Et ce serait une intéressante page de biographie à écrire et qui
éclairerait la Critique. L'abbé Gorini, au doux nom italien, est un
prêtre de Bourg, qui a passé la plus longue partie de sa jeunesse et
de sa vie dans un des plus tristes pays et une des plus pauvres
paroisses du département de l'Ain, si pour les prêtres, qui vivent les
yeux en haut et la pensée sur l'invisible, il y avait, comme pour
nous, des pays tristes et de pauvres paroisses, et si même la plus
pauvre de toutes n'était pas la plus riche pour eux! En supposant que
l'abbé Gorini n'eût pas été un prêtre ayant l'esprit de son état,
j'admettrais volontiers que ce milieu morne, désert, insalubre, dans
lequel il fut obligé de vivre tout le temps qu'il fut l'humble curé de
la Tranchère, l'aurait rejeté désespérément à la science pour
l'arracher aux accablements de la solitude; mais de lui je ne le crois
pas. Les prêtres vraiment prêtres n'ont ni nos manières de juger ni
nos manières de sentir la vie. Ils ne se laissent pas conduire par
l'influence de nos misérables sentimentalités, et d'ailleurs peut-il y
avoir une solitude pour qui fait descendre son Dieu, tous les matins,
dans sa poitrine?
Que l'abbé Gorini, dès cette époque, lût assidûment l'histoire de
l'Église quand il était revenu de sa chapelle ou de chez ses pauvres,
rien là qui fût plus que l'ordinaire occupation d'un prêtre
intelligent et sensé; mais pour qu'il devînt un historien lui-même,
comme il l'est devenu, dans cette solitude où les livres, sans
lesquels il n'y a pas d'histoire, durent lui manquer, et où il ne dut
s'en procurer que de très rares, il fallait certainement plus que le
sentiment vulgaire ou maladif de cette solitude. Il fallut deux
choses, et les deux choses les plus puissantes que je connaisse dans
une âme humaine: la sensation d'une épouvante et le sentiment d'un
devoir.
En effet, c'était quelque temps après 1830. A cette époque de
rénovation littéraire, l'histoire, si longtemps hostile à l'Église, et
devenue presque innocente à force d'imbécillité sous les dernières
plumes qui l'avaient écrite, l'histoire remonta dans l'opinion des
hommes par le talent et par le sérieux des recherches; mais elle
remonta aussi dans le danger dont l'abjection de beaucoup d'écrivains
semblait avoir délivré l'Église. L'Église retrouvait tout à coup ses
ennemis du XVIIIe siècle, non plus insolents, épigrammatiques et
frivoles, comme au temps de Voltaire et de Montesquieu, mais
respectueux, dogmatiques et profonds, et qui avaient inventé pour
draper leur haine deux superbes manteaux dont celui de Tartufe
n'aurait été qu'un pan: l'éclectisme et l'impartialité.
Jamais l'Église ne courut plus de danger peut-être qu'avec ces
respectueux, qui la saluaient pour mieux faire croire qu'elle était
morte; et l'abbé Gorini le comprit. Ce dut être quelque publication
d'alors qui lui montra, comme un éclair, latente au fond de son
esprit, sa vocation de critique historique. Car il le devint, malgré
sa position isolée, éloigné des villes, de toute source
intellectuelle, de tout renseignement; impuissant en tout! Il le
devint, et lui seul pourrait nous dire comment il s'y prit pour le
devenir. Il avait deux à trois amis à des points assez distants dans
le pays, et qui possédaient quelques bouquins comme on en a à la
campagne. Il les leur emprunta et il en chercha encore. Il se fit un
mendiant de livres! un frère quêteur, un capucin d'érudition!
On le rencontrait par les chemins, courbé sous le poids des volumes
qu'il rapportait à dos, comme les pauvres rapportent leur bois et leur
pain. Ceux-là une fois lus, il s'ingéniait pour en découvrir d'autres
plus loin dans la contrée. C'était un Robinson de lecture dans son île
déserte, finissant, comme l'autre Robinson, par se nourrir et
s'ameubler à force d'industrie, de ressources dans la pensée et la
volonté. Il lisait, d'ailleurs, comme on lit quand on n'a que très peu
de livres, avec une mémoire qui retient tout et une intelligence
avivée par le besoin et devenue intuitive, qui devine ce qui manque et
dégage l'inconnue de l'équation. Et c'est ainsi qu'en vingt années, et
sans sortir de l'aride milieu qu'il sut féconder, il put écrire sa
_Défense de l'Église_, qu'il publia en 1853 et dont il nous donne une
seconde édition.
Qui fut bien étonné? qui fut stupéfié? Les historiens mêmes qu'il
avait si bien passés au crible! Cela leur parut prodigieux, et
vraiment cela l'était. C'était plus étonnant que Jasmin le coiffeur,
que Reboul le boulanger, que Mangiamel l'arithméticien, ce pauvre
prêtre de campagne parachevé érudit en vingt ans, on ne sait comment,
mais qui certainement s'était donné plus que la peine de naître. On ne
revenait pas de cette succession de tours de force qu'il avait dû
faire pour devenir une perle de science, positivement, dans le
désert... pour s'étoffer savant comme la chèvre se nourrit au piquet,
en tondant seulement le diamètre de sa corde! L'abbé Gorini avait pris
la lune avec ses dents,--la lune de l'érudition. Thierry lui écrivit.
Guizot en parla dans une de ses nouvelles préfaces. Ils avaient senti
le vent des ailes d'un taon qui aurait pu devenir terrible et qui
pouvait transpercer tous leurs textes de son aiguillon. Mais
heureusement pour eux que le taon était une merveilleuse abeille, qui
bouchait les trous qu'elle faisait avec du miel.