Et c'est aussi par là qu'il vivra toujours, le Pascal des _Pensées_.
Rien n'est plus immortel qu'un poète, que la grandeur de sentiment qui
fait les poètes et les héros; car les héros sont aussi des poètes, les
poètes de l'action! Les sciences vieillissent, bonnes femmes qui
radotent en nous parlant de leur éternelle jeunesse. Les philosophies
se succèdent. Je ne veux pas dire que Descartes ne soit plus; mais il
est bien changé: on en a fait un universitaire. Quel aplatissement!
S'il revenait au monde, il se trouverait un peu _verdi_ dans la
_mirette_ de Cousin. Après Kant, d'ailleurs, après Schelling, après
Hegel, il faut convenir que, même sans Cousin, l'homme du _cogito_
serait un peu terni. Mais Pascal, lui, le Pascal des _Pensées_, n'a
pas, comme on dit, pris un jour. Toute une armée de géomètres a passé
pourtant sur le géomètre du XVIIe siècle, et planté plus loin que la
place où il était tombé l'étendard de la découverte. Le jansénisme
s'en est allé en fumée avec les autres poussières d'un siècle écroulé,
et jusqu'en ce beau livre des _Pensées_ il s'est trouvé de vastes
places qui maintenant font trou dans le reste, comme dans un tableau
écaillé. La foi religieuse a pâli. La croyance au surnaturel, qui
était le seul naturel pour Pascal, a diminué dans les esprits,
retournés vers l'en-bas des choses. Il y a donc tout un Pascal de mort
dans Pascal. Mais il y en a un autre qui ne mourra pas, c'est le poète
des _Pensées_! c'est le poète qui est par-dessous tous ces
raisonnements, tous ces doutes, toute cette syllogistique désespérée,
toute cette algèbre de feu qui cherche l'inconnue et ne la trouve
jamais, et qui, comme un phénix effrayé, aveuglé par les cendres du
bûcher où il s'est consumé lui-même, se sauve tout à coup dans le
ciel!
Du reste, on l'a traité en poète, allez! Le XVIIIe siècle, qui avait
bien ses raisons pour ne pas aimer la poésie, l'a assez insolemment
toisé du bas de sa prose, de sa raison et de sa froideur! Un jésuite
l'avait appelé athée, ce Pascal qui tue l'intelligence sous Dieu. Des
philosophes l'appelèrent visionnaire. Ils en firent un malade et ils
inventèrent même une petite légende d'_abîme qu'il voyait incessamment
ouvert à ses pieds_, et cette légende, qui rapetissait Pascal, a eu
crédit longtemps, et c'est un poète, c'est Sainte-Beuve, qui,
impatienté, l'a mise à la fin en pièces l'autre jour!
Poltron qui avait peur du diable! Voilà comme on traduisait cette
terreur sainte du Dieu irrité et jaloux, qui féconda Pascal et en fit
un poète incompréhensible aux pousseurs d'alexandrins de tragédie.
Voltaire, Voltaire qui se croyait, avec raison, plus philosophe que
poète, eut les pitiés les plus impertinentes pour Pascal. Dans ces
_Remarques_, dont j'ai parlé, et dans lesquelles il fait tour à tour
le joli coeur et le Tartufe: «Ne mettons point--dit-il d'un ton
protecteur--de capuchon à Archimède...» «Êtes-vous fou, mon grand
homme?» lui dit-il encore en se déboutonnant, familier et maraud. S'il
l'était, c'était de cette folie dont il faut avoir _trois quarts_ avec
un _seul quart_ de raison pour être un homme de génie, disait
Royer-Collard, et cette folie-là, avec ses trois quarts de raison,
Voltaire ne l'avait pas!
Devant la postérité, et cette partie de la postérité qui aime les
grands poètes, Voltaire n'aura jamais l'honneur d'avoir été, en toute
sa vie, une seule minute fou comme Pascal!