Ainsi, double biographie:--la biographie intérieure et la biographie
extérieure de Buffon, les faits de sa vie et ceux de son intelligence,
tels sont les deux volumes de Flourens et qui se complètent et
s'appellent. Publiée à dix ans d'intervalle de l'_Histoire des travaux
et des idées de Buffon_[37], l'_Histoire des manuscrits_[38] n'est
qu'un dernier mot que Flourens, après tout ce qu'il avait dit déjà,
pouvait ne pas dire sans faire préjudice à l'homme de son culte, mais
qu'il a dit parce que l'amour infini a soif de lumière infinie.
Buffon, on le savait, avait des collaborateurs, et ce n'était là ni
une infirmité ni une pauvreté de son génie, mais, au contraire, une
puissance de plus. Ce furent l'abbé Bexon, Guéneau de Montbéliard,
Daubenton, ses lieutenants en histoire naturelle auxquels il découpait
le monde pour leur en donner à chacun une province à lui décrire et à
lui rapporter. Eh bien, ces collaborateurs ont un peu troublé les
scrupules religieux de Flourens! Il ne s'est pas assez rappelé le sort
de ces collaborateurs de Mirabeau, qu'on reprocha aussi à son génie...
qui les a parfaitement dévorés. L'_Histoire des manuscrits_ a été
commise en vue d'apaiser cette pieuse et même superstitieuse terreur.
Flourens a voulu montrer, par ces _manuscrits_ dont il nous cite
beaucoup de passages, à quel point l'esprit attentif de Buffon
s'imprimait encore, en corrections, sur les pages qu'il n'avait pas
tracées; mais réellement, pour nous, peu importe!
[37] Garnier frères.
[38] Ibid.
Outre qu'en bonne justice ces corrections sont insignifiantes, elles
ne le seraient pas qu'elles n'ajouraient rien au respect qu'on doit à
Buffon, qui, après avoir pris la part du lion dans cette histoire
naturelle dont il a eu la grande pensée, créa, avec l'histoire, des
naturalistes pour l'écrire à côté de lui. Et ne sera-t-il pas,
d'ailleurs, toujours plus beau d'inspirer les hommes comme la Muse que
de les corriger ou de leur dicter comme un professeur? Seulement, dans
ce volume sur les _Manuscrits_, que je regarde comme l'épi vidé de
l'autre beau volume si plein sur les _Idées et les travaux de Buffon_,
il y a cette biographie extérieure que Flourens n'avait encore
jusqu'ici qu'ébauchée et dont on peut se passer d'autant moins, quand
il s'agit de cet homme d'une si magnifique ordonnance, que son talent
explique sa vie comme sa vie explique son talent, et que les triples
pentes de l'esprit, du caractère et de la destinée se confondent et
forment son identité.
Et il l'a bien compris, le fin biographe! Il s'est bien gardé de
remâcher l'idée, vieillotte de vulgarité, de ce superficiel Voltaire,
qui disait: «L'existence des hommes des lettres est dans leurs écrits
et non ailleurs», et il nous a donné, avec le détail le plus
pointilleux et la charmante petite monnaie des anecdotes, dont on n'a
jamais trop à dépenser, la biographie de cet imposant homme de science
et de lettres dont la vie refléta sans cesse la pensée, mais qui est
une _vie_ sous sa pensée, comme il y a de l'_eau_ sous le bleu du ciel
que reflètent les eaux! Flourens nous l'a écrite ainsi qu'un homme
d'action qui n'abstrait pas l'action humaine de l'existence du plus
grand des contemplateurs.
Flourens, il est vrai, n'est pas un savant de livres ou d'idées
pures, c'est un naturaliste, un expérimentateur, c'est-à-dire un
esprit incessamment à l'affût du caractère interne ou externe des
choses, et, pour cette raison, il ne pouvait guères oublier les
caractères de l'homme dans le contemplateur du belvédère de Montbard.
Dès les premières pages de cette biographie, où le savant que nous
allons retrouver dans les _Travaux et idées de Buffon_ se sent et pèse
si peu, je vois, avant toute vocation scientifique, cette faculté de
l'ordre que j'ai signalée et qui est la maîtresse faculté et la
faculté maîtresse dans Buffon. Très jeune, à l'âge où les autres
jeunes gens se dissipent, à l'âge des coups d'épée (il en donna un),
il se fait rendre compte judiciairement par son père de la gestion de
sa fortune, en proie aux plus affreuses dilapidations, rachète la
terre de Buffon que ce bourreau d'argent avait vendue, et le garde
tendrement chez lui, ce bourreau qui se remarie et dont il garde
également et élève les enfants. C'est, jeune, absolument le même homme
qui, vieux, envoyant son fils à l'impératrice de Russie et lui
constituant presque une maison, lui dit, au milieu de ses largesses et
de ses tendresses: «Et surtout payez vos gens toutes les semaines,
monsieur!»
Riche par le fait de son énergie, il employa sa fortune à former des
relations nécessaires à son ambition sans turbulence, et il avait dès
lors, nous dit son biographe, «l'aplomb de la richesse et de la
beauté», ces deux choses qui font d'ordinaire perdre leur équilibre
aux hommes. Il s'occupait de mathématiques, traduisait les _Fluxions_
de Newton, mais déjà il se mettait en mesure avec l'avenir par des
mémoires sur les végétaux qui le firent passer, à l'Académie, de la
classe de mécanique dans celle de botanique, et décidèrent plus tard
de sa nomination à l'intendance du Jardin du Roi, qu'il visait depuis
longtemps avec la tranquillité de regard de la prévoyance. Une fois
nommé à cette fonction, l'homme d'ordre de l'intimité apparut dans la
vie publique. Buffon administra le Jardin comme il avait administré sa
fortune. C'est alors qu'il créa des naturalistes qui durent l'aider
dans le gouvernement de ce Jardin, ouvert aux produits des quatre
règnes de la nature, et qui vinrent de tous les coins du globe s'y
accumuler! Comme les hommes qui savent choisir ceux qui les
remplacent, il fut _invisible_ et _présent_ au Jardin du Roi. Excepté
quatre mois de l'année, il restait à Montbard, perché comme un aigle
dans cette aire de cristal qu'il s'y était bâtie pour mieux y méditer
dans la lumière, et ce ne fut qu'au bout de dix ans qu'il en
descendit, rapportant, imprégnés, trempés et saturés de cette lumière,
les trois premiers volumes de son _Histoire naturelle_.
A dater de ce moment sa gloire commença, sa vraie gloire. Jusque-là,
il n'avait été que célèbre. Mais cette gloire caressante, dont les
baisers sonnent, ne l'empêcha pas de remonter les escaliers grillés du
pavillon plein de silence où l'attendait l'étude pensive, «l'étude
après laquelle--disait-il--vient la gloire, si elle peut et si elle
veut, et elle vient toujours!» Je l'ai dit, et Flourens l'a prouvé,
ce qui distingue Buffon des hommes de son temps, que la gloire rendit
fous, comme Rousseau et Voltaire,--de vrais parvenus,--c'est que sa
belle tête calme sut résister à cette sirène. Il l'aima, mais comme il
aima tout: avec une raison bien autrement belle que l'ivresse. Il
l'aima comme il aima sa femme, comme il aima son fils, comme il aima
sa province, qu'il ne quitta jamais. La province où l'on est né,
patrie concentrée, patrie dans la patrie, peut-être plus profonde et
plus chère encore que l'autre patrie! Ah! ce n'est pas lui qui aurait
quitté sa Bourgogne et Montbard pour venir se faire couronner à Paris
par des cabotines et pour donner des bénédictions déclamatoires au
marmot de Franklin. Flourens cite un mot de cette madame de Pompadour
que Voltaire le familier avait bien raison d'appeler Pompadourette,
qui rime à grisette, et qui dit bien le ton de _fille_ de cette
femme-là: «Vous êtes un joli garçon, monsieur de Buffon, on ne vous
voit jamais!» Il était un _joli garçon_ comme Corneille:
A mon gré, le Corneille est joli quelquefois!
Mais quelle plus honorable accusation de solitude! En effet, il ne
venait à Paris que dans quelque occasion solennelle, par exemple pour
prononcer un jour, à l'Académie française, le seul discours de
réception que la postérité n'ait pas oublié... et il s'en retournait
après reprendre l'immense travail auquel il avait consacré sa vie. Il
l'interrompait, cependant, pour recevoir dignement ceux qui venaient
visiter cette gloire, qui n'était pas sauvage, mais qui sentait
qu'elle ne grandirait que dans le labeur et l'isolement des hommes
toujours plus! Sachant le prix du temps, le prix de tout, planant sur
les préoccupations de son âme et les distractions de la vie, ne
permettant pas à ces distractions d'emporter jamais sa pensée hors de
l'atmosphère où, sans effort, il la maintenait, Buffon, comme
Rousseau, ne jouait pas au hibou de Minerve. Ses manières de _poser_
étaient plus aimables.
Il avait beau être un homme de génie, c'était aussi un grand seigneur
de sentiment, toujours prêt à l'hospitalité, vous tendant sa belle
main du fond de ses manchettes, qui se levait de son bureau pour vous
faire accueil, «mis plutôt comme un maréchal de France que comme un
homme de lettres», disait Hume étonné; car il avait cette faiblesse
d'aimer la parure qui fut la faiblesse de tant de grands hommes. C'est
ainsi que vécut Buffon, c'est ainsi qu'entre la société et la nature,
mais plus loin de l'une que de l'autre, il atteignit cette vieillesse
qui devait être longue et qui lui alla mieux que la jeunesse, tant ce
grand esprit d'ordre et de paix majestueuse paraissait plus grand,
dans le rassoiement de sa puissance, par ces dernières années voisines
de la mort, qu'au temps de la virilité!
De tous les sentiments qu'il permit à son âme, je crois que le plus
touchant et le plus profond fut pour son fils, et c'est aussi la
pensée de son biographe. Le sentiment paternel, si protégeant et si
élevé, rentrait dans sa nature ordonnante et souveraine. Tous les
autres devaient faire un peu grimacer son âme, comme les petits
sujets faisaient grimacer son style. Il ne s'y adaptait pas. «Quand il
met sa grande robe sur les petits objets, elle fait mille plis»,
disait gracieusement, pour la première fois de sa vie, en parlant de
lui, ce goître de Suisse, madame Necker.