AUGUSTE MARTIN[33]

I

De Pascal à Auguste Martin, quelle cascade! Auguste Martin est

l'auteur d'une _Histoire de la Morale_[34], et si Pascal est le poète

de l'épouvante, Martin est le philosophe de la sécurité. Mon Dieu,

oui! l'_Histoire de la Morale_! Voilà le sujet qu'aborde

Martin,--_auteur de plusieurs ouvrages_, comme il dit sur la

couverture de son livre. Les religions, les gouvernements, les ordres

religieux, les grands hommes et même les grands scélérats, ont eu leur

histoire. Seule, la morale, cette chose à part des religions et qu'on

est prié instamment de ne pas confondre avec elles, seule, la morale

n'avait pas la sienne. Ces étourdis d'hommes n'y avaient pas pensé!

[33] _Histoire de la Morale_, par Louis-Auguste Martin, auteur de

plusieurs ouvrages (_sic_) (_Pays_, 11 octobre 1859).

[34] Bestel.

Elle avait bien ses philosophes. Jules Simon, avec son _Devoir_, sa

_Liberté_ et sa _Conscience_, était un des philosophes actuels et

présentement des plus comptés de cette morale _par elle-même_, de cet

indépendant _quelque chose_ qui s'appelle la morale, sans Dieu et sans

sanction! Mais d'historien, aucun encore, quand Martin, qui depuis

quinze ans poursuit la morale chez tous les peuples de la terre, comme

Villemain, dont nous parlerons quand nous parlerons des critiques, y

poursuit la poésie lyrique, Martin a pris possession de ce grand sujet

dans un premier volume, précurseur de beaucoup d'autres...

Louis-Auguste Martin, comme il s'appelle lui-même. Ne dirait-on pas un

évêque?... Vous allez voir que ce n'en est pas un.

L'_Histoire de la Morale_ commence par la morale de la Chine. Le livre

que nous annonçons a même pour sous-titre: _Première partie:--de la

Morale chez les Chinois._ Ce commencement nous plaît. C'est une bonne

ouverture, et nous en faisons sincèrement notre compliment à l'auteur.

En tant qu'on se préoccupe de la morale _par elle-même_, il faut la

prendre où elle brille le mieux, où elle a son caractère le plus

saillant et le plus incontestable, là enfin où elle a le plus régné

sans s'appuyer sur cette robuste et grossière épaule des religions

dont elle n'a plus besoin pour aller toute seule à présent... Or, qui

ne le sait? Ce pays-là n'est-il pas, n'a-t-il pas toujours été la

Chine?

La Chine a bien vu par-ci par-là quelques vestiges de ces inévitables

religions, branches cassées et dispersées du candélabre primitivement

allumé et qui brûlent encore dans les diverses poussières où les porta

une tempête qui ne les éteignit pas. La Chine, nonobstant, est de tous

les pays du globe celui-là où la philosophie et la science, et par

conséquent la morale, leur fille stérile, ont le plus piétiné ces

débris de flambeaux renversés. Les bonzes de la Chine, les bonzes, qui

sont les calotins de l'endroit, ont été effacés par messieurs les

mandarins, qui en sont les littérateurs et les philosophes. Martin a

donc agi avec une vigueur de procédé qui l'honore en retraçant

d'abord, et avant toutes les autres nations, la Chine et l'influence

qu'y exerce la morale pour montrer que la morale est quelque chose en

soi, car elle y est tout, et après l'avoir montré Louis-Auguste

Martin, l'_auteur de plusieurs ouvrages_, pourra se dispenser d'en

faire un de plus!

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 50 / 130 题