II

Et ce serait une intéressante page de biographie à écrire et qui

éclairerait la Critique. L'abbé Gorini, au doux nom italien, est un

prêtre de Bourg, qui a passé la plus longue partie de sa jeunesse et

de sa vie dans un des plus tristes pays et une des plus pauvres

paroisses du département de l'Ain, si pour les prêtres, qui vivent les

yeux en haut et la pensée sur l'invisible, il y avait, comme pour

nous, des pays tristes et de pauvres paroisses, et si même la plus

pauvre de toutes n'était pas la plus riche pour eux! En supposant que

l'abbé Gorini n'eût pas été un prêtre ayant l'esprit de son état,

j'admettrais volontiers que ce milieu morne, désert, insalubre, dans

lequel il fut obligé de vivre tout le temps qu'il fut l'humble curé de

la Tranchère, l'aurait rejeté désespérément à la science pour

l'arracher aux accablements de la solitude; mais de lui je ne le crois

pas. Les prêtres vraiment prêtres n'ont ni nos manières de juger ni

nos manières de sentir la vie. Ils ne se laissent pas conduire par

l'influence de nos misérables sentimentalités, et d'ailleurs peut-il y

avoir une solitude pour qui fait descendre son Dieu, tous les matins,

dans sa poitrine?

Que l'abbé Gorini, dès cette époque, lût assidûment l'histoire de

l'Église quand il était revenu de sa chapelle ou de chez ses pauvres,

rien là qui fût plus que l'ordinaire occupation d'un prêtre

intelligent et sensé; mais pour qu'il devînt un historien lui-même,

comme il l'est devenu, dans cette solitude où les livres, sans

lesquels il n'y a pas d'histoire, durent lui manquer, et où il ne dut

s'en procurer que de très rares, il fallait certainement plus que le

sentiment vulgaire ou maladif de cette solitude. Il fallut deux

choses, et les deux choses les plus puissantes que je connaisse dans

une âme humaine: la sensation d'une épouvante et le sentiment d'un

devoir.

En effet, c'était quelque temps après 1830. A cette époque de

rénovation littéraire, l'histoire, si longtemps hostile à l'Église, et

devenue presque innocente à force d'imbécillité sous les dernières

plumes qui l'avaient écrite, l'histoire remonta dans l'opinion des

hommes par le talent et par le sérieux des recherches; mais elle

remonta aussi dans le danger dont l'abjection de beaucoup d'écrivains

semblait avoir délivré l'Église. L'Église retrouvait tout à coup ses

ennemis du XVIIIe siècle, non plus insolents, épigrammatiques et

frivoles, comme au temps de Voltaire et de Montesquieu, mais

respectueux, dogmatiques et profonds, et qui avaient inventé pour

draper leur haine deux superbes manteaux dont celui de Tartufe

n'aurait été qu'un pan: l'éclectisme et l'impartialité.

Jamais l'Église ne courut plus de danger peut-être qu'avec ces

respectueux, qui la saluaient pour mieux faire croire qu'elle était

morte; et l'abbé Gorini le comprit. Ce dut être quelque publication

d'alors qui lui montra, comme un éclair, latente au fond de son

esprit, sa vocation de critique historique. Car il le devint, malgré

sa position isolée, éloigné des villes, de toute source

intellectuelle, de tout renseignement; impuissant en tout! Il le

devint, et lui seul pourrait nous dire comment il s'y prit pour le

devenir. Il avait deux à trois amis à des points assez distants dans

le pays, et qui possédaient quelques bouquins comme on en a à la

campagne. Il les leur emprunta et il en chercha encore. Il se fit un

mendiant de livres! un frère quêteur, un capucin d'érudition!

On le rencontrait par les chemins, courbé sous le poids des volumes

qu'il rapportait à dos, comme les pauvres rapportent leur bois et leur

pain. Ceux-là une fois lus, il s'ingéniait pour en découvrir d'autres

plus loin dans la contrée. C'était un Robinson de lecture dans son île

déserte, finissant, comme l'autre Robinson, par se nourrir et

s'ameubler à force d'industrie, de ressources dans la pensée et la

volonté. Il lisait, d'ailleurs, comme on lit quand on n'a que très peu

de livres, avec une mémoire qui retient tout et une intelligence

avivée par le besoin et devenue intuitive, qui devine ce qui manque et

dégage l'inconnue de l'équation. Et c'est ainsi qu'en vingt années, et

sans sortir de l'aride milieu qu'il sut féconder, il put écrire sa

_Défense de l'Église_, qu'il publia en 1853 et dont il nous donne une

seconde édition.

Qui fut bien étonné? qui fut stupéfié? Les historiens mêmes qu'il

avait si bien passés au crible! Cela leur parut prodigieux, et

vraiment cela l'était. C'était plus étonnant que Jasmin le coiffeur,

que Reboul le boulanger, que Mangiamel l'arithméticien, ce pauvre

prêtre de campagne parachevé érudit en vingt ans, on ne sait comment,

mais qui certainement s'était donné plus que la peine de naître. On ne

revenait pas de cette succession de tours de force qu'il avait dû

faire pour devenir une perle de science, positivement, dans le

désert... pour s'étoffer savant comme la chèvre se nourrit au piquet,

en tondant seulement le diamètre de sa corde! L'abbé Gorini avait pris

la lune avec ses dents,--la lune de l'érudition. Thierry lui écrivit.

Guizot en parla dans une de ses nouvelles préfaces. Ils avaient senti

le vent des ailes d'un taon qui aurait pu devenir terrible et qui

pouvait transpercer tous leurs textes de son aiguillon. Mais

heureusement pour eux que le taon était une merveilleuse abeille, qui

bouchait les trous qu'elle faisait avec du miel.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 40 / 130 题