Mais le scepticisme dans l'histoire des religions, c'est déjà un
résultat pour la philosophie, et d'ailleurs Renan a moins écrit son
livre pour résoudre des difficultés qu'au fond il regarde lui-même
comme insolubles que pour proclamer les droits de la Critique
indépendante et désintéressée, de la Critique en dehors de tout
dogmatisme et de toute polémique, comme il dit. Cette définition de la
Critique, qui correspond à la définition que Taine, dont nous
parlerons plus loin, a donnée de la science, et qui permettrait à
toutes les deux de faire leur travail de destruction dans la plus
complète sécurité et sans s'inquiéter de savoir s'il y a une morale,
une société, des gouvernements, un foyer domestique, tout un ensemble
de choses organisées autour de soi à respecter, cette définition,
qu'il est si important de faire admettre à tout le monde, est la
grande affaire et le coup d'État actue des philosophes. Si la pleine
liberté de la Critique était consentie, si la science avait le droit
d'agir en vue seulement des résultats scientifiques, on n'aurait plus
besoin de rien, on aurait tout, et les vêpres siciliennes de la
philosophie sonneraient, à pleines volées, sur nos têtes! Voilà
pourquoi le monde hésite à admettre cette notion de la Critique en
dehors du monde et se soucie médiocrement qu'on le mette à feu, sous
prétexte de science, dans l'intérêt de la plus vaine et de la plus
inepte curiosité. N'y aurait-il à cela que l'énervation des forces
sociales, en avons-nous tant déjà que nous puissions impunément les
diminuer?... Le doux Renan, cet officier de paix de la Critique, qui
blâme Bauer de ses colères comme il a blâmé Feuerbach, revient à
toutes les pages de son livre sur cette idée fixe de l'indépendance
absolue de la Critique, de la séparation complète des hommes et des
choses. «Quand l'historien de Jésus-Christ--dit-il--sera aussi libre
dans ses appréciations que l'historien de Mahomet et de Bouddha, il ne
songera pas à injurier ceux qui ne pensent pas comme lui.» Raison
pitoyable! N'insulte-t-on pas tout ce qui contrarie et résiste, quand
on est violent et orgueilleux, et les savants ont-ils l'habitude de
manquer de violence ou d'orgueil? Seulement, il faut bien essayer de
justifier n'importe comment ce qu'on voudrait faire accepter à
l'opinion. Les moyens employés à cette fin par Renan seraient d'un
tacticien supérieur s'ils ne finissaient pas par trop éveiller la
gaieté. Que diable! il faut s'arrêter dans les nuances dont on parle
tant! «La critique des origines d'une religion--dit Ernest
Renan--n'est pas l'oeuvre du libre penseur, mais des sectateurs les
plus zélés de cette religion.» C'est pour cela sans doute qu'il est
sorti de Saint-Sulpice. Manière de se retrouver prêtre quand on a jeté
sa soutane aux buissons du chemin! Ailleurs, il ajoute, avec une
componction d'âme pénétrée: «La critique renferme l'acte du culte le
plus pur.» C'est le mysticisme de la chose! Mais n'est-ce pas trop gai
qu'un tel langage, et le rire qui prend n'avertit-il pas?
On en avait besoin, du reste. Excepté à deux ou trois endroits où
l'hypocrisie monte jusqu'au comique, le livre de Renan est d'une
grande tristesse; il est triste comme un impuissant. Malgré
l'expression qui veut les réchauffer, on sent comme un froid vipérin
s'exhalant de toutes ces pages mortes et déjà fétides, de toutes ces
vésanies allemandes dont un Français avait mieux à faire que de se
faire le chiffonnier! Renan les met, il est vrai, à l'abri sous cette
tolérance chère aux philosophes, sous ce paratonnerre où tombe le
mépris. Sans conclusion ferme et qui satisfasse même l'auteur, ces
_Études d'histoire religieuse_ ne sont guères qu'une collection glacée
de huit à dix blasphèmes qui forment un symbole d'insolences. En vain
le récite-t-on fort bas, ce symbole, on l'entend. On veut être habile,
on veut être discret, et on n'est pas même spirituel. Les grands
courants de la bêtise contemporaine traversent majestueusement le
livre de Renan: l'optimisme béat, la foi dans l'humanité en masse qui
_fait bien tout ce qu'elle fait_, et aussi en l'homme individuel, dont
Renan ne craint pas de dire _qu'il crée la sainteté de ce qu'il croit
et la beauté de ce qu'il aime_. Il est presque incompréhensible
qu'avec du talent, car Renan n'en manque pas, la pensée d'un homme
incline fatalement ou de choix vers les thèses les plus niaises et
maintenant les plus compromises. Anomalie singulière, mais non rare,
et dont la Critique littéraire est encore à chercher le mot. Écrites
avec pureté et quelquefois avec une transparence colorée, ces
_Études_, logiquement et scientifiquement sans valeur, ont des détails
qui attireront, qui ont attiré déjà les esprits de peu de pensée et
qui aiment l'expression partout où elle s'attache. Ils sont venus à ce
livre; mais ils n'y reviendront pas. Quant au genre d'effet qu'il
produit, c'est directement le contraire de celui qu'il avait en vue.
Renan voulait faire les affaires de l'athéisme sans éclat et sans
embarras, sans casser les vitres, comme on dit, et il s'est trahi par
les précautions mêmes qu'il a prises pour se cacher. Il voulait
(soi-disant), dans un but élevé de connaissances, dégager l'idée
religieuse de ce qui la fait une religion positive à telle heure de
l'histoire, opposer le sentiment éternel à la forme passagère, et en
le lisant on n'a jamais plus senti que c'était impossible; que, la
forme enlevée, l'esprit suivait, et qu'après tout, malgré le progrès
et à part la vérité divine, socialement, la dernière des
superstitions valait encore mieux que la première des philosophies!