importe le moyen!) «il créait l'anatomie comparée--dit

Flourens--et il en comprenait l'importance». C'était l'habitude de son

esprit, et c'en était aussi la force, de comprendre, de féconder,

d'élargir les faits qu'il n'avait pas découverts. Moins

expérimentateur habile que généralisateur formidable, il promenait sa

vue sur les expériences qu'il n'avait pas faites; il en tirait les

conséquences les plus éloignées; il en appuyait des conjectures.

«Et,--dit l'éloquent Flourens, qui voudrait couvrir de sa tête tout

entière, comme on couvre de sa poitrine celui qu'on aime, les erreurs

de Buffon, ces erreurs qui sont souvent grandioses,--et j'aime mieux,

à tout prendre, une conjecture qui élève mon esprit, qu'un fait exact

qui le laisse à terre... J'appellerai toujours grande l'a pensée qui

me fait penser.»

«C'est là le génie de Buffon--ajoute-t-il encore--et le secret de son

pouvoir, c'est qu'il a une force qui se communique, c'est qu'il ose et

qu'il inspire à son lecteur quelque chose de sa hardiesse.»

Et pourtant est-ce que les paroles de Flourens ne sont pas

singulières? Ensorcellement par la beauté, par la grandeur, par le

charme enfin du génie, plus que par la vérité qu'on lui doit... Si,

vous autres savants, vous vous laissez entraîner ainsi hors du vrai

limité, impérieux, immuable, que voulez-vous que nous devenions, nous,

devant les beautés littéraires de cet homme, qui fut certainement, en

définitive, plus un grand artiste dans l'ordre scientifique qu'un

savant!

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 56 / 130 题