Et c'est la vérité. Martin nous analyse les _livres sacrés_, les
quatre livres de Confucius, le Ta-Hio, le Tchong-young, le Lun-yu, le
Yao-King (voilà assez de cette musique, n'est-ce pas?), et tout
cela--c'est la vérité--est d'une majesté à laquelle, dans l'histoire
intellectuelle des nations, il n'y a rien à comparer. Et cependant,
malgré ces _invocations_ et ces _formules_, qu'a fait la morale de la
Chine, cette morale transcendante régnant en Chine plus que l'empereur
lui-même, ce grand moraliste en robe jaune qui, sous les inscriptions
et les étiquettes, est souvent un monstre d'immoralité auprès duquel
les Césars de la décadence romaine ne seraient que d'aimables jeunes
gens en goguette?
Est-ce que les Chinois, ces potiches, pris en masse et de siècle en
siècle, ne cachent pas des hommes affreux? Est-ce que ces grotesques
dont on rit, qui sont les marionnettes des Occidentaux, ne sont pas
au fond l'abjection, la trahison, l'abomination, l'infamie du globe?
Est-ce que dernièrement encore l'immense caricature n'a pas tourné au
tragique, et avions-nous besoin de cela pour savoir ce qu'ils ont dans
le ventre, ces poussahs au cerveau figé et à la poitrine vide de tout
sentiment d'humanité et d'honneur?
Auguste Martin avoue lui-même que Confucius, le plus sage des Chinois,
ne put jamais parvenir à réaliser les réformes qu'il avait méditées,
tant déjà les Chinois de son temps étaient pourris de vices, morts sur
pied, irrémédiablement finis! Or, depuis Confucius, la corruption, qui
va toujours son train, n'a fait que ronger davantage ce cadavre de
nation. Comment donc cette histoire politique et sociale de la Chine,
qu'il a étudiée, n'a-t-elle pas fait trembler quelque peu l'intrépide
Martin sur l'efficacité et la solidité de cette morale qui doit, dans
un avenir heureux, remplacer glorieusement ces drôlesses de religions
chez tous les peuples!
En effet, il ne tremble pas. C'est un héroïque. Il croit à la morale
par _elle-même_, et il y croit si dru qu'il n'est pas du tout frappé
comme il devrait l'être de ce grand fait qui se retourne contre sa
pauvre morale, la soufflette et la convainc d'impuissance,--le
contraste qui existe et n'a pas cessé d'exister en Chine entre la
moralité enflée ou sentimentale des paroles et la scélératesse des
actes. Incroyable, ou plutôt très croyable préoccupation! La niaiserie
même de cette morale lui échappe; car, vous le savez, le _truism_
soleille en Orient, la bêtise a dans ces contrées la beauté et la
grandeur du climat, et les Chinois en particulier (à un très petit
nombre près de proverbes qui font exception au reste de leur
littérature), les Chinois sont d'incommensurables La Palisse.
Seulement, ces La Palisse en fait de maximes, ces tautologistes d'une
imbécillité grandiose, sont doublés des coquins les plus déliés et les
plus retors qui aient jamais existé.
Toute cette morale dont ils se chamarrent n'est donc pour eux que de
l'ornementation pure, _pièces d'estomac_, broderies de robe,
inscriptions de lambris, peintures d'éventail, dessus de portes,
arabesques; mais elle n'a aucune influence réelle sur leur caractère
et leurs actes et elle ne peut pas en avoir, car voici précisément où
un homme qui n'aurait pas été Louis-Auguste Martin aurait été amené à
conclure de toute cette histoire de la Chine.--C'est que la morale ne
peut pas exister par elle-même, et qu'où elle est seule, avec ses
principes tirés de soi, sans le Dieu personnel et rémunérateur qui
punit ou qui récompense, elle n'est plus qu'une sotte et intolérable
dérision!