Ainsi, nous prions instamment qu'on ne l'oublie pas! nous n'avons
point à prendre la hauteur intellectuelle de Pascal. Nous voulons
seulement indiquer quelle fut sa _vraie réalité_,--qu'on nous passe le
mot! quoiqu'il ait l'air d'un pléonasme. D'ailleurs, quand on regarde
à la lettre même de ses oeuvres, Pascal n'est pas si grand qu'on l'a
cru pour une Critique qui n'est pas gâtée par cette admiration
traditionnelle que lui, le plus fier de tous les génies, méprisait.
Comme mathématicien, en effet, il fut pour les méthodes anciennes
contre les méthodes nouvelles, dont il méconnut la portée, ce qui lui
mérita peut-être que Voltaire le mît, comme géomètre, très au dessous
de Condorcet. Comme écrivain, opérant sur une langue qu'il n'inventa
pas, quoiqu'on l'ait dit, car nous avons un si effroyable besoin de
flatter que nous finissons par flatter la gloire, il imita Montaigne,
et l'imitateur ne fit pas oublier l'imité. Sans Montaigne, et sans un
sentiment dont nous allons parler tout à l'heure, Pascal n'aurait
jamais été que l'écrivain des _Provinciales_, ce chef-d'oeuvre qui ne
serait pas si grand si les Jésuites étaient moins grands et moins
haïs, les _Provinciales_, où le comique de cet immense Triste, qui
veut plaisanter, consiste dans une ironie répétée dix-huit fois en
_dix-huit lettres_, et dans cet heureux emploi de la formule: _mon
révérend père_, qui--puisqu'on parlait à un jésuite--n'était pas
extrêmement difficile à trouver.
Mais, encore une fois, Pascal, l'immortel phénomène, n'est pas là.
Avant de dire ce qu'est un homme, il faut bien dire ce qu'il n'est
pas. Le Pascal profond n'est pas plus dans son initiative scientifique
que dans l'originalité de sa langue littéraire. Ce n'est point là
qu'il faut chercher la caractéristique, l'élément générateur de son
génie. Ce qui distingue Pascal, ce n'est pas la force de sa raison,
car souvent il voit faux; ce n'est pas non plus la pureté de sa foi,
car souvent elle est troublée. Un pas de plus du côté où il marche,
c'est dans l'hérésie qu'il tomberait. Non! ce qui le crée Pascal, ce
qui lui fait, par l'accent seul, une langue à lui à travers celle de
Montaigne, dont il a les tours et dont il s'assimile les qualités; ce
qui lui donne une originalité incomparable entre tous les esprits
originaux de toutes les littératures, et le fait aller si loin dans
l'originalité que parfois il rase l'abîme de la folie et donne le
vertige, c'est un sentiment,--un sentiment unique, un sentiment assez
généralement méprisé par le superficiel orgueil des hommes,--et ce
sentiment, c'est la peur!
Mais tout ce qui est intense est magnifique dans ce monde sans
énergie, et, d'ailleurs, la peur, ce n'est pas la lâcheté! «Quel est
le lâche qui n'a jamais eu peur?...» disait Ney, le _brave des
braves_. La peur de Pascal était digne de son âme et de son esprit.
Elle pouvait exister sans honte, car c'était la peur du seul être avec
lequel on puisse bien n'être pas brave: c'était la peur de Dieu! Je
n'ai point à examiner si cette peur, qui était pour l'âme immatérielle
de Pascal ce que serait une hypertrophie pour nos coeurs de chair,
était légitime ou exagérée, mauvaise ou salutaire; si elle avait le
droit philosophique ou religieux d'exister; ou si elle n'était pas
plutôt un manque d'équilibre et un égarement dans des facultés toutes
puissantes. Je me contente de la constater, car elle me suffit pour
expliquer le Pascal sans égal, le Pascal des _Pensées_. Cette
sublimité qu'on rencontre en ces quelques pages inachevées, et qui
n'ont aucun modèle quant à l'inspiration qui les anime, cette
sublimité qui n'existait plus depuis les effarements de quelques
prophètes, je la trouve en Pascal dans la peur de Dieu et de sa
justice, la plus grande peur de la plus grande chose qui pût exister
dans la plus grande âme: l'âme de Pascal, que j'appelais plus haut: à
elle seule tout un infini!
Et il fallait qu'elle fût grande, en effet, cette âme, pour être plus
forte que l'esprit dont elle était accompagnée; car, cet esprit, elle
l'a vaincu, elle l'a emporté hors de la science et hors du monde,
comme un lion emporte un enfant! Là, dans le désert, le saint désert,
comme disaient ces anachorètes, la terrible lionne l'a foulé aux
pieds, déchiré, déchiqueté, et elle a répandu autour d'elle ses
lambeaux saignants avec une fureur de mépris dont vous pouvez juger
encore; car ces lambeaux, ce sont les _Pensées_ de Pascal! Débris
grandioses, auxquels les articulations manquent; mais quel prodigieux
organisme ne font-ils pas supposer? L'ivresse de la terreur, d'une
terreur sans bornes, a pu seule donner à l'âme d'un homme la force de
briser un esprit pareil; car l'âme et l'esprit sont adéquats chez
Pascal. C'est même la raison, par parenthèse, qui m'a toujours empêché
de croire qu'eût-il vécu plus longtemps, et n'eût-il pas eu dans le
coeur le néant de tout qui empêche de rien achever, Pascal eût pu
élever à la religion le monument que l'on regrette. Non que
l'ordonnance d'un beau livre ne fût dans les puissances de ce grand
esprit de déduction et de géométrie, mais la peur fait trembler la
main et dérange les combinaisons de l'artiste, tandis que la terreur,
tout le temps qu'elle ne vous glace pas, fait pousser le cri
pathétique. Et le cri pathétique, chez l'écrivain, c'est l'expression;
ce n'est plus l'art, c'est le génie!