GORINI[26]

I

Ce n'est point un livre réellement composé que ces trois volumes[27],

mais c'est un travail immense et très étonnant de détail. L'auteur de

ce travail, l'abbé Sauveur Gorini, ne peut pas passer pour un écrivain

dans le sens littéraire du mot, quoiqu'il ait souvent ce qui fait le

fond de l'écrivain,--une manière de dire personnelle,--mais c'est un

érudit, et un érudit d'une nouvelle espèce, venu en pleine terre, à la

campagne, comme une fleur sauvage ou comme un poète... Jusqu'ici vous

aviez cru, n'est-ce pas? que les érudits fleurissaient à l'ombre des

bibliothèques, sous ces couches de poussière savante qui sont la terre

végétale de ces sortes de fleurs. Vous aviez cru qu'il fallait la

docte destination du bénédictin pour qu'un prêtre, par exemple, avec

les saintes occupations de son ministère, pût devenir, par la science,

un Mabillon ou un Pitra.

[26] _Défense de l'Église_ contre les erreurs historiques de MM.

Guizot, Augustin et Amédée Thierry, Michelet, Ampère, Quinet, Fauriel

et H. Martin (_Pays_, 26 juillet 1859).

[27] Girard et Josserand (Lyon).

Eh bien, c'était là une erreur, l'abbé Gorini va nous apprendre qu'on

peut devenir, à force d'attention, de volonté, que dis-je! de

vocation, cette reine des miracles, un érudit sans bibliothèques, sans

livres, ou avec peu de livres, au fond du plus modeste presbytère,

dans une campagne perdue, et tout en remplissant les devoirs du

pasteur qui a charge d'âmes et qui sait porter son fardeau! Jamais la

vocation, la force de la vocation, n'a touché de plus près au génie.

Ce n'est donc pas un simple savant que l'abbé Gorini, c'est un savant

exceptionnel, et, ma foi! qu'il nous passe le mot! c'est presque un

phénomène.

Mais rassurons-nous et rassurons-le: c'est un phénomène sans aucun air

de phénomène, Dieu merci! un phénomène bon enfant, sans charlatanisme,

sans tromperie, sans trompe et sans trompette, qui, malgré la

réputation qui lui vient de Paris, tout doucement, goutte par goutte,

flot par flot, comme l'eau vient à l'écoute-s'il-pleut de sa paroisse,

n'a pas cessé de vivre à l'écart, au fond de sa province, y continuant

son petit train (un train silencieux) de savant, d'annotateur et de

critique. L'abbé Gorini n'a pas fait tout d'abord le bruit éclatant et

mérité que l'on doit, par exemple, à un de ces grands vaudevillistes

qui seront toujours les premiers hommes en France, et cela ne se

pouvait pas. Qui pouvait l'exiger?... Mais enfin, pour un provincial

et un prêtre livré à la duperie des travaux sévères, il faut en

convenir, il n'a pas été trop malheureux! Il n'a pas trop attendu à la

barrière. Son nom a percé à Paris. On l'y a prononcé avec respect

parmi ceux qui savent. Il est vrai que ce n'est pas chez beaucoup de

gens!

Il y a plus, la modestie de l'ancien et pauvre curé de campagne est,

dit on, menacée d'une place à l'Institut, et je ne crois pas qu'elle

s'en inquiète. Les honneurs et la gloire ne peuvent pas grand'chose,

j'imagine, sur ce casanier de l'érudition, qui, depuis qu'il n'est

plus curé, s'est cloîtré dans la science, et qui doit joindre

l'insouciante bonhomie du savant à l'indifférence du saint pour les

choses du siècle. Qu'un jour l'Institut lui arrive (et l'on dit que

c'est par Guizot qu'il doit lui arriver), l'Institut le trouvera comme

Montaigne voulait que la mort nous trouvât tous, «nonchalant d'elle et

de notre jardin inachevé». Or, le jardin de l'abbé Gorini, que je

tiens à ce qu'il achève, est le jardin public--trop public--de

l'histoire contemporaine, un potager d'erreurs de toute sorte, et dans

lequel précisément ce vigoureux sarcleur d'abbé Gorini a retourné plus

d'une plate-bande pour le compte de Guizot.

C'est donc un procédé généreux à Guizot que de placer à l'Institut le

savant abbé, son critique; car Guizot, le politique de la paix à tout

prix, tout grand politique qu'il se contemple, n'a pas pu penser

opérer un désarmement. Un homme, un champion de la vérité historique

comme l'abbé Gorini, ne désarme que quand il n'y a plus le moindre

petit mauvais texte à tuer. Nous n'en sommes pas là encore. L'abbé

Gorini n'est pas un de ces savants à patience d'insecte qui pousse

imperturbablement devant lui son petit trou dans sa poutre. S'il

l'était, on l'arrêterait bien, ce savant-là! On lui jetterait, à cet

insecte, une prise de bon tabac d'académicien sur la tête, et tout

serait dit. On aurait la paix.

L'abbé Gorini n'a pas non plus cet amour en cercle de serpent qui se

mord la queue qu'on appelle l'amour de l'art pour l'art ou de la

science pour la science. Sa science, à lui, c'est l'Église. S'il n'y

avait pas d'Église, peut-être que pour lui il n'y aurait pas de

science du tout. Quoiqu'il eût quelque part, sans doute, dans un angle

de son cerveau, un pli où dormait cette vocation de savant que son

amour pour l'Église n'a pas créée, l'Église n'en n'a pas moins été

l'étincelle à la poudre qui a fait partir la vocation. Sans l'honneur

de l'Église indignement mis en cause par les historiens de ce temps,

ce simple et doux abbé Gorini n'aurait pas songé à interrompre la

plantureuse lecture de ce bréviaire qui renferme assez d'érudition

pour un prêtre, et cela afin de relever, un à un, dans les livres du

XIXe siècle, tous les mensonges et sophismes qui s'y étalent, sous

cette apparence d'impartialité qui est l'hypocrisie de l'histoire

quand ce n'en est pas la trahison!

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 39 / 130 题