III

Audace et niaiserie... Ce sont là des mots bien insolents pour le

génie. Diderot, dit-on encore, en avait la flamme, et Vera, qui se

connaît en pensée, appelle Hegel le plus prodigieux des penseurs qui

aient jamais existé. Mais c'est que le génie lui-même est, en

philosophie, dans des conditions très particulières et très

impérieuses. Il ne s'y agit pas de talent, mais de vérité. S'il ne s'y

agissait que de talent, que d'invention quelconque, que d'effort, de

ressource et de profondeur dans l'invention, nous dirions, tout aussi

bien qu'un autre, que Hegel est un esprit formidablement puissant.

Mais c'est précisément son invention qui le perd en philosophie. Il

part d'une préconception qui lui appartient trop, sans justesse et

sans réalité. Il a une notion fausse et folle de la force humaine. Il

croit à une science absolue que l'on peut construire à l'aide d'une

méthode absolue. Déification de la science et de l'homme, tout

simplement! Une fois cela lâché, rien n'étonne plus, et on a tout ce

grand système, le poème épique de l'absurdité.

Ce poème, illisible sans la grâce d'état philosophique, n'est

dangereux que par fragments. Aussi est-ce par fragments qu'on nous l'a

donné jusqu'ici. Je l'ai dit plus haut, mais il est bon d'insister!

les mandarins seuls de la philosophie se sont risqués et continueront

de se risquer dans la _logique_ de Hegel; mais ils ont rapporté déjà,

et continueront de rapporter de leur accointance avec les oeuvres du

professeur de Berlin, une méthode historique et des vues sur

l'histoire qui pourraient très bien bouleverser le monde sous prétexte

de l'expliquer. La philosophie de Hegel fait la modeste, en tentant

l'orgueil. C'est le comble de l'art. Elle ne rompt pas avec le passé,

comme la philosophie de Bacon et celle de Descartes. Elle sort de Kant

et respecte son père. Voilà la modestie. Mais elle méprise Reid et la

philosophie du sens commun,--avec juste raison, je le crois, et même

j'en suis sûr;--mais c'est pour poser la nécessité d'une science

supérieure à tout, et voilà qui tente singulièrement l'orgueil des

petits Nabuchodonosors de la cuistrerie. Pour elle, il y a mieux et

plus profond que de condamner le passé: c'est de l'absoudre; c'est de

prononcer, de bien haut, un bill d'indemnité suprême sur toutes les

horreurs et les infamies de l'histoire; c'est enfin d'admettre

l'optimisme absolu d'une science absolue, car, une fois admise, cette

terrible notion d'absolu se répercute en mille échos et fait craquer

la création tout entière.

Leibnitz aussi,--encore un philosophe!--qui crut un jour pouvoir

forcer la porte du pénitentiaire de Dieu en mariant les langues, dans

lesquelles nous sommes déportés, pour en faire une communauté et une

langue universelle; Leibnitz aussi laissa se prendre sa religion et

son génie à cette bêtise impie d'un optimisme interdit nécessairement

à un monde en chute. Mais c'est Hegel qui devait élever à l'état de

principe le pressentiment de Leibnitz.

Il se dit religieux, pourtant,--et Vera, qui jurerait pour lui s'il

en était besoin, nous l'assure. Mais cette religion de Hegel, nous

la connaissons. C'est encore la science qui est cette religion,

comme elle est tout, puisqu'elle est absolue: «C'est la lumière de

la pensée pure,--comme dit Cousin: Cousin, la rhétorique dans la

philosophie,--ce n'est plus le demi-jour du symbole.» Quand on

absout l'humanité parce que, dit-on, on la comprend, quand la

meilleure justification des choses est... qu'elles _sont_ ou

qu'elles _furent_, il faut bien accepter la religion avec tout le

reste, car il y en a eu assez, de religions, sur la terre de ce

globe, et assez de sentiment religieux dans les coeurs qui battent

encore à sa surface ou qui dorment glacés dessous.

Mais, franchement, nous autres chrétiens, qui faisons notre

philosophie avec nos révélations et l'histoire, pouvons-nous tenir

grand compte à Hegel et à sa doctrine de cette religion qu'il fait,

lui, avec sa propre philosophie?... Pouvons-nous admettre autrement

que comme une précaution,--que, certes! Diderot, plus franc, n'aurait

pas eue, et qui tient à l'hypocrisie de ce siècle, lequel a déplacé

Tartuffe,--pouvons-nous admettre autrement que comme une précaution ce

respect pour le christianisme, cette religion qui n'est pas la

science, et que Hegel a voulu montrer en expliquant à sa manière le

dogme de la Sainte Trinité?...

Certes! pour ma part, je ne connais rien de plus hideux que cette

singerie; mais aussi je ne connais rien de plus vain. Laissez donc la

Sainte Trinité tranquille, sophistes tracassiers et peureux, puisque

vous ne croyez pas à la chute! Pourquoi invoquez-vous ce dogme plutôt

que nos autres dogmes? Pourquoi prenez-vous à partie, entre tous, ce

grand mystère d'une religion qui a fait une vertu pour l'homme

orgueilleux de la résignation au mystère et qui l'a condamné à la foi

obéissante, si ce n'est pour faire preuve de la possibilité de saisir

tout mystère sous une forme scientifique et de l'exposer à ce que vous

appelez le jour?... Nous n'en sommes pas réduits, heureusement, à

fournir des arguments aux hegeliens!

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 29 / 130 题