I
Les _Études religieuses_[23] d'Ernest Renan ont déjà paru, feuille par
feuille, ici ou là, dans des revues et dans des journaux. A proprement
parler, ce n'est pas un livre. C'est une suite d'articles de critique
sur des sujets consanguins, réunis, pour tout procédé de composition,
par le fil du brocheur, et sous le couvert d'une préface; car faire un
livre n'est pas maintenant plus difficile que cela. Vous enfilez les
uns au bout des autres les oeufs que vous avez pondus, et c'est un
collier... pour le public! et vous vous croyez un grand lama qui fait
des bijoux avec les déjections... de sa pensée. Éparpillé dans les
journaux en vue desquels il a été écrit, le livre d'Ernest Renan était
là à sa vraie place pour faire illusion. Quelques esprits pleins de
fraîcheur, mais ignorant parfaitement, dans leur virginité française,
tout ce qui se brasse de paradoxes outre-Rhin, avaient poussé leur
petit cri d'admiration en humant le matin, avec leur café, des idées
qui leur semblaient nouvelles. Étonnés et flattés de la sensation, ils
se disaient avec mystère: «Quel est donc ce Renan?... Voilà un
critique redoutable!» Il semblait que dans les jungles du journalisme
on entendît miauler--doucement encore, il est vrai,--un tigre de la
plus belle espèce et dont la voix devait arriver aux plus terribles
diapasons. Si Renan était resté dans la publicité des journaux, cette
publicité d'éclairs suivis d'ombre, nous n'aurions pas eu la mesure de
ses idées dans leurs strictes proportions. Nous aurions pu le croire
formidable. Mais avec un livre nous pouvons le juger. Aujourd'hui que
le tigre est sorti de ses jungles, nous nous apercevons qu'il a fait
ses humanités en Allemagne et qu'il n'est qu'un chat assez moucheté,
car il a du style par places, mais cachant sous sa robe fourrée et ses
airs patelins la très grande peur et la petite traîtrise de tous les
chats,--ces tigres manqués!
[22] _Études d'histoire religieuse; Origine du Langage_ (_Pays_, 21
avril 1857; 8 avril 1858).
[23] Lévy frères.
Oui! peur et traîtrise, voilà les deux seules originalités des
_Études religieuses_ de Renan. Ordinairement, en France, on est plus
brave. S'il y a des poltrons d'idées, ce ne sont pas du moins ceux qui
les ont. Voyons! Renan, au fond, est un philosophe. C'est un
rationaliste; c'est un hegelien plus ou moins; c'est l'ennemi du
_surnaturel_; c'est le critique qui montre comment _cela_ pousse dans
l'humanité mais n'est jamais la vérité en soi, indéfectible, absolue,
comme nous y croyons, nous! Il pense, lui aussi, comme Diderot[24],
qu'il faut _élargir Dieu_ pour faire tomber les murs des Églises.
Mais, quand Diderot attaquait l'Église, il frappait bravement, par
devant, à grands coups, avec l'abominable héroïsme de son sacrilège.
Quand Voltaire blasphémait Jésus-Christ, il ne bégayait pas. Il criait
sur les toits: «_Écrasons l'infâme!_» Quand l'Allemagne elle-même, si
longtemps nommée la douce et religieuse Allemagne, mais qui a
dernièrement recommencé le XVIIIe siècle en mettant de grands mots et
des obscurités d'école où le XVIIIe avait émis de petites phrases
claires comme de l'eau (car il ne faut pas profaner ce mot de
lumière); quand l'Allemagne elle-même attaque Dieu, elle n'y va pas de
main morte. Elle ne lui demande pas respectueusement la permission de
le jeter par la fenêtre; elle l'y jette, voilà tout, et elle ferme la
porte pour l'empêcher de remonter par l'escalier. Mais cette manière
d'agir, au moins nette, au moins vaillante, et qui semble au moins
convaincue, n'est pas celle que Renan emploie aujourd'hui. Au
contraire! il la trouve imprudente; il ne craint pas de la blâmer. Il
reproche à Feuerbach et à la jeune école hegelienne leur violence
contre Dieu. Il les accuse d'avoir _le pédantisme de leur hardiesse_
et de ne pas mettre dans la négation de la vérité chrétienne assez _de
placidité et d'amour_. O Athéniens d'Allemagne, vous n'êtes que des
enfants! «Beaucoup d'esprits droits et honnêtes--dit-il--s'attribuent
sans les mériter _les honneurs de l'athéisme_.» Mais ne les a pas qui
veut et qui s'en vante! Feu Machiavel nous a légué son âme. Il faut
les mériter et ne s'en vanter pas. «Feuerbach--nous dit encore Renan
avec un sourire placide et superbe--a écrit en tête de la 2e édition
de son _Essence du Christianisme_: «_Par ce livre, je me suis brouillé
avec Dieu et le monde._» Nous croyons que c'est un peu de sa faute, et
que, _s'il l'avait voulu, Dieu et le monde lui auraient pardonné_.»
Voilà la sagesse pour Ernest Renan. Faire pardonner à Dieu les
insolences qu'on lui débite:
Je crois bien, entre nous, que vous n'existez pas!
n'est pas très embarrassant quand on ne croit pas au Dieu personnel et
terrible. Mais les faire pardonner au monde, c'est plus difficile et
plus grave, et telles sont la prétention et la politique du livre de
Renan. Arranger l'athéisme dans un plat convenable, avec tous les
ingrédients de l'érudition, et le faire trouver bon, même aux hommes
religieux; imposer la négation de Dieu au nom de Dieu même, joli tour
de duplicité philosophique. Nous allons voir comment Renan l'a
exécuté!
[24] Rien de plus stérile que la pensée philosophique au XIXe siècle.
C'est par là que le monstre se distinguera: l'infécondité! La pensée
de Diderot: _l'élargissement de Dieu jusqu'à ce qu'il en crève_, est
l'idée que nous retrouvons dans la plupart des écrits de ce pauvre
temps. On est obligé d'avertir.