Mais, nous l'avons dit, il n'a rien inventé pour cela. L'exécution est
restée au-dessous de la prétention. Les idées sur lesquelles il
s'appuie sont communes en Allemagne, où les idées cessent de dominer
dès qu'elles sont populaires, et en France déjà elles se sont
produites obscurément et sans succès. Renan, qui parle, dans ses
_Études d'histoire religieuse_, de tous ceux qui s'avisèrent les
premiers de lever, comme une catapulte, le misérable fétu de leur
critique contre les religions et leurs symboles, et qui nomme des
médiocrités comme Boulanger, Dupuis, Émeric-David, Petit-Radel, Renan
a oublié de citer l'homme qui, dans un livre intelligible et français,
a posé l'idée générale qui domine la critique de détail dont on est si
fier aujourd'hui et dont on attend tant de ruines. Et voici pourquoi:
il l'imitait trop pour le nommer! Benjamin Constant a écrit un livre
sur les religions, et l'idée de ce livre, très simple et très
dangereuse dans un pays qui croit que la vérité ne peut jamais être
compliquée, l'idée de ce livre est que les formes religieuses passent,
mais que le sentiment religieux est éternel. Eh bien, c'est toute la
théorie de Renan! L'auteur des _Études_, et dans sa préface et dans
vingt-cinq endroits de son livre, reprend l'idée de Benjamin
Constant, la retourne, la commente, l'explique et l'applique. Rien de
plus. «La religion,--dit-il,--en même temps qu'elle atteint par son
sommet _le ciel pur de l'idéal_,»--par exemple Benjamin Constant, qui
filtrait son eau du Rhin avant de la boire, était trop spirituel et
trop Français, lui, pour nous parler de l'_idéal_ ailleurs que dans un
roman!--«la religion pose par sa base sur le sol _mouvant_ des choses
humaines et participe à ce qu'elles ont d'instable et de
_défectueux_». Et plus bas: «Éternellement sacrées dans leur esprit,
les religions ne peuvent l'être également dans leurs formes...» Selon
Renan, l'humanité a le sentiment religieux, ou le sentiment du
surnaturel, plus fort ici que là, dans certaines races que dans
certaines autres, mais elle l'a incontestablement. C'est un fait
presque physiologique, tant il est visible et impossible à rejeter!
Seulement, les formes à travers lesquelles ce fait s'exprime sont plus
ou moins menteuses, vieillies et tombées, et elles tomberont toutes de
plus en plus jusqu'au jour où l'humanité arrivera à la _culture de
l'idéal pour l'idéal_... Si elle y arrive! car l'humanité aura
toujours besoin de symbolisme. La religion de Renan n'est guères bonne
que pour des mandarins et des savants, et il en convient de bonne
grâce: «Dites aux simples--dit-il de son ton protecteur--de _vivre
d'aspiration_ à la vérité, à la beauté, à la bonté morale, ces mots
n'auront pour eux aucun sens. Dites-leur d'aimer Dieu, de ne pas
offenser Dieu, ils vous comprendront à merveille. Dieu, Providence,
immortalité, autant de _bons vieux mots un peu lourds_ que la
philosophie interprétera _dans des sens de plus en plus raffinés_,
mais qu'elle ne remplacera pas avec avantage.» L'aveu est toujours bon
à enregistrer. Mais qu'importent les simples! Renan est l'aristocrate
de la science. C'est lui qui a osé écrire: «Il ne faut pas sacrifier à
Dieu nos instincts scientifiques.» Après cela, vous comprenez très
bien le charmant détour que l'auteur des _Études_ a pris, ou l'immense
illusion dont il est la dupe. Quand on a déporté Dieu dans les culs de
basse-fosse de l'intelligence, on se lave les mains et on affirme que
l'on n'a rien fait contre lui.
Voilà pourtant le système de Renan, voilà le dessous de ce traité du
_Prince_ qui a la prétention d'être si profond contre les religions en
général et le christianisme en particulier. A ne prendre la chose qu'à
son point de vue exclusivement philosophique, une thèse pareille,
dangereuse par cela seul qu'elle est compréhensible aux intelligences
les plus basses, n'est, après tout, qu'une pauvreté. Benjamin
Constant, qui n'avait pas dans ses livres le merveilleux esprit qu'il
avait de plain-pied dans la vie, l'avait en vain revêtue de ces formes
les plus sveltes et les plus clairement brillantes que l'on eût vues
depuis Voltaire; elle n'en était pas moins tombée dans l'oubli avec le
silence des choses légères, car il faut de la consistance pour, même
en tombant, retentir! Ernest Renan, érudit, philologue, chercheur,
d'une vaste lecture, mais, comme tous les hommes, la créature d'une
philosophie, l'instrument de deux ou trois idées métaphysiques, que
nous acceptons ou que nous subissons, mais qui nous tyrannisent et ne
nous lâchent jamais quand elles nous ont pris, Renan n'a rien ajouté
à cette vue première, à cette piètre généralité dont il n'a pas caché
le néant sous les applications historiques qu'il en a faites. Ces
applications--il faut bien le dire--n'ont point, malgré les efforts de
l'érudit, plus de consistance, de grandeur et de solidité que la vue
première qui les a déterminées. Le critique n'a pas relevé le
philosophe. En ces _Études d'histoire religieuse_, la négation dans le
détail n'est ni plus imposante ni plus forte que l'affirmation dans
les points de départ et les conclusions, de sorte que le livre qui
contient ces travaux, construits avec tant de petites notions si
laborieusement accumulées, et qui se maintient avec tant de peine,
entre toutes les opinions, dans un équilibre favorable à son
influence, croule, pour peu qu'on le touche d'une main ferme, de tous
les côtés à la fois.
En effet, prenez-le, et jugez! Les grands morceaux du livre de Renan
sont au nombre de quatre: les _Religions de l'antiquité_; l'_Histoire
du peuple d'Israël_; les _Historiens critiques de Jésus_; _Mahomet et
les Origines de l'Islamisme_. Les autres ne sont pour ainsi dire que
les satellites de ceux-là, et c'est dans ceux-là que le critique a le
mieux exposé sa méthode en l'appliquant. Eh bien, soyons de bonne foi!
cette méthode et les résultats obtenus par elle dans ces quatre
articles ont-ils rien qui doive nous faire trembler, et ne
pouvons-nous pas dire de cette méthode ce que nous avons dit de l'idée
des _Études religieuses_: à savoir que nous la connaissons et que
nous avons traversé déjà tous ces atomes de poussière? Renan
proclame, avec l'orgueil d'un homme d'aujourd'hui, que la Critique est
d'hier et qu'elle tient à cette haute indifférence (pourquoi haute?)
dans laquelle se trouve actuellement l'esprit humain. Tout en prenant
ses précautions contre eux, il reconnaît, par l'admiration qu'il leur
a vouée, que Wolf et Strauss sont ses maîtres,--Strauss, le
prestidigitateur de l'érudition, l'escamoteur historique, dont le
livre apoplectique veut expliquer tous les faits de l'Évangile par des
mythes purs, comme on avait, avant lui, essayé de les élucider avec
des explications naturelles. Quoique Strauss soit maintenant dépassé
en Allemagne, c'est toujours sa critique qu'on invoque, c'est
toujours, dans les mains de Renan comme dans celles de Wilkes, de
Weiss et de Bruno Bauer, cette critique essentiellement ennemie du
surnaturel et cette méthode qui, de nuance en nuance et d'effacement
en effacement, dépouille et pèle le fait historique jusqu'à ce qu'il
n'en reste absolument rien. Or, cette critique qu'on varie, mais qu'on
ne change pas, a-t-elle réellement entamé ce qu'elle a cru si aisément
détruire? Le bon sens public s'est-il payé de cette monnaie? A-t-il de
tout cela jailli une lumière, quelque grande certitude, devant
lesquelles, puisqu'il s'agit ici de la vie de Jésus, par exemple, la
Bible et l'Évangile ne causent plus d'étonnement?... Renan dit et
répète à satiété que la critique historique est _toute dans les
nuances_, qu'elle n'est pas ailleurs. Mais, avec les procédés de sa
méthode, les nuances finissent par devenir si fines qu'elles cessent
d'exister et que bientôt on ne les voit plus; ses hypothèses manquent
bientôt du corps même d'une hypothèse. Assertions hasardées, systèmes
à l'état de dentelles. On n'invoquerait pas les raisons qui, selon
lui, simplifient et éclairent l'histoire, pour se décider dans la plus
vulgaire action de la vie! On ne paierait pas le mémoire de sa
blanchisseuse d'après cela! Mais le moyen de faire passer les choses
les plus risiblement affirmatives ou les plus tristement vagues, c'est
le sérieux avec lequel on les écrit. Impossible, dans un seul
chapitre, de suivre l'auteur des _Études_ dans les discussions
auxquelles il se livre sur les quatre sujets que nous avons signalés.
Seulement, qu'il suffise de savoir que, tout en relevant de Strauss,
il se permet de le critiquer, et tombe au-dessous de lui dans sa
malencontreuse critique. «Les légendes des pays à demi ouverts à la
culture rationnelle--dit-il, page 63 du volume,--ont été formées bien
plus souvent par la _perception indécise_, par le _vague de la
tradition_, par les _ouï-dire grossissants_, par l'_éloignement entre
le fait et le récit_, par le _désir de glorifier les héros_, que par
création pure comme cela a pu avoir lieu pour l'édifice presque entier
des mythologies indo-européennes». Et, suspendu entre le je ne sais
qui et le je ne sais quoi, il ajoute alors cette incroyable phrase
qu'il importe de recueillir: «Tous les procédés ont contribué dans des
proportions _indiscernables_ au tissu de ces broderies merveilleuses,
qui mettent _en défaut toutes les catégories scientifiques_ et à
l'affirmation desquelles a présidé la plus _insaisissable fantaisie_.»
Proportions indiscernables! catégories scientifiques en défaut!
insaisissables fantaisies! Ce n'est pas là seulement le scepticisme
dans l'histoire, c'est le plus bel aveu d'impuissance que la science
inconséquente--car elle s'expose en le faisant--ait jamais fait!