III

Le génie donc, mais le génie de l'expression et du sentiment, voilà la

supériorité nette (_reina netta!_) de Pascal. Quelque pénétrant qu'il

soit, il est plus _pénétré_, il est plus éloquent encore. Dans ce

livre qui saigne, ce n'est pas la pensée qui domine, c'est le

pathétique. La pensée qui circule dans ces _Pensées_ est bientôt dite,

et c'est toujours la même pensée: «Rien de certain, rien qui se

démontre, la philosophie radicalement impuissante, la _raison sotte_,

Dieu donc est Dieu, c'est-à-dire Jésus-Christ»,--tel est le fond. Mais

la forme,--et plus que la forme, car, au point de vue extérieur, cette

forme, c'est Montaigne: Montaigne, c'est l'écorce du style de Pascal;

mais l'âme inouïe qui circule dans tout cela, qui passe à travers ce

fond de si peu d'invention et cette forme de tant de mémoire, voilà le

Pascal en propre, voilà l'originalité qu'on n'avait pas vue et qu'on

ne reverra peut-être jamais! Quoiqu'il y ait là de bien grandes images

qui frappent le front, les yeux et l'esprit comme une main, ce qui est

plus beau que l'image encore,--l'image, d'un physique si

puissant!--c'est l'accent, l'intime accent. Jamais il n'en fut de plus

tragique, de plus amer, de plus angoissé, de plus méprisant, quand, du

pied de la croix, cette grande âme qui souffre la _passion_ de la

raison humaine se retourne vers le monde, et aussi de plus humble

quand, du monde, au contraire, elle se retourne vers la croix!

Telle est la beauté des _Pensées_. Ce n'est pas la partie des

_Pensées_ qui veut fonder, qui essaie de construire, qui raisonne

enfin, qui est la plus sublime en Pascal: c'est la partie qui tremble,

crie et doute, a horreur de douter, doute encore, et s'épouvante de

son doute vis-à-vis de la seule clarté qu'il y ait pour elle,

l'épouvantable clarté de Dieu! Effrayant génie que Pascal! a dit

Chateaubriand. Ah! il eût dû dire effrayé! car l'effroi qu'il ressent

est encore plus terrible que celui qu'il cause. C'est l'épouvante

jusqu'à la poésie de l'épouvante. Oui! sous les lignes brisées de ce

grand dessin géométrique qu'on aperçoit encore en ces _Pensées_, comme

le plan interrompu d'une Pompéï quelconque après le tremblement de

terre qui l'a engloutie, il y a une poésie, une poésie qu'on ne

connaissait pas avant Pascal, dans son siècle réglé et tiré à quatre

épingles: la poésie du désespoir, de la foi par désespoir, de l'amour

de Dieu par désespoir! une poésie à faire pâlir celle de ce Byron qui

viendra un siècle plus tard et de ce Shakespeare qui est venu un

siècle plus tôt. Pascal, en effet, c'est le Hamlet du catholicisme, un

Hamlet plus mâle et plus sombre que le beau damoysel de Shakespeare.

Mais c'est tout à la fois le poème et le poète! C'est un Hamlet mort à

trente ans passés, qui n'eut pas d'Ophélie, qui _cause_ aussi, et dans

quelle langue, grand Dieu! avec la tête de mort que les solitaires

mettent auprès de leur crucifix, et qui, s'il se rejette, comme

l'autre Hamlet, en arrière, devant le trou de la tombe, c'est qu'au

fond il voit l'enfer, que l'autre Hamlet n'y voyait pas!

Ainsi, c'est un poète, en définitive, que Pascal. C'est le poète de la

peur, qui a écrit ce grand mot caractéristique de son âme: «Le silence

des astres m'épouvante!» C'est un poète, qui a dévoré, dans sa flamme,

le géomètre, le philosophe et même le sceptique qui était en lui, et

de cette cendre il a fait jaillir sa poésie. Poésie naïve s'il en fut,

celle-là, car elle ne se sait pas poésie, et quand elle le saurait,

elle ne s'en soucierait pas. Chose prodigieuse! dans une doctrine qui

touche par un seul point à celle de Calvin, mais qui y touche, Pascal

a su être un grand poète. Or, le calvinisme éteint tout, excepté

l'enfer. C'est la seule orthodoxie qu'il ait gardée. Eh bien, l'enfer

a été la source de la formidable poésie de Pascal! C'est par le

sentiment, même quand il est inexprimé, de cette poésie terrible, plus

que par sa roulette, plus que par un pamphlet toujours populaire, plus

que par tout ce qu'il a fait jamais, qu'il est resté le dominateur des

esprits et même de ceux qui lui sont rebelles; car on a répondu, bien

ou mal, à toutes ses _raisons_, et malgré l'accablante expression de

son génie l'intelligence humaine n'est pas vaincue, mais ses

_sentiments_ emportent tout, et ceux-là qu'il n'a pu convaincre de ce

qu'il croit il les a emportés par la beauté de ce qu'il écrit, et ils

conviennent qu'ils sont emportés! Qui sait, du reste? peut-être n'y

a-t-il pas d'autre manière de mettre les pieds sur ces deux révoltés

tenaces: le coeur de l'homme et son esprit!

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 48 / 130 题