Voici une surprise. Lorsque nous avons ouvert le livre que Caro a
publié sur Saint Martin[19], et qu'à la première page nous avons
trouvé, à côté du nom de l'auteur, le titre, toujours suspect, jusqu'à
l'inventaire des doctrines de celui qui le porte, de «professeur de
philosophie»; quand, à la seconde page, nous avons lu une dédicace à
MM. Jules Simon et Saisset, traités respectueusement et
affectueusement de «maîtres et d'amis», nous avons naturellement pensé
que le rationalisme contemporain allait, sans être un aigle, avoir
beau jeu du bec et des griffes contre le mysticisme pris à partie,
pour l'exécuter mieux et plus vite, dans la personne de Saint Martin.
Nous n'avons pas hésité à croire que ce grand égaré de Saint Martin,
qui a fait un livre intitulé _Ecce homo_, ne fût pris à son tour pour
l'_Ecce homo_ du mysticisme et outrageusement traité comme tel. Se
marier,--disait le grand lord Bacon,--c'est toujours donner des otages
à la fortune. Entre philosophes, la dédicace d'un livre, n'est-ce pas
comme un mariage d'idées? Et quand cette dédicace est adressée à
Saisset et Jules Simon, n'est-ce pas là un otage au rationalisme
qu'ils représentent et qu'ils servent, au rationalisme qui est la
mauvaise fortune de ce temps? Voilà ce que nous disions quand,
heureusement, la lecture de l'ouvrage de Caro a répondu à toutes nos
prévisions en les trompant. Ce livre, qui, de la personne très peu
connue jusqu'ici et maintenant plus étudiée de Saint Martin et de ses
idées, s'élève jusqu'à la hauteur d'une discussion et d'un jugement
sur le mysticisme en général, est une oeuvre qui veut être impartiale
et sévère. La Critique ne saurait l'oublier. C'est un de ces livres
discrets et transparents qui ne disent pas tout ce qu'ils pourraient
dire, mais qui le laissent entrevoir; c'est un de ces sphinx, au front
de marbre diaphane, à travers lequel perce le secret qu'on garde
encore mais qui doit un jour en sortir. Rien, en effet, dans un
ouvrage où la clarté qu'on trouve rend très difficile sur la clarté
qui n'y est pas, ne nous atteste d'une manière précise et fermement
articulée que l'auteur ait le bonheur d'être catholique; mais rien non
plus n'affirme qu'il ne le soit pas. Au contraire. Toutes les fois
qu'il y parle du catholicisme, ce n'est pas seulement avec un respect
qui est plus que de la convenance, mais c'est avec une telle
intelligence qu'on croirait presque à la sagesse de la foi. Quoiqu'il
juge le mysticisme au point de vue de la philosophie et de la
métaphysique humaines, et qu'à ce point de vue il le repousse et le
condamne comme n'apportant sous le regard de la connaissance aucun
système véritablement digne de ce nom, l'auteur est non moins net et
non moins péremptoire quand il le prend et quand il le juge au point
de vue du catholicisme.
[18] Caro: _Du Mysticisme au XVIIIe siècle; Essai sur la vie et les
doctrines de Saint Martin, le philosophe inconnu_ (_Pays_, 23 mai
1853).
[19] Hachette et Cie.
Nous l'affirmons, avec une joie qu'un regret tempère: un catholique
qui se serait plus hautement avoué dans un tel livre et qui y aurait
mis bravement le crucifix sur son coeur aurait dit davantage; mais,
sur la limite où Caro s'arrête, si un catholique avait pu s'y arrêter
il n'aurait peut-être pas dit mieux.
Et, véritablement, pour qui n'a pas abandonné l'observation et
l'analyse, le mysticisme--quelle que soit la forme qu'il revêt--n'est
jamais qu'une aberration du sentiment religieux en vertu de sa propre
force, si une autorité extérieure ne le règle pas et ne contient pas,
d'une main souveraine, la turbulence de ses élans. Or, nous ne
connaissons dans l'histoire du monde que le catholicisme qui ait
jamais pu régler et contenir cet extravasement de la faculté
religieuse, parce que le catholicisme, cette force organisée de la
vérité, a, par son Église, l'autorité éternellement présente et
vigilante qui sauve l'homme de son propre excès et le ramène, tout
frémissant, à l'unité, quand le malheureux s'en écarte, fût-ce même
par une tangente sublime! Partout ailleurs que sous le gouvernement de
l'Église et en dehors de son orthodoxie le mysticisme,--et il en faut
bien prévenir les âmes ardentes et pures qu'une telle coupe à vider
tenterait,--le mysticisme n'a donc été et ne continuera d'être qu'une
immense erreur et une éblouissante ivresse de cette faculté de
l'infini, la gloire de l'homme et son danger, et qui fait de
lui--diraient les naturalistes--un animal religieux. Certes! la longue
chaîne du mysticisme a bien des anneaux; mais, depuis le fakir de
l'Inde, livré aux voluptés et aux martyres de l'extase, jusqu'à ces
illuminés des _voies intérieures_ dont parle Saint Martin en parlant
de lui-même, tous les mystiques ne sont guères, en fin de compte, que
les victimes plus ou moins foudroyées du sentiment religieux, trop
fort pour l'homme quand il se confie sans réserve à sa chétive et
traître personnalité.
Quel est donc l'insensé qui ne se défierait jamais de son âme? Est-ce
que le roseau qui perce le mieux la main humaine n'est pas le «roseau
pensant» de Pascal? De toutes les religions connues le catholicisme
ayant le mieux traité la personnalité de l'homme selon ce qu'elle
vaut, en lui arrachant son orgueil, a eu seul aussi la puissance de
creuser un lit dans les âmes pour ce torrent de l'infini qui submerge
certaines natures et finirait par les engloutir. Lui seul, dans cette
balance si vite faussée de nos facultés, a fait équilibre au bassin
qui penche, sous le poids accablant de l'amour, en jetant dans l'autre
bassin la charge de l'obéissance. C'est ainsi qu'il a créé, au milieu
de toutes les contradictions de l'être humain, la plus divine des
harmonies, et qu'en nous donnant des saints comme François de Sales,
Barthélemy des Martyrs, sainte Thérèse, sainte Brigitte, sainte
Catherine de Sienne, François-Xavier, Louis de Gonzague, Stanislas
Kostka, Philippe de Néri, Jean de Dieu, Angèle de Brescia et tant
d'autres, il a réalisé pendant un moment sur la terre une vraie
transposition du ciel!
Telle est l'oeuvre, et je dirais presque le miracle du catholicisme.
Telle est, en vertu de son incorruptible puissance, l'assainissement
qu'il opère sur cette disposition à la mysticité qui, pour certaines
âmes, est encore bien moins une faculté qu'une maladie. Assurément,
Caro sait tout cela aussi bien que nous, et il en touche même un mot
en passant dans son chapitre du mysticisme en général. Mais la
Critique, qui a ses convictions, qui n'examine, ne raisonne et ne
conclut que du milieu d'elles, a le droit de demander au philosophe
pourquoi, dans un livre où toutes les questions liées à son sujet sont
touchées de manière à les faire vibrer dans les esprits, il a négligé
d'appuyer plus longtemps et plus fort sa juste et pénétrante analyse
sur le côté fécond et sanctifié du mysticisme. Le mysticisme des
religions fausses, le mysticisme hétérodoxe, et qui n'est qu'une des
faces, et la plus flamboyante, du monstre multiple de l'hérésie ou de
l'erreur, Caro nous montre très bien comment le catholicisme les
traite et quel droit indéfectible il a pour les condamner et pour les
punir. Mais, Caro en convient, il n'est pas au monde que ces sortes de
mysticismes, tous plus ou moins faux, plus ou moins individuels. Il y
a aussi le mysticisme dans la règle, dans l'orthodoxie, dans l'unité
de la foi et du dogme, dans l'obéissance de la discipline, le grand
mysticisme catholique enfin. Nous en avons nommé plus haut les plus
glorieux représentants et les plus splendides interprètes. Celui-là
n'est point une déviation de la faculté religieuse, il en est
l'exaltation; mais l'exaltation dirigée, l'enthousiasme ardent et
profond et cependant gouverné, cette espèce d'enthousiasme qui a le
regard clair au lieu de l'avoir ébloui, et qui, multipliant pour la
première fois son intensité par sa durée, ne défaille jamais parce
qu'il se retrempe dans l'inextinguible flamme de l'Unité comme à la
source vive de la lumière. Un tel fait, de quelque nom qu'on
l'appelle, de quelque explication qu'on l'étaie, méritait d'avoir une
plus large place que celle qui lui est accordée dans un livre ayant
pour but de descendre au fond de la question du mysticisme. Cependant,
est-ce prudence? est-ce inattention? Caro passe rapidement auprès de
ce fait, qu'il mentionne, mais qu'il ne creuse pas. Lui, dont les yeux
sont fins et sûrs, n'a-t-il pas senti que s'il les avait fixés
profondément sur ce qui n'est pas seulement une distinction nominale,
faite par la haute sagesse gouvernementale de l'Église, il n'aurait
pu s'empêcher de voir, se détachant du fond commun des idées et des
phénomènes imputés au mysticisme pris dans son acception la plus
générale et la plus confuse, un autre mysticisme, ayant ses caractères
très déterminés,--l'éclatante réalité, enfin, qui contient la vérité
intégrale que la religion seule met sous les mains de nos esprits,
mais dont la philosophie les détourne?... Alors le dernier mot du
livre aurait été dit, et ce mot n'eût pas été une négation.
Car, en pressant bien, voilà la fin et la conclusion d'un écrit auquel
nous voudrions moins de réserve. L'auteur, dont nous pressentons les
opinions à certains accents qui passent à travers les surveillances de
sa pensée, l'auteur nie à Saint Martin et au mysticisme la vérité
philosophique et religieuse,--ces deux vérités qui, pour nous, n'en
font qu'une, mais que les rationalistes croient très habile de
séparer. Et il a raison s'il ne s'agit ici que de Saint Martin, «le
philosophe inconnu du XVIIIe siècle», et du mysticisme hors
l'orthodoxie, du mysticisme de l'hérésie ou de l'erreur. Mais,
sérieusement, et pour qui n'ignore pas la pente des choses et où la
logique pousse l'esprit encore plus qu'elle ne le mène, pour qui nous
a prouvé que le mysticisme de Saint Martin, comme tout mysticisme en
dehors de la règle posée par l'Église, traîne l'esprit jusqu'au
panthéisme, pour un homme expérimenté en ces matières, qui sait fort
bien qu'il n'y a plus maintenant face à face, en philosophie, que le
catholicisme et le panthéisme, et que toute idée se ramène forcément
à l'un ou à l'autre de ces grands systèmes sans pouvoir jamais en
sortir, était-ce bien la peine de s'interrompre et de s'arrêter?
Fallait-il rester devant un mur si transparent, dont l'impénétrabilité
peut-être effrayait moins que la transparence? Une vraie critique
philosophique, si elle avait voulu mériter l'honneur de son épithète,
devait-elle, après avoir accumulé les négations, s'enfoncer et
disparaître dans le néant qu'elle avait fait, et, sous peine de trop
ressembler à tout ce qu'elle avait pulvérisé, n'était-elle pas tenue
d'ajouter et d'affirmer quelque chose de plus? Que si elle n'affirmait
pas, ne retombait-elle point inévitablement à la monographie pure et
simple, aux petites analyses, qui pincent les fibrilles des choses au
lieu de les briser d'une seule et grande rupture dans leurs muscles
les plus résistants? Ne revenait-elle pas, enfin, à tous ces procédés
microscopiques si chers et si familiers aux philosophies infécondes,
aux philosophies sur le retour?... Nonobstant de si tristes conditions
acceptées, le livre de Caro, tout incomplet qu'il soit par la
conclusion, est d'un intérêt très vif encore. Nous y avons trouvé ce
qui _vivifie_ tous les livres philosophiques: la verve de la
discussion, la propriété du langage, et surtout la nouveauté
inattendue et piquante du renseignement.
On y était tenu avec Saint Martin plus qu'avec aucun autre. Saint
Martin n'a point le rare privilège des grands esprits nets, des hommes
à découvertes dans l'ordre de la pensée et à résultats positifs.
Ceux-là, on les trouve sans les chercher dans ce qu'ils ont fait et
dans les influences qu'ils ont laissées après leur passage, tandis que
déjà, et à la distance d'une moitié de siècle, il nous faut chercher
Saint Martin pour l'apercevoir. De son vivant, il aimait à s'appeler
le philosophe inconnu, et il a bien manqué de sombrer sous ce nom-là
dans la mémoire des hommes, puni justement, d'ailleurs, par
l'obscurité de tous ces petits mystères de secte dans lesquels il
avait comme entortillé sa pensée. Sans le mot enthousiaste de madame
de Staël dans son _Allemagne_, un autre mot plus grave et mieux pesé
de J. de Maistre dans ses _Soirées de Saint-Pétersbourg_, l'image de
Joubert, qui en fait un aigle avec des ailes de chauve-souris, et
quelques lignes impertinentes de Chateaubriand dans ses _Mémoires
d'outre-tombe_, qui donc, dans le monde du XIXe siècle, connaîtrait
_de vue_ Saint Martin, sinon les curieux qui lisent tout et qui se
font des bibliothèques de folies? Le temps a marché sur les hommes qui
croyaient au grand mystique des voies intérieures et qui
sympathisaient à ses idées. Il a péri presque tout entier. Il n'a
point laissé de trace et de ciment parmi eux, comme Swedenborg, cet
autre mystique, qui passa aussi sa vie dans la contemplation et dans
l'obscurité, mais dont le système, plus hardi et plus exprimé, a jeté
un éclat qui rappelle les aurores boréales de son pays. Swedenborg a
encore des milliers de disciples. Il est vrai qu'ils sont en
Amérique,--ce qui diminue le mérite d'en avoir,--dans le pays qui pare
sa jeunesse avec les oripeaux tombés de la tête branlante de la
vieille Europe. Saint Martin n'en a guères nulle part... Le
mysticisme, qui est de tout temps comme l'orgueil de l'homme, sa
personnalité et sa soif d'infini, a changé de peau comme un serpent.
Il n'en est plus où il en était au XVIIIe siècle, et Caro, nous
développant la doctrine de Saint Martin, cette mystérieuse et nuageuse
doctrine qui partit de Boehm pour aboutir misérablement à une madame
de Krudner, nous produit bien moins l'effet d'un philosophe que d'un
antiquaire, qui nous désenveloppe une momie et nous fait compter ses
bandelettes.
Du reste, philosophe ou antiquaire, Caro s'est préoccupé, surtout et
avant tout, d'être historien. La biographie intellectuelle de Saint
Martin n'était qu'une curiosité philosophique, mais, rattachée à
l'histoire du XVIIIe siècle, elle prenait presque aussitôt de la
consistance et de la valeur. Alors il ne s'agissait plus des
excentricités de la pensée d'un homme plus ou moins doué d'imagination
ou de génie, il s'agissait du génie même ou de l'imagination de son
époque, dont un homme, quels que soient sa force et son parti pris,
dépend toujours. Le grand préjugé contemporain, c'est de croire que le
XVIIIe siècle fut uniquement le siècle de l'analyse, de la philosophie
d'expérience, des sciences positives, de la démonstration, de la
clarté, quand la vérité est qu'il fut autant le siècle des synthèses
éblouissantes ou ténébreuses, des _à priori_ audacieux, des sciences
menteuses à leur nom, enfin de l'indémontrable en toutes choses.
Prendre un siècle comme un homme, par ses prétentions, est un mauvais
moyen de le connaître, même quand il s'agit d'apprécier le mal qu'il
a fait... ce qui paraît toujours facile. Caro s'est bien gardé d'une
vue si superficielle et si confiante. En détaillant, sous son analyse,
l'individualité de Saint Martin, il a compris que cette plante étrange
avait pourtant sa racine dans le terrain de son siècle, et, pour qu'on
ne pût s'y méprendre, il nous a retourné le siècle en quelques traits
justes et profonds et nous en a ainsi montré le fond et la superficie.
Or, c'était une époque de mysticisme, autant et plus que les siècles
dont on s'était le plus moqué. Voltaire ricanait là-bas, auprès de sa
goutte d'eau; mais le monde roulait son train éternel sous le souffle
de la croyance, et de la croyance dévoyée, de la croyance insensée,
superstitieuse et bête, parce qu'elle était individuelle, parce
qu'elle était sortie du vrai dogme et de l'unité. L'illuminisme
s'étendait comme une longue nuée sur l'horizon intellectuel du temps.
Il avait le vague de la nuée; mais il en avait l'électricité. Il était
partout. On ne le nommait pas partout par son vrai nom; mais partout,
du moins, il se sentait, et les esprits les plus matériels, les plus
attachés aux angles des choses positives, portaient ses invisibles
influences, comme on porte une température.
En Allemagne, où l'on n'a pas plus peur des mots que des idées, il
s'était hautement et fièrement organisé. Berlin avait vu naître une
secte qui s'appela plus tard la secte d'Avignon et qui fut suivie de
la grande société des «Éclaireurs» (Aufklærer), laquelle se répandit
dans l'Allemagne entière et jusque sur les pics de la Suisse. Caro--et
nous prenons acte de ceci venant d'un philosophe--nous les donne pour
les précurseurs de Hegel. Le chef influent de cette secte était le
fameux Nicolaï, le libraire prussien, assez oublié à présent, qui
tenait l'opinion, la critique et la littérature sous la triple fourche
de la _Gazette littéraire d'Iéna_, du _Journal de Berlin_ et du
_Muséum allemand_. L'ascendant de Nicolaï à Berlin, Weishaupt
l'obtenait en Bavière. C'était un Proudhon en action qui devançait la
théorie, comme les poètes devancent les poétiques, et qui voulait
détruire tous les gouvernements. En Suisse, Lavater couvrait de je ne
sais quelles vertus, plus dangereuses que des vices, car elles font
illusion, un mysticisme qui touchait à l'illuminisme allemand par une
extrémité et par l'autre à la théurgie. Gasner, Cagliostro, Mesmer,
ces puissants jongleurs, se jouaient de l'imagination et des passions
de l'Europe incrédule... folle d'un besoin de croire qu'elle avait
voulu supprimer. En Angleterre, il n'y avait pas, il est vrai,
d'associations comme en Allemagne, mais une vogue immense entourait
William Law, qui commentait ce vieux Boehm, si cher aux imaginations
des races germaniques. En Suède, Swedenborg éclatait et jouissait
d'une autorité illimitée. En France enfin, le pays des railleurs, où
«les torrents» de madame Guyon ne s'étaient pas écoulés sans laisser
les fanges molles et chaudes du quiétisme au fond de bien des âmes,
les dispositions à une mysticité sans guide et sans appui étaient si
grandes que l'odieux jansénisme même, cette froide chose, arrivait
aussi au mysticisme, non par la tendresse, mais par l'orgueil. Tel
était en réalité le XVIIIe siècle quand y apparut Saint Martin.
Il ne fit aucun fracas tout d'abord, pas plus que depuis. C'était une
intelligence recueillie, une espèce de sensitive de la pensée qui
fleurissait pudiquement dans la solitude, la méditation et le mystère,
et qui se rétractait avec trouble, et presque honteusement, sous le
doigt si souvent familier, maladroit ou brutal, de la publicité. S'il
eut des lueurs,--comme dit madame de Staël,--il eut plus de parfums
encore, et c'est qu'il est des fleurs dont le calice, à certains
moments, semble verser de la lumière. Fleur rêveuse de mysticité, il
ressemblait à une de ces fraxinelles, à une de ces capucines
timidement phosphorescentes, comme on en trouve parfois le soir sur
les murs disjoints des vieilles chapelles. Pénétré, dès sa jeunesse,
des influences fatalement mystiques d'une société qui, comme le dit
excellemment Caro, ne pouvait secouer le joug de ses croyances que
pour tomber sous le joug de ses illusions, il ne monta point sur
l'horizon intellectuel de son temps comme un astre plein de puissance,
mais il s'y coula furtivement, comme un rayon qui s'égare. Son nom
même, il ne le donna point à la secte qu'il allait créer. Il le trouva
et il le prit. Les martinistes, chose singulière! existaient avant
Saint Martin. Un juif portugais, savant dans la cabale, nommé Martinez
Pasqualis, avait fondé, en 1768, la secte des martinistes, «vouée aux
oeuvres violentes de la théurgie», et c'est de cette école que Saint
Martin fut le fils; mais bientôt le fils dissident. Martinez mort, il
la modifia. Doué d'une âme qui fut son génie, on aurait pu dire de lui
le mot charmant du vieux Mirabeau, qu'«il était fait de la rognure des
anges». Mais, puisque des anges sont tombés, une telle rognure ne
garantit pas les hommes, et Saint Martin, si chrétiennement né, se
perdit. Certes! si l'Église a des mélancolies comme celles des mères,
ce doit être en voyant se détacher d'elle des âmes comme celle de
Saint Martin. Déjà tout plein de Swedenborg, qu'il n'acceptait pas
dans toute son audace, en relation avec le commentateur William Law,
il lut Boehm, et tout fut dit. Sa vocation et sa chute furent
décidées. Voilà le plus grand événement de sa vie, dit-il, et il a
raison. C'était en 1781: «L'_aurore naissante_» de Boehm, qui se leva
dans l'éther de son âme, l'empêcha de voir cette autre et terrible
aurore qui allait s'étendre sur le monde des réalités et dans le ciel
sanglant de l'histoire. Biographe avec scrupule, Caro nous montre
Saint Martin abrité contre la révolution française dans le désert
intérieur de sa spiritualité, et, quand la tempête est passée, plus
tard, en 1795, il suit avec un intérêt mêlé d'éloge le solitaire,
devenu homme public, répondant sur la question de l'enseignement,
agitée alors officiellement par le pouvoir, aux attaques cauteleuses
de Garat, le rhétoricien de la sensation. Caro insiste beaucoup sur
cette discussion, dans laquelle Saint Martin déploya une aptitude
philosophique véritablement supérieure. Mais nous, qui ne sommes ni
professeur ni philosophe, Dieu merci! nous à qui la suite des temps a
trop appris que le spiritualisme du XIXe siècle a fait autant de mal
que le matérialisme du XVIIIe, nous nous intéressons fort peu à ce
débat entre Garat et Saint Martin. A notre sens, le philosophe inconnu
n'existe réellement que dans sa pensée religieuse, et c'est
exclusivement là qu'il faut le surprendre et le chercher.
Et, nous le répétons, Caro l'y a saisi avec habileté. Il nous a donné,
en quelques pages pressées et pleines, toute la substance médullaire
des doctrines de Saint Martin. En les lisant, on est surtout frappé de
cette idée que le XVIIIe siècle, dans sa haine contre le catholicisme,
n'a pas seulement trouvé, pour la servir, des raisonneurs et des
impies, comme l'affreuse société qui soupait contre Dieu chez
d'Holbach, mais aussi des âmes d'élite, des coeurs tendres, aux
intentions pures, de nobles esprits qui croyaient au ciel. Saint
Martin fut un de ces ennemis du catholicisme qui le frappèrent d'une
main chrétienne. Il avait au plus haut degré ce qui est le signe de
l'hérésie depuis que l'hérésie est dans le monde, c'est-à-dire la
haine du sacerdoce et la fureur de sa propre interprétation.
Qu'avaient de plus Luther et Calvin? Caro, qu'il faut lire si l'on
veut connaître cet hérésiarque au petit pied et qui se croyait et se
disait «né avec dispense», et qui peut-être, hélas! aurait été un
saint s'il avait eu l'obéissance; Caro tourne contre Saint Martin tous
ces grands arguments de l'Église contre le protestantisme qui, depuis
Bossuet, sont notre musée d'artillerie. C'est qu'effectivement Saint
Martin n'est qu'un protestant modifié.
C'est un protestant par l'esprit, avec un tempérament catholique.
Combinaison regrettable, qui le rend plus dangereux et plus nuisible
qu'un protestant!
En effet, pour nous dégoûter de l'erreur de son principe et de sa
doctrine, le protestant a la sécheresse de sa raison et la superbe de
son orgueil. Mais Saint Martin a l'imagination du poète, l'amour du
croyant, et son orgueil est si doux (car il y a toujours de l'orgueil
dans un chef de secte) qu'on le prendrait presque pour cette vertu qui
est un charme et qu'on appelle l'humilité. Voilà par quoi, de son
vivant, il a entraîné les âmes analogues à la sienne, qui sont, après
tout, il faut bien le dire, la meilleure partie de l'humanité. Portées
toujours en haut, comme lui, par leur aspiration naturelle, il a voulu
créer pour elles un christianisme supérieur et indépendant. Il a
oublié que, pour l'homme, l'abîme le plus terrible n'est pas celui
qu'il a sous les pieds, mais celui qu'il a sur la tête, et que l'âme,
comme le corps, meurt aussi bien de trop monter que de trop descendre.
Tel a été le tort de Saint Martin et le reproche qu'on peut lui faire.
Il a raffiné sur ce qui n'admet pas de raffinement, c'est-à-dire sur
la vérité du catholicisme, qui est la vérité absolue, et il a été,
dans l'ordre des choses religieuses, ce que furent les précieuses dans
l'ordre des choses littéraires. Mais ce qui n'a que l'importance du
ridicule en littérature, en religion devient criminel. Voilà pourquoi
il faut être implacable pour ces tentateurs d'une perfection
impossible, et quand ils ont, comme Saint Martin les avait, les
séductions de la pureté dans le talent et dans la vie, il faut l'être
pour leur génie, et même jusque pour leurs vertus.