Le livre[21] de l'abbé Théobald Mitraud a été l'occasion d'un
véritable phénomène. Ce livre d'un prêtre qui pose la nécessité d'une
théocratie a été salué par tous les ennemis de la théocratie et des
prêtres. Ils l'ont exalté presque à l'égal d'une découverte. N'est-ce
pas singulier?... Tous ces haïsseurs de la vieille Église romaine se
sont pris de je ne sais quel goût--ou plutôt d'un goût que je
m'explique très bien--pour un livre qui a la prétention d'être un
livre de science sociale en restant du christianisme. Tous les
critiques de notre temps, qui nous disent avec des variantes que
Joseph de Maistre n'est qu'un sublime brise-raison et Bonald un
antiquaire d'idées, ont vanté l'abbé Mitraud et en ont fait un
colosse, portable encore, il est vrai, mais un de ces jours trop
lourd, même pour le triomphe. La chose est devenue si forte que ce ne
sont plus les lauriers de Miltiade qui doivent empêcher de dormir ce
nouveau Thémistocle: ce sont les siens. Un journal le comparait à
saint Paul... Tant de gloire est bien compromettante. Pour un prêtre,
c'est une gloire à faire peur.
[20] _De la Nature des Sociétés humaines_ (_Pays_, 11 janvier 1855).
[21] Librairie nouvelle.
Car l'abbé Mitraud--quel que soit son talent, qui est réel, et sa
charité, qui doit être ardente,--n'a pas converti ces messieurs. Il
leur a plu. Il a ému leurs sympathies, mais il ne les a pas changés.
Des philosophes ne se convertissent pas par la vertu des brochures.
Quand cela leur arrive, il leur faut, comme à La Harpe, le coup de
tonnerre dans le sang de la place Louis XV et le chemin de Damas de la
guillotine! Mais, quant à des livres, ils en font trop pour que le
_Prends et lis_ du figuier d'Augustin se renouvelle. C'est donc du
haut de leurs idées et de leur orgueil que les ennemis de l'Église ont
fait tomber l'éloge sur le front épanoui de l'abbé Mitraud et qu'ils
ont tendu leur main de Grecs (_Timeo Danaos et dona ferentes!_) à son
catholicisme romain. Certainement, la montagne n'est pas venue à lui.
Faut-il donc conclure qu'il soit allé à la montagne?... Nous aurions
bien voulu le nier. Malheureusement, c'est impossible. Nous avons lu,
avec l'attention qu'il mérite, le livre de l'abbé Mitraud sur la
_Nature des Sociétés humaines_, comme il dit, et ce livre, dont tout,
pour nous, jusqu'au titre, manque de rigueur et de vérité, nous a jeté
dans des perplexités étranges. A ce titre seul nous avions reconnu le
problème du temps présent, la chimère du siècle, comme disait saint
Bernard,--car les littératures font beaucoup de théories sociales
lorsque les peuples ont relâché ou brisé tous les liens sociaux,
absolument comme on écrit des poétiques lorsque le temps des poèmes
épiques est passé,--et il était curieux de savoir comment le prêtre
avait remué à son tour le problème vainement agité si longtemps par
les philosophes. Tant de mains que l'on croyait puissantes s'étaient
blessées, comme des mains d'enfant, à pousser ce cerceau dans le vide,
que nous nous demandions s'il fallait accuser la faiblesse maladroite
des hommes ou la difficulté radicale du problème. Eh bien, après y
avoir regardé, nous nous le demandons encore! Le prêtre, aujourd'hui,
n'a pas plus avancé la question que les philosophes. Seulement ce
n'est pas l'infortune du résultat qui les a rendus si doux pour lui,
car nul d'entre eux ne doute de la virtualité de ses idées. Ils ne
sont pas si bêtes que d'être sceptiques sur leur propre compte! La
philosophie a remplacé la foi religieuse, qui pour tant de gens est
une duperie, par l'infatuation de la vanité, qui pour tout le monde
est un profit.
Mais si ce n'est pas le même malheur et le même sentiment
d'impuissance qui unissent si tendrement, pour le quart d'heure, les
écrivains philosophiques de ce temps et l'abbé Mitraud, il faut donc
qu'il y ait dans le livre de ce dernier un fond de choses qui soit un
terrain commun où ils se rencontrent et s'embrassent, une petite île
des Faisans quelconque où le prêtre et le philosophe passent leur
traité des Pyrénées. Voilà ce que nous désirions et ce que nous avons
vainement cherché pourtant dans le livre qui nous occupe. Le
croira-t-on? dans ce traité qui s'intitule somptueusement _De la
Nature des Sociétés humaines_, le fond des choses, s'il en est un,
n'est pas visible. Il n'est pas mis en lumière une seule fois. Ce
livre qui nous promet un système ne le donne point: il nous l'annonce,
et, après des réfutations tardives de doctrines épuisées, réfutations
qui ne peuvent pas passer décemment pour des prolégomènes, il nous
renvoie au _numéro prochain_, c'est-à-dire à un second volume qu'il
nous faut attendre pour juger la valeur philosophique de Mitraud.
Certes! pour notre compte, nous attendrons très volontiers. Mais
l'abbé Mitraud aurait tout aussi bien pu s'attendre lui-même; car
«c'est souvent une force que de savoir s'attendre»,--a dit madame de
Staël. L'auteur des _Sociétés humaines_ a mieux aimé envoyer devant
lui ses premiers bagages. Littérairement, il a eu tort. Il a eu tort
aussi dans l'intérêt de ses idées... futures. Qu'il le sache bien! si
libre que soit un auteur dans l'application de sa méthode et dans
l'exposition de ses théories attardées, il est des formes littéraires
qui sont comme les devoirs de politesse de la pensée. Nous en
prévenons l'abbé Mitraud, le public est un sultan blasé et superbe. Il
aura mal aux nerfs d'une lecture qui le mène et le courbature pendant
quatre cent cinquante pages pour ne lui apprendre que ce qu'il sait et
pour le laisser où elle l'a pris.
Mais, _sans prévoir les malheurs de si loin_, jusqu'ici, il faut bien
le dire, tout a réussi à Mitraud. Cette absence de théorie,--nous ne
disons pas absolument d'idées,--ce renvoi aux calendes grecques d'un
second volume, cette discrétion d'un homme qui sait gouverner sa
philosophie intérieure,--car s'il y avait un prix Montyon de la
réticence il serait gagné par l'abbé Mitraud,--tout cela, qui aurait
perdu un autre homme devant la Critique, ne s'est pas retourné contre
lui. La Critique a été pour l'heureux auteur une dame Mécène, au lieu
d'être une dame Xantippe, comme elle l'est, hélas! presque toujours.
Assurément il devait y avoir un mot caché à cette énigme. Nous croyons
l'avoir deviné.
En effet, si, philosophiquement, le fond des choses manque au livre
des _Sociétés humaines_, si la théorie n'y bâtit même pas la première
arche du pont sur lequel elle doit passer, il y a néanmoins, dans
cette oeuvre d'expectative, des opinions qui font prendre patience aux
plus pressés et qui préviennent sur ce qui doit suivre. Il est sûr
qu'il n'est en retard qu'en faveur du mouvement. Il y a des
affirmations parfois, mais bien plus souvent des tendances qui sont
comme une aurore d'idées, un peu brumeuse encore, il est vrai, mais à
travers laquelle les philosophes, qui ont la vue bonne, voient très
clair. Si enveloppées et si drapées qu'elles soient, si ingénieuses de
réserves et d'explications qu'elles puissent être, il s'échappe des
doctrines des hommes, il suinte, pour ainsi parler, de leur pensée et
de leur expression, de ces vapeurs intellectuelles qui pénètrent et
qui avertissent. Impossible de s'y tromper! La sonnette du lépreux
s'entendait avant qu'on ne vît le pauvre malade... L'abbé Mitraud, qui
a, selon nous, dans la pensée, la contagion des maladies spirituelles
contemporaines, fait entendre à nos coeurs et à nos esprits une triste
sonnette dans ce premier écrit où sa personnalité philosophique,
c'est-à-dire sa théorie, ne paraît pas encore, mais s'annonce. Ceux
pour qui elle n'a pas le même timbre que pour nous ont bien reconnu
l'homme qui s'annonçait ainsi, et tel est le secret de leur accueil et
de leurs éloges. Ne l'oubliez pas! il est si bien à eux qu'ils l'ont
laissé s'acharner tout à son aise contre les doctrines plus ou moins
mortes de Cousin, Thiers et Proudhon, et qu'ils ne l'ont nullement
troublé dans ce piétinement de cadavres par la très excellente raison
que les philosophes ont le droit de se battre entre eux, comme
Sganarelle et sa femme, sans que personne y trouve à redire. Selon
nous, à défaut d'autres marques, cela seul eût prouvé qu'ils le
reconnaissaient pour un des leurs, c'est-à-dire pour un philosophe,
malgré sa foi et son titre de prêtre,--et ils avaient raison, du
reste, car, malgré tout cela, il en est un!
Oui! il en est un... C'est un philosophe. Sa fonction de prêtre ne l'a
point préservé. Il a bu à cette coupe de la philosophie comme le
siècle dernier l'a faite, de cette philosophie qui est devenue
l'abreuvoir de tous les esprits, et même des plus médiocres, et il s'y
est enivré! L'abbé Mitraud, avec ses tendances générales et son manque
provisoire de théorie carrée et résolue, nous fait l'effet d'une
espèce d'abbé de Saint-Pierre, mais renouvelé, rajeuni, rajusté par
les formes et le langage de la discussion au XIXe siècle. C'est un
utopiste du même genre, resté utopiste malgré des expériences qui
auraient corrigé l'abbé de Saint-Pierre s'il avait vécu dans notre
temps et si les prêtres, tombés de plus haut que les autres hommes
dans l'ordre spirituel, pouvaient se relever et n'étaient pas presque
toujours incorrigibles!
Tête que j'oserai appeler anti historique, cervelle rechercheuse
d'abstractions, l'abbé Mitraud n'a ni le sens de l'histoire ni le sens
de la nature humaine. Toute profonde réalité lui échappe. Comme
l'homme au projet de _paix perpétuelle_, et comme beaucoup d'autres
rêveurs d'une date moins ancienne et qu'il vante dans son livre, il ne
comprend rien à ce grand fait de la guerre, qui, à lui seul, est toute
une philosophie. Il ne le comprend ni dans l'ordre politique, ni dans
l'ordre moral, ni dans l'ordre domestique. Il le méconnaît. D'un autre
côté, vainement l'Église lui a-t-elle appris cette charité chrétienne
qui a suffi au monde depuis l'Évangile, il ne s'en est pas moins
laissé mordre par la brebis enragée de la philanthropie moderne, et,
comme l'école tout entière du XVIIIe siècle, qu'il essaie de combattre
mais qui le tient sous elle comme un vaincu, il se préoccupe, à toute
page de son livre philanthropique, du droit _de chaque homme_
vis-à-vis de la société, et il va chercher ce _droit individuel_ dans
des notions incomplètes ou fausses pour l'exprimer dans de nuageuses
définitions, que le XVIIIe siècle n'aurait certes pas repoussées!
«_Le droit_--nous dit-il assez grossièrement quelque part--_est la
résultante des droits de la nature_.» Est-ce que le XVIIIe siècle
n'aurait pas signé cette phrase-là? L'abbé Mitraud est un de ces
esprits qui croient au développement futur ou possible sur la terre
d'une justice et d'une liberté absolues, et qui commencent par oublier
les conditions de la nature de l'homme et les idées qu'il faut avoir
de la liberté et de la justice; car la liberté a ses trois limites, de
nombre, de mesure et de poids, qu'aucune théorie ne saurait briser, et
la justice a son glaive à côté de sa balance, le glaive qui, par la
rigueur du retranchement, rétablit l'égalité des proportions.
Révolutionnaire, quoiqu'il dise pour s'en défendre, l'auteur de la
_Nature des Sociétés humaines_ a écrit que «_les révolutions sont les
suprêmes efforts du genre humain pour découvrir les vraies conditions
de sa vie, pour les définir exactement et s'y soumettre_»; ce qui
revient positivement à dire que toutes les ivrogneries de la colère
doivent servir à clarifier la vue... Singulier collyre, il faut en
convenir! Enfin, comme tous les utopistes de ce temps et de tous les
temps qui ont renversé le grand aperçu chrétien, l'abbé Mitraud semble
prendre la société pour un état définitif au lieu de la concevoir
comme un état de passage, et alors la question devient pour lui ce
qu'elle fut, par exemple, pour Fourier, Saint-Simon et tant d'autres
réformateurs, c'est-à-dire qu'elle consiste à trouver des institutions
qui établissent le ciel sur la terre,--ce qu'on cherchera probablement
longtemps encore!--au lieu de faire monter la terre dans le ciel,
comme la religion nous l'enseigne, et, dans son affranchissement des
âmes, sait l'exécuter tous les jours.
Telles sont les idées qui circulent, à l'état plus ou moins confus,
dans le livre de Mitraud, et qui créent une parenté d'erreur profonde
entre son ouvrage et tant d'autres écrits fades et dangereux. Le
danger des livres est relatif. Il tient autant à ceux qui les lisent
qu'à ceux qui les composent. Les peuples vigoureux et purs ont des
livres sévères comme de fermes législations. Mais, quand ils
s'énervent, l'utopie de leurs penseurs s'énerve aussi et tombe au
niveau de la moralité générale. C'est ce qui est arrivé à l'abbé
Mitraud. La théologie, qu'il a étudiée et qui aurait dû donner de la
trempe à son esprit, n'a pu l'empêcher d'être et de rester un
métaphysicien d'un ordre inférieur, qu'attire un problème qui échappe
à sa portée. Il est évident, en effet, qu'au-dessous de toute cette
battologie philosophique l'auteur de la _Nature des Sociétés humaines_
ne sait pas ce qu'on doit entendre par ce mot de société dont il se
sert, et qu'il en confond la notion métaphysique avec la notion
historique des différents peuples qui se sont agités sur la terre et
se sont efforcés de réaliser cet idéal de société qui, pour
l'incrédule, n'est qu'une ironie, et pour le chrétien, qu'une
aspiration. Il a vu, à la vérité, passer à travers l'histoire des
masses d'hommes, sous la lance de leurs conducteurs. Mais cet état des
multitudes dans l'univers donne-t-il le droit d'affirmer, à un penseur
rigoureux, que l'idéal social existe réellement sur la terre en dehors
de cette société--qu'on nous passe le mot!--crépusculaire créée par
le christianisme, entre les ténèbres de l'ancien monde et la lumière
du Jour Divin?
Car voilà la question qu'un esprit plus méthodique et plus creusant
que l'abbé Mitraud aurait posée à la première page de son livre, et
qui, résolue, aurait éclairé toutes les autres. Hors le christianisme
y a-t-il un idéal de société, en d'autres termes, une société digne de
ce nom, dans son sens absolu et métaphysique, et s'il n'y en a pas
d'autre cette _unique_ société est-elle soumise, ou ne l'est-elle pas,
à la loi du progrès indéfini comme les philosophes la comprennent?...
Mitraud ne s'est pas expliqué sur ce point fondamental avec une
netteté suffisante. Il tourne et patine autour de la question en
effaçant sa personne et sa pensée, mais en le lisant on ne voit pas
clairement (quoiqu'on ait peur de le deviner) vers quelle opinion il
se range, en matière de perfectibilité ou d'imperfectibilité sociale.
Cependant, sur ce point-là, il n'est pas loisible de balancer ou de se
voiler. Certainement, nous ne croyons pas que l'abbé Mitraud puisse
méconnaître l'unité de la tradition sociale, plus ou moins violée chez
tous les peuples, moins un, qui ont précédé le christianisme, et qu'il
ne sache pas tirer la conclusion forcée, inévitable, de ce fait
immense qu'avant Jésus-Christ toutes les sociétés, excepté la société
juive, étaient en dehors de l'ordre moral. Seulement, s'il la tire
comme nous, cette conclusion; si, pour lui comme pour nous, la vérité
sociale a été révélée à Moïse pour être complétée par Jésus-Christ,
nous demanderons à Mitraud s'il y a et s'il peut y avoir des
_interprétations_ ou des _développements_ ultérieurs à cette vérité
sociale et au christianisme tels que l'Église les enseigne et les a
toujours enseignés. Nous lui demanderons, enfin, s'il y a un
christianisme transcendant, supérieur, un christianisme de l'avenir
qui réalisera en ce monde une société parfaite, ainsi que l'ont cru
tous les hérétiques, tous les illuminés et tous les utopistes de la
terre; et s'il nous répond qu'il n'y en a pas, nous lui demanderons
alors pourquoi son livre?
Oui! pourquoi ce livre, où l'on cherche en vain ces idées fortes,
sensées, pratiques, allant au coeur de la réalité, les idées enfin
d'un prêtre catholique qui vient, après les philosophes, parler
_société_ à son tour? Pourquoi l'abbé Mitraud, resté prêtre (nous en
convenons) dans la lettre de son livre, ne l'est-il pas resté dans son
esprit? Pourquoi les premiers mots qui vous frappent, dans un écrit
ayant la prétention d'être une solution chrétienne à la grande
question du temps présent, sont-ils une définition orde et païenne de
la notion de droit: «Le droit est la résultante des besoins de la
nature»? Pour un homme qui, comme l'abbé Mitraud, doit avoir de la
théologie et de la tradition dans la tête, le droit a-t-il son
expression ailleurs que dans les relations de la famille? Or, l'auteur
des _Sociétés humaines_ touche-t-il une seule fois à cette question de
la famille, type et pierre angulaire de toute société, et à l'aide de
laquelle un penseur énergique aurait tout expliqué,--car Bonald n'a
pas tout dit, et il a même interverti les termes de sa trinité
domestique?
Mitraud, qui parle de société et d'analyse comme il parle de tout,
sans rigueur, sans serrer la voile d'une expression qui l'emporte à la
dérive de toute pensée et le noie à la fin dans une écume de mots
brillants, a-t-il analysé les éléments constitutifs de toute société?
A-t-il vu quelles en étaient les institutions essentielles,
nécessaires, et au sein desquelles les familles doivent se grouper et
se mouvoir? S'il l'avait vu est-ce une théorie après laquelle il
aurait couru (et court encore)? Au lieu d'une théorie n'aurait-il pas
fait une histoire, l'histoire de la constitution catholique qui n'est,
au fond, que le jeu harmonieux des constellations de la famille dans
le zodiaque de l'ordre, et qu'il aurait opposée, comme une suprême
réponse, à tous ces essais de société mécanique rêvés par les
philosophes du XIXe siècle en dehors du sociisme humain? L'abbé
Mitraud nous dit bien, il est vrai, que «le catholicisme renferme
toute vérité», qu'il est «l'affirmation universelle», qu'il n'y a pas
«une loi qu'il ne contienne». Généralités assez vulgaires, qui ne
signifient que quand on les explique ou quand on les féconde! Il
fallait les dégager, ces lois dont on parle, et c'est ce que Mitraud
n'a pas fait. Le caractère de son ouvrage est un vague immense sur
toutes choses; sorte de harpe éolienne philosophique, qui donne des
notes et ne joue pas d'airs. C'est peut-être l'explication de son
succès parmi les esprits les plus différents d'opinion. Chacun voit
ce qu'il veut dans les nuages. L'abbé Mitraud a charmé également
beaucoup d'esprits inexacts et innocents, et beaucoup d'autres,
cruellement logiciens, et qui ne bougent pas à cette heure, mais dont
il connaîtra peut-être plus tard la logique et la perversité.
Et qu'il ne s'y trompe pas! l'éloge que font ces derniers de son livre
n'a été combiné que pour cela. Pousser un esprit de bonne foi et de
bonne volonté, mais sans connaissance de la profondeur des partis et
de leurs desseins, sur la voie dangereuse où il s'est imprudemment
avancé, lui retourner un jour ses idées contre ses intentions,
compromettre un prêtre, compromettre Dieu, dans cette question du
socialisme contre laquelle un gouvernement d'énergie ferait plus que
tous les écrivains réunis, voilà ce que l'abbé Mitraud, dans les
illusions de sa charité, ne voit pas au fond des éloges donnés à son
livre par tous ceux-là qui devraient le plus le repousser. Nous
l'avons dit déjà, mais il faut le crier: le livre de Mitraud pose la
nécessité d'une théocratie, et les ennemis jurés de toute théocratie
l'acclament. Et ce n'est pas tout! Le même livre s'inscrit en faux
contre la souveraineté politique de l'homme et contre la souveraineté
philosophique de la raison, et tous ceux qui veulent et posent dans
leurs théories que les gouvernements personnels et hiérarchiques
doivent être remplacés par des mécaniques sociales dont ils ont le
devis tout fait dans leur poche, et les rationalistes de toute nuance,
protestants, hegeliens, sceptiques, l'acceptent comme la dernière et
la plus heureuse interprétation de l'Évangile des temps futurs.
Évidemment il y a une raison à cette anomalie, dont l'abbé Mitraud ne
se doute pas. Évidemment il y a pour les philosophes, dans cette
théocratie que l'abbé Mitraud appelle et qu'il justifie, je ne sais
quoi qui n'est pas la théocratie du moyen âge et du cardinal
Bellarmin, mais quelque chose qu'ils flairent avec plaisir et qui
odore, comme la théocratie de Gioberti, par exemple, de Gioberti, cet
autre abbé cher à cette ogresse d'abbés: la révolution! Il y a, enfin,
dans toute cette dilatation des entrailles catholiques de Mitraud,
qu'il ne faudrait pas cependant dilater au point de le perdre, ce
christianisme de l'utopie que la philosophie aime à embusquer partout
dans l'intérêt de son service, et qui, sur les débris des institutions
monarchiques, ferait volontiers descendre--et toujours sous la forme
d'une colombe!--un Saint-Esprit par trop désarmé.
Que l'abbé Théobald Mitraud se tienne donc pour averti!--et s'il a
réellement un système, un second volume dans la pensée, qu'il en
surveille l'expression et qu'il ne le lance dans le monde qu'après y
avoir regardé. La Circé des partis lui verse le philtre de l'éloge
pour faire de lui un compagnon d'Ulysse... ce qui n'irait pas mal à ce
jurisconsulte des _besoins de la Nature_. Qu'il prenne garde! qu'il se
défie et qu'il soit plus fort que Circé! Ce que nous disons ici est
au-dessus de toute critique littéraire. Mais, quand il s'agit d'un
livre sur la _Nature des Sociétés humaines_, la Critique, sous peine
de n'être pas au niveau de sa tâche, a plus que des considérations de
littérature à faire valoir. Du reste, littérairement, nous ne serions
pas moins sévère pour le livre de Mitraud que nous ne l'avons été
pour ce qu'il croit sa philosophie; car, littérairement, on ne trouve
ni la déduction ni l'ordre d'un livre dans cet écrit, décousu comme un
pamphlet, et qui n'a ni commencement, ni milieu, ni fin.
La Critique, cette _dissection sur le vif_, comme disait Rivarol, nous
a trop appris la physiologie littéraire pour que nous ne voyions pas
très bien, sous les lignes de la composition, quel a dû être le
procédé de l'auteur. Or, nous ne serions pas étonné que Mitraud, au
lieu de faire un livre dans sa complexe et forte unité, n'eût utilisé
d'anciennes notes, des fragments épars, en les rapprochant.
Cependant, nous l'avons dit au commencement de ce chapitre, l'abbé
Mitraud a du talent, et un talent dans lequel il entre du coeur. Il
est écrivain, il est nerveux, il est ému, il est éloquent. Mais cela
ne suffit pas sans l'intuition première, sans le point de départ bien
arrêté et dominateur. La logique même, qui conduit l'esprit du point
de départ au point d'arrivée, ne suffirait pas davantage, et Mitraud,
nous le reconnaissons, en a une très déliée et très forte contre les
sophistes contemporains. Ce qui lui manque, c'est donc le plus
important: c'est l'intuition, l'observation, le principe net et
subjuguant qui empêche de se méprendre sur la pensée d'un livre et
d'un homme et à la lueur duquel les amis se reconnaissent,--et les
ennemis aussi, malgré la ruse de guerre de leurs perfides
applaudissements!