Audace et niaiserie... Ce sont là des mots bien insolents pour le
génie. Diderot, dit-on encore, en avait la flamme, et Vera, qui se
connaît en pensée, appelle Hegel le plus prodigieux des penseurs qui
aient jamais existé. Mais c'est que le génie lui-même est, en
philosophie, dans des conditions très particulières et très
impérieuses. Il ne s'y agit pas de talent, mais de vérité. S'il ne s'y
agissait que de talent, que d'invention quelconque, que d'effort, de
ressource et de profondeur dans l'invention, nous dirions, tout aussi
bien qu'un autre, que Hegel est un esprit formidablement puissant.
Mais c'est précisément son invention qui le perd en philosophie. Il
part d'une préconception qui lui appartient trop, sans justesse et
sans réalité. Il a une notion fausse et folle de la force humaine. Il
croit à une science absolue que l'on peut construire à l'aide d'une
méthode absolue. Déification de la science et de l'homme, tout
simplement! Une fois cela lâché, rien n'étonne plus, et on a tout ce
grand système, le poème épique de l'absurdité.
Ce poème, illisible sans la grâce d'état philosophique, n'est
dangereux que par fragments. Aussi est-ce par fragments qu'on nous l'a
donné jusqu'ici. Je l'ai dit plus haut, mais il est bon d'insister!
les mandarins seuls de la philosophie se sont risqués et continueront
de se risquer dans la _logique_ de Hegel; mais ils ont rapporté déjà,
et continueront de rapporter de leur accointance avec les oeuvres du
professeur de Berlin, une méthode historique et des vues sur
l'histoire qui pourraient très bien bouleverser le monde sous prétexte
de l'expliquer. La philosophie de Hegel fait la modeste, en tentant
l'orgueil. C'est le comble de l'art. Elle ne rompt pas avec le passé,
comme la philosophie de Bacon et celle de Descartes. Elle sort de Kant
et respecte son père. Voilà la modestie. Mais elle méprise Reid et la
philosophie du sens commun,--avec juste raison, je le crois, et même
j'en suis sûr;--mais c'est pour poser la nécessité d'une science
supérieure à tout, et voilà qui tente singulièrement l'orgueil des
petits Nabuchodonosors de la cuistrerie. Pour elle, il y a mieux et
plus profond que de condamner le passé: c'est de l'absoudre; c'est de
prononcer, de bien haut, un bill d'indemnité suprême sur toutes les
horreurs et les infamies de l'histoire; c'est enfin d'admettre
l'optimisme absolu d'une science absolue, car, une fois admise, cette
terrible notion d'absolu se répercute en mille échos et fait craquer
la création tout entière.
Leibnitz aussi,--encore un philosophe!--qui crut un jour pouvoir
forcer la porte du pénitentiaire de Dieu en mariant les langues, dans
lesquelles nous sommes déportés, pour en faire une communauté et une
langue universelle; Leibnitz aussi laissa se prendre sa religion et
son génie à cette bêtise impie d'un optimisme interdit nécessairement
à un monde en chute. Mais c'est Hegel qui devait élever à l'état de
principe le pressentiment de Leibnitz.
Il se dit religieux, pourtant,--et Vera, qui jurerait pour lui s'il
en était besoin, nous l'assure. Mais cette religion de Hegel, nous
la connaissons. C'est encore la science qui est cette religion,
comme elle est tout, puisqu'elle est absolue: «C'est la lumière de
la pensée pure,--comme dit Cousin: Cousin, la rhétorique dans la
philosophie,--ce n'est plus le demi-jour du symbole.» Quand on
absout l'humanité parce que, dit-on, on la comprend, quand la
meilleure justification des choses est... qu'elles _sont_ ou
qu'elles _furent_, il faut bien accepter la religion avec tout le
reste, car il y en a eu assez, de religions, sur la terre de ce
globe, et assez de sentiment religieux dans les coeurs qui battent
encore à sa surface ou qui dorment glacés dessous.
Mais, franchement, nous autres chrétiens, qui faisons notre
philosophie avec nos révélations et l'histoire, pouvons-nous tenir
grand compte à Hegel et à sa doctrine de cette religion qu'il fait,
lui, avec sa propre philosophie?... Pouvons-nous admettre autrement
que comme une précaution,--que, certes! Diderot, plus franc, n'aurait
pas eue, et qui tient à l'hypocrisie de ce siècle, lequel a déplacé
Tartuffe,--pouvons-nous admettre autrement que comme une précaution ce
respect pour le christianisme, cette religion qui n'est pas la
science, et que Hegel a voulu montrer en expliquant à sa manière le
dogme de la Sainte Trinité?...
Certes! pour ma part, je ne connais rien de plus hideux que cette
singerie; mais aussi je ne connais rien de plus vain. Laissez donc la
Sainte Trinité tranquille, sophistes tracassiers et peureux, puisque
vous ne croyez pas à la chute! Pourquoi invoquez-vous ce dogme plutôt
que nos autres dogmes? Pourquoi prenez-vous à partie, entre tous, ce
grand mystère d'une religion qui a fait une vertu pour l'homme
orgueilleux de la résignation au mystère et qui l'a condamné à la foi
obéissante, si ce n'est pour faire preuve de la possibilité de saisir
tout mystère sous une forme scientifique et de l'exposer à ce que vous
appelez le jour?... Nous n'en sommes pas réduits, heureusement, à
fournir des arguments aux hegeliens!