IV

Vera, qui est certainement, en France, le plus distingué, le plus

savant et le plus net de tous, ne s'est pas inscrit en faux une seule

fois contre les idées et les tentatives de son maître. Dans son

_Introduction_, trop courte, et dans ses belles notes, dont il a

presque doublé les deux volumes de _la Logique_, il rapporte tout,

explique tout et consent tout, avec une docilité et une fidélité

égales. Je n'ai jamais vu d'esprit si fort et moins indépendant. C'est

là son originalité. Tout de même qu'on est parfois métaphysicien

malgré soi, en raison d'une conformation spéciale de la tête, et tout

en sachant très bien que la métaphysique est l'agitation instinctive

et réfléchie de problèmes qui n'ont pas toutes leurs solutions dans ce

monde, tout de même il y a des esprits qui, de conformation naturelle,

réfléchissent les métaphysiques qu'ils n'ont pas créées, et, pour nous

servir d'une expression hegelienne, qui _repensent la pensée_ des

autres.

Vera est un de ces purs miroirs intellectuels. On souffre un peu de

voir une intelligence d'une trempe si mâle, si solide et si claire,

porter perpétuellement l'image d'Hegel et la retenir, comme la glace

ne retient pas l'image mais comme le bronze retient l'effigie. On

souffre de voir un pareil homme suivre Hegel les pieds dans la trace

de ses pieds et presque servilement, si on pouvait être servile quand

on suit ce qu'à tort ou à raison on a pris pour la vérité.

Mais on se dit, malgré la crainte que j'exprimais au commencement de

ce chapitre, qu'il n'y a pas plus de fatalité pour l'esprit que pour

le coeur et que l'homme est son maître, tout en se donnant et même

après s'être donné un maître!

D'ailleurs, puisqu'il a l'orgueilleuse faiblesse de croire à la

science absolue, ce Vera, assez ferme de regard pourtant pour voir

qu'elle ne peut jamais, dans ce monde inférieur, être que relative,

contingente et bornée, autant pour lui Hegel qu'un autre! Autant même

pour nous, si nous y croyions!

Il est évident que Hegel est l'homme le plus éminent de la philosophie

dans la nation la plus forte en philosophie qu'il y ait présentement

dans le monde, et si c'est là une mesure très rassurante pour ceux qui

tiennent la philosophie pour le peu qu'elle est, c'est une chose

troublante et très entraînante pour ceux-là qui l'aiment, et qui

l'exagèrent parce qu'ils l'aiment. Seulement, il y a deux manières

d'aimer la philosophie: comme sa maîtresse,--on lui passe tout; comme

sa fille,--on devient exigeant pour elle. Jusqu'ici, comment Vera

l'a-t-il aimée, et comment, plus tard, l'aimera-t-il?...

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 30 / 130 题