ERNEST RENAN[22]

I

Les _Études religieuses_[23] d'Ernest Renan ont déjà paru, feuille par

feuille, ici ou là, dans des revues et dans des journaux. A proprement

parler, ce n'est pas un livre. C'est une suite d'articles de critique

sur des sujets consanguins, réunis, pour tout procédé de composition,

par le fil du brocheur, et sous le couvert d'une préface; car faire un

livre n'est pas maintenant plus difficile que cela. Vous enfilez les

uns au bout des autres les oeufs que vous avez pondus, et c'est un

collier... pour le public! et vous vous croyez un grand lama qui fait

des bijoux avec les déjections... de sa pensée. Éparpillé dans les

journaux en vue desquels il a été écrit, le livre d'Ernest Renan était

là à sa vraie place pour faire illusion. Quelques esprits pleins de

fraîcheur, mais ignorant parfaitement, dans leur virginité française,

tout ce qui se brasse de paradoxes outre-Rhin, avaient poussé leur

petit cri d'admiration en humant le matin, avec leur café, des idées

qui leur semblaient nouvelles. Étonnés et flattés de la sensation, ils

se disaient avec mystère: «Quel est donc ce Renan?... Voilà un

critique redoutable!» Il semblait que dans les jungles du journalisme

on entendît miauler--doucement encore, il est vrai,--un tigre de la

plus belle espèce et dont la voix devait arriver aux plus terribles

diapasons. Si Renan était resté dans la publicité des journaux, cette

publicité d'éclairs suivis d'ombre, nous n'aurions pas eu la mesure de

ses idées dans leurs strictes proportions. Nous aurions pu le croire

formidable. Mais avec un livre nous pouvons le juger. Aujourd'hui que

le tigre est sorti de ses jungles, nous nous apercevons qu'il a fait

ses humanités en Allemagne et qu'il n'est qu'un chat assez moucheté,

car il a du style par places, mais cachant sous sa robe fourrée et ses

airs patelins la très grande peur et la petite traîtrise de tous les

chats,--ces tigres manqués!

[22] _Études d'histoire religieuse; Origine du Langage_ (_Pays_, 21

avril 1857; 8 avril 1858).

[23] Lévy frères.

Oui! peur et traîtrise, voilà les deux seules originalités des

_Études religieuses_ de Renan. Ordinairement, en France, on est plus

brave. S'il y a des poltrons d'idées, ce ne sont pas du moins ceux qui

les ont. Voyons! Renan, au fond, est un philosophe. C'est un

rationaliste; c'est un hegelien plus ou moins; c'est l'ennemi du

_surnaturel_; c'est le critique qui montre comment _cela_ pousse dans

l'humanité mais n'est jamais la vérité en soi, indéfectible, absolue,

comme nous y croyons, nous! Il pense, lui aussi, comme Diderot[24],

qu'il faut _élargir Dieu_ pour faire tomber les murs des Églises.

Mais, quand Diderot attaquait l'Église, il frappait bravement, par

devant, à grands coups, avec l'abominable héroïsme de son sacrilège.

Quand Voltaire blasphémait Jésus-Christ, il ne bégayait pas. Il criait

sur les toits: «_Écrasons l'infâme!_» Quand l'Allemagne elle-même, si

longtemps nommée la douce et religieuse Allemagne, mais qui a

dernièrement recommencé le XVIIIe siècle en mettant de grands mots et

des obscurités d'école où le XVIIIe avait émis de petites phrases

claires comme de l'eau (car il ne faut pas profaner ce mot de

lumière); quand l'Allemagne elle-même attaque Dieu, elle n'y va pas de

main morte. Elle ne lui demande pas respectueusement la permission de

le jeter par la fenêtre; elle l'y jette, voilà tout, et elle ferme la

porte pour l'empêcher de remonter par l'escalier. Mais cette manière

d'agir, au moins nette, au moins vaillante, et qui semble au moins

convaincue, n'est pas celle que Renan emploie aujourd'hui. Au

contraire! il la trouve imprudente; il ne craint pas de la blâmer. Il

reproche à Feuerbach et à la jeune école hegelienne leur violence

contre Dieu. Il les accuse d'avoir _le pédantisme de leur hardiesse_

et de ne pas mettre dans la négation de la vérité chrétienne assez _de

placidité et d'amour_. O Athéniens d'Allemagne, vous n'êtes que des

enfants! «Beaucoup d'esprits droits et honnêtes--dit-il--s'attribuent

sans les mériter _les honneurs de l'athéisme_.» Mais ne les a pas qui

veut et qui s'en vante! Feu Machiavel nous a légué son âme. Il faut

les mériter et ne s'en vanter pas. «Feuerbach--nous dit encore Renan

avec un sourire placide et superbe--a écrit en tête de la 2e édition

de son _Essence du Christianisme_: «_Par ce livre, je me suis brouillé

avec Dieu et le monde._» Nous croyons que c'est un peu de sa faute, et

que, _s'il l'avait voulu, Dieu et le monde lui auraient pardonné_.»

Voilà la sagesse pour Ernest Renan. Faire pardonner à Dieu les

insolences qu'on lui débite:

Je crois bien, entre nous, que vous n'existez pas!

n'est pas très embarrassant quand on ne croit pas au Dieu personnel et

terrible. Mais les faire pardonner au monde, c'est plus difficile et

plus grave, et telles sont la prétention et la politique du livre de

Renan. Arranger l'athéisme dans un plat convenable, avec tous les

ingrédients de l'érudition, et le faire trouver bon, même aux hommes

religieux; imposer la négation de Dieu au nom de Dieu même, joli tour

de duplicité philosophique. Nous allons voir comment Renan l'a

exécuté!

[24] Rien de plus stérile que la pensée philosophique au XIXe siècle.

C'est par là que le monstre se distinguera: l'infécondité! La pensée

de Diderot: _l'élargissement de Dieu jusqu'à ce qu'il en crève_, est

l'idée que nous retrouvons dans la plupart des écrits de ce pauvre

temps. On est obligé d'avertir.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 33 / 130 题