Vera, qui est certainement, en France, le plus distingué, le plus
savant et le plus net de tous, ne s'est pas inscrit en faux une seule
fois contre les idées et les tentatives de son maître. Dans son
_Introduction_, trop courte, et dans ses belles notes, dont il a
presque doublé les deux volumes de _la Logique_, il rapporte tout,
explique tout et consent tout, avec une docilité et une fidélité
égales. Je n'ai jamais vu d'esprit si fort et moins indépendant. C'est
là son originalité. Tout de même qu'on est parfois métaphysicien
malgré soi, en raison d'une conformation spéciale de la tête, et tout
en sachant très bien que la métaphysique est l'agitation instinctive
et réfléchie de problèmes qui n'ont pas toutes leurs solutions dans ce
monde, tout de même il y a des esprits qui, de conformation naturelle,
réfléchissent les métaphysiques qu'ils n'ont pas créées, et, pour nous
servir d'une expression hegelienne, qui _repensent la pensée_ des
autres.
Vera est un de ces purs miroirs intellectuels. On souffre un peu de
voir une intelligence d'une trempe si mâle, si solide et si claire,
porter perpétuellement l'image d'Hegel et la retenir, comme la glace
ne retient pas l'image mais comme le bronze retient l'effigie. On
souffre de voir un pareil homme suivre Hegel les pieds dans la trace
de ses pieds et presque servilement, si on pouvait être servile quand
on suit ce qu'à tort ou à raison on a pris pour la vérité.
Mais on se dit, malgré la crainte que j'exprimais au commencement de
ce chapitre, qu'il n'y a pas plus de fatalité pour l'esprit que pour
le coeur et que l'homme est son maître, tout en se donnant et même
après s'être donné un maître!
D'ailleurs, puisqu'il a l'orgueilleuse faiblesse de croire à la
science absolue, ce Vera, assez ferme de regard pourtant pour voir
qu'elle ne peut jamais, dans ce monde inférieur, être que relative,
contingente et bornée, autant pour lui Hegel qu'un autre! Autant même
pour nous, si nous y croyions!
Il est évident que Hegel est l'homme le plus éminent de la philosophie
dans la nation la plus forte en philosophie qu'il y ait présentement
dans le monde, et si c'est là une mesure très rassurante pour ceux qui
tiennent la philosophie pour le peu qu'elle est, c'est une chose
troublante et très entraînante pour ceux-là qui l'aiment, et qui
l'exagèrent parce qu'ils l'aiment. Seulement, il y a deux manières
d'aimer la philosophie: comme sa maîtresse,--on lui passe tout; comme
sa fille,--on devient exigeant pour elle. Jusqu'ici, comment Vera
l'a-t-il aimée, et comment, plus tard, l'aimera-t-il?...