I
Les _Pensées de Pascal_ et l'_Étude littéraire_ d'Ernest Havet[32] ne
sont point une publication nouvelle. Elles datent de 1852. A cette
époque, les travaux sur Pascal de Cousin, Sainte-Beuve, Nisard, Vinet,
etc., etc., avaient éclaté, et, sans prétendre les résumer, cette
publication les étreignit tous, comme idées, en un bloc consistant et
très ferme, pour le compte d'une édition spéciale, faite avec soin sur
les textes confrontés, et le rétablissement du sens de Pascal, si
longtemps obscurci et mutilé. Quoique pleine de choses connues déjà,
l'_Étude_ d'Ernest Havet ne fut pas cependant uniquement la
concentration énergique et habile de ce qui avait été dit précédemment
dans le courant de cette moitié de siècle. Havet se permit d'avoir
aussi son opinion sur Pascal. Il se permit d'avoir de la pénétration
souvent,--plus souvent de la solidité. J'oserai même dire que, dans
l'état actuel de la pensée du XIXe siècle sur Pascal, personne n'est
encore allé plus avant qu'Havet dans ce clair-obscur étonnant--plus
étonnant que celui de Rembrandt--qui s'appelle l'âme et le génie de
Pascal. En vivant longtemps dans l'étude de ce grand esprit, Havet a
fait amitié, je ne dirai pas avec ces ténèbres,--comme disait Augustin
Thierry de sa cécité,--mais avec cette profondeur agitée, et, s'il n'a
pas toujours découvert ce qu'il nous y montre, il a parfois ajouté à
ce qui déjà y avait été découvert. Qu'elles appartinssent donc à lui
ou à d'autres, les opinions qui donnent la vie à son _Étude_ sur
Pascal, et qui n'ont été jusqu'ici dépassées par aucune vue nouvelle,
méritaient l'attention d'une critique qui a bien le droit de se
demander si ce sont là les derniers mots qu'on puisse dire sur Pascal,
et s'il y aura même jamais un dernier mot à dire sur cet homme qui
fait l'effet d'un infini à lui seul!
[31] _Les Pensées de Pascal_, précédées d'une _Étude littéraire_, par
Ernest Havet (_Pays_, 5 juin 1860).
[32] Dezobry et Magdeleine.
Pascal, en effet, a été plus retrouvé, plus restauré, plus raconté que
jugé de ce jugement définitif et suprême qui donne la _raison
suffisante_ d'un homme; il a produit plus d'étonnement que
d'admiration encore, et presque plus de frayeur que d'étonnement. Les
critiques à classification et à catégories, les nomenclateurs qui
croient aux familles d'esprits, ont été complètement déroutés par ce
grand Singulier, sceptique et dévot, géomètre et poète, l'ordre et le
désordre, qui se bat contre sa tête avec son coeur. Ils n'ont rien
compris, ou du moins ont compris peu de chose à ce solitaire, plus
solitaire que tous les solitaires de Port-Royal dont il faisait
partie, car jamais la règle et la communauté de doctrine et de foi
n'empêchèrent qu'il ne fût seul, éternellement seul, sur la montagne
de son esprit. Hélas! il y resta jusqu'à son dernier jour, tenté comme
le Sauveur Jésus, aussi sur la montagne; et son tentateur, à lui, fut
son propre génie, affamé de ce que les sciences de la terre n'ont
jamais donné: la certitude! On l'a si peu compris que les uns le
traitèrent comme un philosophe aberrant et lui firent la petite leçon
philosophique; les autres comme un chrétien trébuchant dans le
jansénisme et lui firent la petite leçon religieuse, quand il eût
mieux valu montrer les causes si particulières et presque _organiques_
de ce jansénisme de Pascal. En somme, tout cela fut assez pitoyable.
Chacun, avec son petit lumignon, ne montrait, en tournant alentour,
qu'un point isolé du sphinx énorme qui, du fond de l'ombre où il était
aux trois quarts plongé, semblait défier tous ces porteurs de bobèche!
Nulle lumière, en effet, ne s'était coulée autour de lui pour
l'embrasser dans la beauté entière de sa forme étrange, et ne le
simplifiait en nous l'éclairant dans son irréductible unité et malgré
ces incohérences de surface, cet homme, cet être plutôt que cet homme,
qui fut encore autre chose qu'un grand géomètre, un grand sceptique,
un grand dévot! Mais quoi?... C'est ce qu'il fallait dire, et c'est là
ce qu'on n'a point dit.
Eh bien, pour notre compte et dans la mesure de nos forces, c'est ce que
nous voulons essayer de dire aujourd'hui! Nous ne voulons imiter
personne: ni Voltaire, dont les _Remarques sur Pascal_ ne sont qu'un
verre d'eau claire dans lequel il y a de petites raisons qui ressemblent
à des animalcules; ni Cousin, ce cartésien _constitutionnel_ pour qui
1828 dure toujours, et qui, à propos de Pascal, bon Dieu! établit le
plus grotesque des rapports entre le scepticisme philosophique et
l'opposition politique qui n'est pas _constitutionnelle_; ni même
Sainte-Beuve, meilleur à imiter cependant, car du moins celui-là est
humain sous sa littérature et recherche les influences de la vie dans
les révélations de la pensée. Pour nous, là n'est point la question.
Pour nous, il s'agira bien moins ici des oeuvres de Pascal et de sa
valeur comparative ou absolue que de son entité, que de ce qui le fait
Pascal,--ce prodige ou ce monstre, comme on voudra, mais, quel que soit
le mot qu'on choisisse, la créature d'exception jusqu'à lui inconnue qui
s'appelle Pascal, et même Blaise Pascal! Blaise, un nom de niais, accolé
par le hasard, le roi des insolents et des ironiques, à cet autre nom de
Pascal que la gloire devait faire un jour tellement resplendir!