On sait ce qu'affirme Moïse. Dans le récit qu'il nous a laissé, on
voit Adam et Ève, vis-à-vis de leur destinée, tomber dans la chute et
se faire les éducateurs du genre humain, qu'ils ont précipité avec
eux. C'est là une assertion nette, tranchée et puissante. Le bon sens,
quand on l'articule, ne gémit pas déconcerté. Les expressions de Moïse
sont pleines et précieuses. Puisqu'il s'agit de son langage:
«L'univers--dit-il avec son tour approprié et sublime--fut fait d'une
seule lèvre.» Ce que dit historiquement le grand Révélateur, la petite
révélation du sens le plus infime le répète, avec une force inouïe,
dans la conscience du genre humain. La société a préexisté à l'homme,
Dieu à la société, et, comme il leur préexistait, il les a constitués
par le langage, cette condition _sine qua non_ de tous nos
développements en tous genres, sans laquelle l'esprit de l'homme
avorterait. Ces simples et fortes notions, que le XVIIIe siècle avait
troublées, furent reprises au commencement du XIXe et posées comme
bases d'un système auquel le génie de Bonald donna de sa propre
solidité. Renan, qui trouve également éloignés d'une explication
scientifique le système du caprice individuel et des onomatopées de la
brute, qui fut la toquade du XVIIIe siècle, et le système religieux
que nous venons de signaler, a donné le sien à son tour, et nous ne
croyons pas que, dans des esprits passablement faits, il puisse
remplacer le système de l'école théologique, comme dit Renan avec un
dédain assez contenu, mais il n'en a pas moins pour visée de le
remplacer.
Ce système, qui consiste à affirmer sans preuves possibles, du moins
dans l'essai actuel de Renan, que «le langage de l'homme s'est comme
formé d'un _seul coup_ et est _comme_ sorti instantanément du génie de
chaque race», pose donc la diversité de la race à la première ligne de
son affirmation. Voilà qui est acquis. Le langage fut constitué dès le
premier jour, mais il faut savoir ce qu'Ernest Renan entend par le
premier jour: «Cette expression de premier jour--dit-il à la page 19
de sa préface--n'est-elle qu'une _métaphore_ pour désigner un état
plus ou moins long durant lequel s'accomplit le mystère de
l'apparition de la conscience?» Quant à la langue primitive de cette
période _métaphore_, il est impossible de la retrouver. Seulement,
«pour construire scientifiquement la théorie des premiers âges de
l'humanité, il faut étudier l'enfant et le sauvage.» C'est-à-dire le
sens sur le contre-sens, la lumière sur les ténèbres, et la montée sur
la descente. Nous savons ce que l'enfant et le sauvage nous donnent,
quoique Renan prétende que le sourd-muet se _crée tout seul des moyens
d'expression_ (page 97) supérieurs à ceux qu'on lui enseigne; ce qui
prouve que l'abbé de l'Épée était un sot. Sans le verbe qui leur
allume l'esprit et le coeur, le sauvage et l'enfant croupiraient
éternellement dans l'argile de leur organisme, comme avant Pygmalion
et l'Amour il n'y avait pas de Galatée! Mais, autre hypothèse de
Renan: L'enfant humanitaire avait (toujours dans l'époque _métaphore_)
des forces que n'a plus l'homme individuel de notre temps. «Il serait
trop rigoureux--dit-il encore--d'exiger du linguiste la vérification
de la loi d'onomatopée dans chaque cas particulier. Il y a tant de
relations imitatives qui nous échappent et qui frappaient vivement
les premiers hommes!...» «L'intelligence la plus claire et la plus
pénétrante--ajoute-t-il ailleurs--fut le partage de l'homme au
commencement.» Ce qui est vrai pour nous qui croyons à la chute, ce
qui est faux pour lui qui n'y croit pas et qui invente aujourd'hui un
progrès abécédaire où rien n'est acquis, où plus on recule plus on
avance, et où il faut remonter à l'origine de tout pour savoir
seulement quelque chose!
Et ce n'est là que la première brume d'hypothèses que l'auteur de
l'_Origine du langage_ oppose à la réalité sévère de la métaphysique
de Bonald, en si magnifique conformité avec le récit de Moïse. Mais le
brouillard, sans être plus saisissable pour cela, s'épaissit, et
bientôt on s'y perd, notions et langue même! En effet, on doute, en
lisant Renan, s'il dit réellement ce qu'il veut dire et s'il croit ce
qu'il affecte de savoir. Le primitif de Renan n'est point Adam, car le
risible mythographe a depuis longtemps décapité l'histoire avec son
couteau à papier! Il n'y a pas d'individus pour lui, mais des
collections. Il n'y a pas d'Homère, il n'y a pas de Lycurgue. Caligula
philologique à faire mourir de rire, qui voudrait que l'humanité n'eût
qu'une tête pour la lui couper, si cette tête portait un nom propre!
Donc il n'y a pas d'Adam. Mais son primitif, quel est-il? homme ou
enfant, esprit humain, race, et quelle race, ou autre chose? Quoi,
enfin? Il faudrait préciser et définir, et c'est ce que ne fait jamais
Renan. Il scintille et passe, farfadet verbeux, sur le dos fluant d'un
_peut-être_ ou d'un _il semblerait_ comme on en trouve dans son livre.
Quelle autorité que cet homme!
Inconséquent d'ailleurs autant qu'hypothétique, le fait qu'il érige en
fondement de son système c'est que le langage s'est formé d'un coup,
et voilà qu'à la page 175 de son essai il dit qu'aux époques
primitives chacun _parlait à sa façon_,--ce qui était Babel avant
Babel, Babel dès la création du monde, mais toutefois sans la
confusion et la destinée de Babel. Renan finit par s'étrangler dans
les noeuds coulants et redoublés de ses hypothèses. Ainsi, il suppose
pour un jour à l'homme la puissance de Dieu, déplaçant le miracle pour
ne pas voir le miracle. Il fait de ce miracle une loi qui ne se
reproduit plus qu'à la charge pour nous de nous retrouver dans la même
position exceptionnelle. Paralogisme, tautologie, misérable saut de
carpe éternel! A ses yeux brouillés, qui décomposent les choses en les
regardant, le mythe, qui est le roman individuel, l'emporte sur
l'histoire, qui est le mythe général. Précisez, si vous pouvez, ces
nuances! Seulement, si nous devons mépriser l'histoire, combien plus
devons-nous mépriser les romans et les conjectures à l'aide desquelles
on veut remplacer _scientifiquement_ des traditions avérées qui
accableraient, s'il ne fallait pas savoir où prendre un homme pour
l'accabler.
Mais, nous le répétons, voilà l'important, le fin du fin de toutes ces
finesses d'érudition bateleuse et désossée. Éblouir, comme le renard
de La Fontaine, tous les dindons oisifs de la libre pensée qui le
regardent tourner en rond, prendre ses poussières à l'apparence et
faire monter cette vile fumée sur le soleil de nos traditions, tel est
le côté sérieux du personnage qu'Ernest Renan nous joue aujourd'hui.
Cela n'est pas que vain et que risible, comme le crible aux
diphthongues, cela est sérieux. Dans l'état actuel de la science et
des grotesques respects qu'elle inspire à la plupart des hommes, qui
croient qu'elle leur donnera la clef de ce monde que Dieu a gardée, il
n'était ni si indifférent ni si bouffon de confisquer Moïse au profit
du sanscrit et de ramener la question de Dieu, si peu scientifique, à
une simple question de dehors et de dedans, qui l'est beaucoup plus!