I
Ce travail, très complet et très intéressant, sur l'un des premiers
hommes du XVIIIe siècle, confine à deux mondes et embrasse également
la science et la littérature. Et lorsque je dis l'un des premiers
hommes du XVIIIe siècle, ce n'est pas assez: c'est le premier qu'il
faudrait dire. Car, dans l'ordre religieux, supérieur à tout, Joseph
de Maistre et Bonald doivent être comptés comme étant du XIXe siècle,
et, dans les sciences naturelles, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire en
sont aussi. Buffon, moins spirituel que Voltaire, dont l'esprit me
fait, d'ailleurs, toujours l'effet d'un bruit de grelots mis en
vibration par les mouvements pétulants d'un singe, moins même que
Montesquieu, qui a le sien finissant en pointe sans être pour cela un
obélisque (car un obélisque, c'est un colosse!), Buffon, qui pourrait
bien, si on y regarde, n'avoir pas d'esprit du tout, est pourtant fort
au-dessus de ces deux hommes, bien plus vantés que lui et par la seule
raison qu'ils ont plus troublé la moralité de leur siècle. Évidemment
il les domina par la faculté la plus élevée d'entre les facultés
humaines, quel que soit l'objet auquel on l'applique,--par cette
faculté de l'ordre, que Voltaire n'eut jamais qu'avec ses domestiques
et ses libraires, et que Montesquieu aurait pu avoir sans cet amour
mesquin de l'épigramme qui l'a tant rapetissé.
[35] _Histoire des travaux et des idées de Buffon; Des manuscrits de
Buffon_, par Flourens (_Pays_, 31 janvier 1860).
Buffon, en effet, est l'ordre même, l'ordre concerté, enchaîné,
lumineux! C'est là le caractère le plus visible de son génie. Investi
de la double aptitude de la science et de l'art d'écrire, le plus
savant de tous les arts, Buffon est au moins toujours l'ordre, s'il
n'est pas toujours la vérité. Grand talent descriptif, qui sait encore
mieux distribuer et encadrer ses tableaux que les peindre, il a
précisément comme peintre le défaut de sa qualité souveraine: il pèche
par l'ardeur; il est froid... comme l'exactitude et comme la majesté.
Né en 1707, sous Louis XIV, le roi réglé et éclatant comme le soleil,
qu'il avait pris pour son symbole, Buffon devait garder sur tout
lui-même un impérissable reflet de ce grand règne, qui expira sur son
berceau, et montrer ce reste de _grandeur par la règle_ comme pour
faire leçon en sa personne à la société déréglée au sein de laquelle
il ne vécut pas.
Le croirait-on, de loin?...
Buffon, l'homme aux manchettes, qu'il mettait pour lui seul, est
presque un solitaire dans son siècle. Un solitaire en grande
toilette! Il haïssait Paris, le désordonné Paris, dont les soupers
faillirent tuer jusqu'au génie de Montesquieu,--et il le fuyait. Quand
il n'était plus au Jardin du Roi, il était à Montbard, dans ce
pavillon aérien qu'il avait fait bâtir au-dessus de toutes les
terrasses et dans la lanterne vitrée duquel il passa «cinquante ans à
son bureau». C'est là, et _de là_, qu'il porta dans les résultats de
ses travaux et dans sa manière de travailler, dans son style, _qui
était l'homme_, et dans les moindres détails de la vie, cette hauteur
tranquille et cette éternelle préoccupation de l'ordre et de la règle
qui fit sa gloire et son bonheur; car il fut heureux! Il ne le fut
point à la manière du chaste Newton, ce célibataire sublime, qui
n'aima que Dieu et ses lois. Il avait, lui, quelque chose de trop
tempéré, de trop harmonieux pour se mutiler ainsi le coeur, pour être
un si cruel ascète de la science. Non! il se maria tard, dans sa
beauté mûrie, et distribua ses jours entre la méditation et la nature,
entre l'amour sans trouble du mariage et les vigilances tendres et
lucides de la paternité. Il avait mis tant d'ordre dans sa vie qu'il
put, sans inconvénient, la partager!
Voilà l'homme,--le seul homme calme, comme un ancien, d'un temps ivre
de vin de Champagne et de pire encore; voilà le Buffon que Flourens a
voulu nous peindre, consacrant à l'homme un talent très vif de
biographe et au savant une science qui a l'accroissement de presque un
siècle de plus. Flourens est un de ces esprits issus de Buffon dont on
pourrait dire: Si Buffon n'avait pas été, existeraient-ils? Pour moi,
je le crois, quant à Flourens. Il a une personnalité très distincte et
parfaitement à lui; nous la montrerons tout à l'heure. Mais peut-être,
lui, ne le croit-il pas? Il adore Buffon, et depuis trente ans il lui
a donné probablement bien plus de vie qu'il n'en a reçu de ce grand
homme. Flourens ne s'est pas seulement fait un artiste en gloire pour
le compte de Buffon: il est le meilleur de sa gloire. Parmi tous les
bonheurs et toutes les somptuosités de cette prodigieuse destinée que
Dieu, après sa mort, continue à cet heureux qui aurait pu jeter sa
bague aux poissons du Jardin des Plantes, le meilleur c'est cette
gloire plus intelligente et plus pure incarnée dans l'admiration d'un
rare esprit qui sait, lui, pourquoi il admire, et qui se détache de ce
fond d'éloges traditionnels et de sots respects qui compose le gros de
toute renommée. En exprimant, en filtrant cette dernière goutte de
gloire exquise sur la mémoire de Buffon, Flourens semble avoir oublié
la sienne. Mais qu'il soit tranquille! il ne l'aura pas moins
par-dessus le marché[36].
[36] On verra plus loin les titres à cette grande chose qu'a Flourens
par ses travaux _personnels_.