IV

Mais, pour Louis-Auguste Martin, la conclusion devait être et a été

toute différente et même contraire. La morale qui a le plus marqué une

civilisation de son cachet, comme la civilisation chinoise, a-t-il

dit, ne l'a marquée que par dehors, comme l'habit ou la peau d'un

homme; mais elle n'a jamais pénétré dans ses moeurs. Eh bien,

Louis-Auguste Martin n'en est nullement étonné! Il a réponse à tout.

C'est que la morale des Chinois n'est pas assez la morale par

elle-même! Et probablement ce n'est pas chez ce peuple cul-de-jatte

qu'elle progressera assez pour le devenir.

Oui! ce qui l'empêchait d'entrer, cette morale, dans les moeurs, c'est

d'abord le vilain bambou, incompatible avec le _droit_ humain. Puis

c'était aussi le droit de primogéniture, odieux partout, en Orient et

en Occident (encore une vieille guitare connue)! Enfin, c'était la

solidarité du fils et du père, ce ciment social que Martin s'amuse à

gratter avec son petit coutelet de moraliste et à faire tomber d'entre

les pierres d'un édifice qui, sans un reste de ce ciment, depuis

longtemps ne tiendrait plus.

Ah! Louis-Auguste Martin est un homme de rare conséquence. Il ne se

dément pas. Il est un... _en plusieurs ouvrages_; mais si, par hasard,

il ne l'était pas, il l'est dans celui-ci. Une raison encore qu'il

nous donne du peu d'influence de la morale chez les Chinois, ses

civilisés et ses régnicoles, c'est ce qu'il appelle l'esclavage de la

femme. Louis-Auguste Martin, comme tous les moralistes modernes, qui

ont remplacé les chevaliers errants,--et qui parfois errent

aussi,--veut l'émancipation de la femme, même en Occident. La femme,

écrit-il, doit jouer un rôle égal à celui de l'homme dans une

civilisation bien faite: «Mais ce jour semble ajourné à l'époque où ne

domineront plus l'audace, la valeur guerrière, incompatibles avec sa

nature douce et résignée... Seulement, soyons tranquilles, ce jour

arrivera...» Dites-le-vous bien, messieurs les officiers de spahis!

En vain une femme, une Chinoise, la seule Chinoise _bas-bleu_ ou

_babouche-bleue_ que l'on connaisse et qu'ait eue la Chine, la célèbre

Pan-Hoeï-Pan, a eu une opinion contraire à celle de Louis-Auguste

Martin et à toutes les femmes de lettres de notre Occident ambitieux.

En vain a-t-elle rappelé la femme au sentiment tout-puissant de sa

faiblesse et a-t-elle dit, avec un grand bon sens chinois étonnant et

qui étonnerait même en Europe, qu'il n'y avait pour la femme que la

modestie qui rougit et l'ombre du mystère qui voile cette rougeur

charmante, Louis-Auguste Martin n'a pas l'humble opinion de madame

Pan-Hoeï-Pan, et il lui résiste vertueusement, au nom de la morale

universelle, comme un Joseph... intellectuel.

Voilà, en somme, le livre de Martin. On n'y trouve guères plus que ce

que nous venons de voir, comme ensemble et portée; mais, nous l'avons

dit, nous le tenons pour plus dangereux qu'un livre plus fort. C'est

de l'hameçon en masse dans le vivier des sots, qui ont une pente

invincible à croire à la morale sans bambou ou sans punition d'un

autre genre, à cette commode morale par _elle-même_ qui s'accote dans

ses remords, quand elle en a, et fait bon ménage avec eux. Quant aux

détails chinois du livre, ils sont pris à Duhalde, au père Amyot, à

Brosset, loyalement cités, du reste, et à notre courageux et impartial

voyageur, le père Huc, qui, lui, ne nous donna pas sur la Chine des

idées de troisième main... Il y a bien par-ci, par-là, deux ou trois

manières assez inconvenantes de parler du christianisme et de son

divin fondateur qui étonnent et détonnent dans l'auteur, athée discret

qui surveille sa parole tout en laissant passer sa pensée, et qui,

quoique badaud d'opinion, a quelquefois le sourire fin...

Louis-Auguste Martin se permet de parler de Notre-Seigneur

Jésus-Christ comme il parlerait d'un moraliste chinois. C'est par

trop... chinois, cela, et mérite le bambou de toute critique qui en a

un! A propos des prescriptions du Divin Maître, Martin, cet arpenteur

exact de l'âme et de ses devoirs, prononce que le christianisme a

_dépassé la puissance de l'homme_ en lui ordonnant de faire le bien à

ses ennemis et de répondre aux offenses par des bienfaits. Sa petite

morale _par elle-même_ est déconcertée de cela, et je le crois bien;

mais ce n'est pas là une raison pour avoir, en exprimant un jugement

faux, une familiarité qui n'est pas seulement un manque de respect,

mais une faute de goût. Et d'ailleurs il n'a donc lu aucune histoire,

pas même celle de la Chine, ce moraliste chinois de Martin, pour dire

que le _christianisme dépasse la puissance de l'homme_! Et le plus

écrasant démenti ne lui est-il pas donné par l'histoire tout entière,

qui atteste que le christianisme a centuplé cette puissance là où il a

saisi la nature humaine,--en Chine même, comme ailleurs et partout!

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 53 / 130 题