III

Et c'est la vérité. Martin nous analyse les _livres sacrés_, les

quatre livres de Confucius, le Ta-Hio, le Tchong-young, le Lun-yu, le

Yao-King (voilà assez de cette musique, n'est-ce pas?), et tout

cela--c'est la vérité--est d'une majesté à laquelle, dans l'histoire

intellectuelle des nations, il n'y a rien à comparer. Et cependant,

malgré ces _invocations_ et ces _formules_, qu'a fait la morale de la

Chine, cette morale transcendante régnant en Chine plus que l'empereur

lui-même, ce grand moraliste en robe jaune qui, sous les inscriptions

et les étiquettes, est souvent un monstre d'immoralité auprès duquel

les Césars de la décadence romaine ne seraient que d'aimables jeunes

gens en goguette?

Est-ce que les Chinois, ces potiches, pris en masse et de siècle en

siècle, ne cachent pas des hommes affreux? Est-ce que ces grotesques

dont on rit, qui sont les marionnettes des Occidentaux, ne sont pas

au fond l'abjection, la trahison, l'abomination, l'infamie du globe?

Est-ce que dernièrement encore l'immense caricature n'a pas tourné au

tragique, et avions-nous besoin de cela pour savoir ce qu'ils ont dans

le ventre, ces poussahs au cerveau figé et à la poitrine vide de tout

sentiment d'humanité et d'honneur?

Auguste Martin avoue lui-même que Confucius, le plus sage des Chinois,

ne put jamais parvenir à réaliser les réformes qu'il avait méditées,

tant déjà les Chinois de son temps étaient pourris de vices, morts sur

pied, irrémédiablement finis! Or, depuis Confucius, la corruption, qui

va toujours son train, n'a fait que ronger davantage ce cadavre de

nation. Comment donc cette histoire politique et sociale de la Chine,

qu'il a étudiée, n'a-t-elle pas fait trembler quelque peu l'intrépide

Martin sur l'efficacité et la solidité de cette morale qui doit, dans

un avenir heureux, remplacer glorieusement ces drôlesses de religions

chez tous les peuples!

En effet, il ne tremble pas. C'est un héroïque. Il croit à la morale

par _elle-même_, et il y croit si dru qu'il n'est pas du tout frappé

comme il devrait l'être de ce grand fait qui se retourne contre sa

pauvre morale, la soufflette et la convainc d'impuissance,--le

contraste qui existe et n'a pas cessé d'exister en Chine entre la

moralité enflée ou sentimentale des paroles et la scélératesse des

actes. Incroyable, ou plutôt très croyable préoccupation! La niaiserie

même de cette morale lui échappe; car, vous le savez, le _truism_

soleille en Orient, la bêtise a dans ces contrées la beauté et la

grandeur du climat, et les Chinois en particulier (à un très petit

nombre près de proverbes qui font exception au reste de leur

littérature), les Chinois sont d'incommensurables La Palisse.

Seulement, ces La Palisse en fait de maximes, ces tautologistes d'une

imbécillité grandiose, sont doublés des coquins les plus déliés et les

plus retors qui aient jamais existé.

Toute cette morale dont ils se chamarrent n'est donc pour eux que de

l'ornementation pure, _pièces d'estomac_, broderies de robe,

inscriptions de lambris, peintures d'éventail, dessus de portes,

arabesques; mais elle n'a aucune influence réelle sur leur caractère

et leurs actes et elle ne peut pas en avoir, car voici précisément où

un homme qui n'aurait pas été Louis-Auguste Martin aurait été amené à

conclure de toute cette histoire de la Chine.--C'est que la morale ne

peut pas exister par elle-même, et qu'où elle est seule, avec ses

principes tirés de soi, sans le Dieu personnel et rémunérateur qui

punit ou qui récompense, elle n'est plus qu'une sotte et intolérable

dérision!

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 52 / 130 题