Malheureusement, cette mesure, dont nous sommes impatients, ne peut
être prise immédiatement. Nous ne pouvons que l'annoncer. Vera, qui
nous donnera un jour le Hegel complet, ne nous donne encore qu'une
partie des oeuvres, et la partie la plus difficile à comprendre, la
plus aride, et, pour ainsi parler, la moins traduisible: cette
affreuse _Logique_[16] dont Hegel tire tout, en forçant tout. C'est
parce que Vera est un philosophe qu'il a commencé sa publication par
cette traduction de _la Logique_. Mais, s'il avait plus songé à
l'éducation à faire de l'intelligence du public, qu'il doit, avec ses
convictions, vouloir rendre hegelien, qu'à l'éducation toute faite des
philosophes comme lui, il eût commencé par les autres oeuvres de
Hegel, moins cruellement abstraites (par exemple, les idées sur la
religion, sur l'état, sur l'art, etc.), et il serait remonté de là
vers les principes philosophiques d'où dépend toute la philosophie de
son maître, et il eût placé ainsi le lecteur, familiarisé avec les
idées et le langage hegelien, à la source même du système.
[16] Ladrange.
Il est vrai que, dans l'ordre de ses travaux, Vera a débuté par une
_Introduction générale à la philosophie de Hegel_[17], cette
philosophie composée de trois parties: la logique, la nature et
l'esprit, «termes différents--comme il dit--du syllogisme absolu de la
connaissance des êtres», et que cette _Introduction_, dans laquelle
Vera a fait filtrer autant de clarté qu'il en peut passer à travers
cette forêt germanique d'abstractions, de généralités et de formules,
est beaucoup plus intelligible que ces deux volumes de _Logique_
écrits par Hegel lui-même. Mais c'est aussi la partie de cette
introduction qu'on voudrait la plus longue qui est justement la plus
courte, c'est-à-dire la partie de la nature et de l'esprit. Faute
énorme, mortelle à la propagation des idées qu'un critique plus
hegelien que je ne le suis ne pardonnerait point à Vera, moins habile
qu'il n'est philosophe, et qui, en l'ennuyant par trop, doit rater son
public.
[17] A. Franck.
Il n'y a, en effet, que des philosophes à vocation déterminée, ou,
pour mieux dire, à fringale furieuse, qui puissent avaler cette
pierre, digne de Saturne, que Vera leur offre ainsi en deux morceaux,
c'est-à-dire en deux volumes. Vera, qui l'a pesée, a pourtant fait
tout ce qu'il a pu pour en diminuer la densité et le poids. Il a
traduit, avec une expression française qui est à l'allemand ce que
l'opale est à du grès, cette _Logique_, qui n'est plus la _logique_
des autres _philosophies_, et à laquelle Hegel s'est vanté de donner
une existence substantielle. Et ce n'est pas tout! Non content de
cette traduction _sueur de sang_, Vera, dans des notes d'une
transparence profonde, et, selon moi, bien supérieures au texte de sa
traduction, s'est efforcé à nouveau de dégager cette chétive lueur, si
c'en est une, qui a tant de peine à sortir de la langue obscure et
rétractée d'Hegel. Eh bien, ces héroïques efforts ne seront comptés
que par ceux-là pour qui on n'avait pas besoin de les faire! Les
philosophes aborderont seuls cette dure «logique substance», avec
leurs fronts construits, disait Joubert, pour écraser des oeufs
d'autruche.
Les philosophes seuls auront le courage de s'enfoncer dans les
tautologies et les logomachies de ce bouddhiste de la logique, qui a
créé la _science absolue_, c'est-à-dire la science qui _se connaît par
l'idée et dans l'idée_, «cette _idée_ qui _enveloppe tout_ l'esprit,
qui absorbe l'être et la pensée, l'expérience et la raison, l'histoire
et la science, et qui est la raison des choses, leur fin et leur
principe; cette idée qui _unit_ l'âme et le corps, dont l'évolution a
_trois moments_ (ce qui est exquis): _être en soi, être contre soi et
être pour soi_ (sans doute le moment le plus agréable!); l'idée qui a
pour _rythme_ la _thèse_, l'_antithèse_ et la _synthèse_ (on nous a
déjà bercés sur cette escarpolette); enfin, les _idées unes_ dans
l'_idée_!» Arrêtons-nous! Certes! nous pourrions continuer longtemps
des citations de cette espèce; mais quel lecteur français continuerait
de lire un chapitre de cet allemand-là?
Seulement, disons-le en passant, cette théorie incroyable de _l'idée_,
qui dépasse par sa finesse de fils d'araignée les subtilités les plus
ténues de la scholastique, cette théorie qui, selon les hegeliens, est
la seule doctrine qui ait le droit de s'appeler «l'idéalisme», n'a
qu'un malheur, c'est d'arriver promptement aux mêmes conséquences par
en haut que le matérialisme par en bas. L'idéalisme ou le
matérialisme! Quand ils ne sont que cela, l'un et l'autre, ils n'ont
pas le droit de se mépriser. L'un va au nihilisme, l'autre au néant.
Sous des noms différents, destinée commune. En philosophie, les hommes
eux-mêmes, si contraires qu'ils soient par la doctrine et par tout le
reste, ont l'identité de la chimère. Diderot, qui était presque un
Allemand du XIXe siècle parmi les Français du XVIIIe, écrivait, avec
le même aplomb que Hegel:
«On ne sait pas plus ce que les animaux étaient autrefois qu'on ne
sait ce qu'ils deviendront... L'homme est un clavecin, doué de
sensibilité et de mémoire. Que ce clavecin animé et sensible soit
doué aussi de la faculté de se nourrir et de se reproduire, et il
produira de petits clavecins.» Il disait: «Même substance,
différemment organisée: la serinette est de bois, l'homme de chair.»
Et encore: «Nos organes ne sont que des _animaux distincts_ que la loi
de continuité tient dans une identité générale.» Et il concluait,
comme s'il l'avait _vu_: «Quand on a vu la matière inerte passer à
l'état sensible, rien ne doit plus étonner!» Il se trompait. Il y
avait encore à s'étonner des philosophes. Mais, au fond, dans toutes
ces stupides et éloquentes matérialités de Diderot, il n'y avait pas
plus d'audace et de niaiserie que dans la théorie idéaliste de Hegel,
cette théorie qui croit aller du néant au devenir, de l'être à la
notion, du sujet à l'objet, du fini à l'infini, de la connaissance à
la volonté, bref, de l'idée à la nature, et qui n'y va pas!