Otez, en effet, l'athéisme,--l'athéisme masqué et la haine de la
tradition chrétienne qui font le sens réel de ce livre et de tous les
livres écrits jusqu'ici par Renan,--et vous n'avez plus rien dans ce
rudiment de sa jeunesse. Positivement, il n'y a rien, pas même du
talent. La réputation qu'on a faite un peu vite à Renan, pour quelques
pages agréablement tournées sur les matières où les écrivains sont
très rares, ne nous impose pas.
Il nous est impossible, quand il s'agit de sujets comme ceux qu'il
traite, de voir du talent là où manquent la netteté, les preuves,
l'enchaînement et la conclusion. D'ailleurs, le style n'est pas plus
ici que le reste. Dans cette _Origine du langage_, il n'y a encore
que le brouillon scientifique, lequel a persisté.
Renan n'a pas su aborder par les côtés grands et féconds une question
où tout se réduit à savoir si la pensée, l'acte pensant,
l'_intellectus agens_, a sa mappemonde encyclopédique et son piédestal
d'équilibre en dehors de la parole qui la corporise; absolument la
même question que celle de l'âme, obligée au corps et à la terre dans
la conquête successive de sa propre possession. Il n'a rien compris à
cette métaphysique d'une si grande force dans sa simplicité. Il
répugne au simple. C'est un esprit qui rapetisse et crispe ce qu'il
touche.
Comme tous les savants qui n'ont point la hauteur de la vue adéquate à
l'état de leurs connaissances, il aime les bagatelles difficiles. Pour
faire suite à cet _Essai sur le langage_ chimérique et confus qu'il
réimprime aujourd'hui, il est homme à nous donner demain quelque autre
essai sur ces intéressants problèmes: Qui nous a coupé le filet?
Quelle est l'origine du geste? D'où procède l'articulation? La
génération de l'inflexion est-elle spontanée?... et gagner par là, si
on pouvait en avoir deux, un second fauteuil à l'Institut! Hors
l'Institut (et encore peut-être), qui prendrait goût à ces casse-tête
chinois de la science vaine et de l'analyse impossible?
Du reste, le danger du livre de Renan est diminué par l'ennui qu'il
inspire. Il est ennuyeux... illisiblement ennuyeux. Même ceux qui
tiennent pour certain que le catholicisme doit périr, et qui
glorifient tous ceux qui l'attaquent, ou par devant, avec le glaive
bravement tiré des doctrines franches, ou par derrière, avec le
stylet des réserves et des faux-fuyants, ne feront pas à Renan une
gloire bien grande. Ce fuyard de séminaire n'a pas le talent d'un
Lamennais pour étoffer son apostasie. Dans le mal, on a vu plus fort,
soit comme action, soit comme intelligence; nous avons eu Verger et
Stendhal, et il ne viendra qu'après eux.