VII

Otez, en effet, l'athéisme,--l'athéisme masqué et la haine de la

tradition chrétienne qui font le sens réel de ce livre et de tous les

livres écrits jusqu'ici par Renan,--et vous n'avez plus rien dans ce

rudiment de sa jeunesse. Positivement, il n'y a rien, pas même du

talent. La réputation qu'on a faite un peu vite à Renan, pour quelques

pages agréablement tournées sur les matières où les écrivains sont

très rares, ne nous impose pas.

Il nous est impossible, quand il s'agit de sujets comme ceux qu'il

traite, de voir du talent là où manquent la netteté, les preuves,

l'enchaînement et la conclusion. D'ailleurs, le style n'est pas plus

ici que le reste. Dans cette _Origine du langage_, il n'y a encore

que le brouillon scientifique, lequel a persisté.

Renan n'a pas su aborder par les côtés grands et féconds une question

où tout se réduit à savoir si la pensée, l'acte pensant,

l'_intellectus agens_, a sa mappemonde encyclopédique et son piédestal

d'équilibre en dehors de la parole qui la corporise; absolument la

même question que celle de l'âme, obligée au corps et à la terre dans

la conquête successive de sa propre possession. Il n'a rien compris à

cette métaphysique d'une si grande force dans sa simplicité. Il

répugne au simple. C'est un esprit qui rapetisse et crispe ce qu'il

touche.

Comme tous les savants qui n'ont point la hauteur de la vue adéquate à

l'état de leurs connaissances, il aime les bagatelles difficiles. Pour

faire suite à cet _Essai sur le langage_ chimérique et confus qu'il

réimprime aujourd'hui, il est homme à nous donner demain quelque autre

essai sur ces intéressants problèmes: Qui nous a coupé le filet?

Quelle est l'origine du geste? D'où procède l'articulation? La

génération de l'inflexion est-elle spontanée?... et gagner par là, si

on pouvait en avoir deux, un second fauteuil à l'Institut! Hors

l'Institut (et encore peut-être), qui prendrait goût à ces casse-tête

chinois de la science vaine et de l'analyse impossible?

Du reste, le danger du livre de Renan est diminué par l'ennui qu'il

inspire. Il est ennuyeux... illisiblement ennuyeux. Même ceux qui

tiennent pour certain que le catholicisme doit périr, et qui

glorifient tous ceux qui l'attaquent, ou par devant, avec le glaive

bravement tiré des doctrines franches, ou par derrière, avec le

stylet des réserves et des faux-fuyants, ne feront pas à Renan une

gloire bien grande. Ce fuyard de séminaire n'a pas le talent d'un

Lamennais pour étoffer son apostasie. Dans le mal, on a vu plus fort,

soit comme action, soit comme intelligence; nous avons eu Verger et

Stendhal, et il ne viendra qu'après eux.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 38 / 130 题