VERA[14]

I

Ce sont les travaux de Vera--un nom heureux pour un philosophe!--que

nous tenons surtout à faire connaître ici bien plus que les travaux de

Hegel, qui sont connus[15] et mis, par certaines gens, dans la gloire.

Lui, Hegel, est bien plus que connu. Il est célèbre. Il n'est plus, il

est vrai, dans la période ascendante d'une célébrité qui monta comme

la mer, mais qui commence de s'abaisser et de reculer comme elle, et

non pas, comme elle, pour revenir... «Trente ans,--disait le plus

positif des esprits de ce siècle positif,--trente ans, voilà ce que

dure à peu près toute gloire philosophique allemande!» Et il avait

raison. C'est moins long que la beauté d'une femme! Kant, Fichte,

Jacobi, Schelling n'existent plus... que dans Tennemann. Mettons pour

Hegel, qui est le plus fort de tous ces Allemands, mettons quelque

chose comme quatre-vingts à cent ans d'influence malsaine sur le

monde, quelque chose comme la beauté de Ninon qui, vieille, fit des

conquêtes jusqu'à l'épée dans le ventre, car on se tua pour ses beaux

vieux yeux chargés de tant d'iniquités. Oui! mettons cela, si vous

l'exigez... Mais après, et même peut-être avant, Hegel, comme Kant,

aura son Henri Heine. Il lui surgira un Heine, un Yorick, un bouffon

quelconque, qui lui jettera sa pelletée de plaisanteries sur la tête,

et c'en sera pour jamais!

[14] _Introduction à la Philosophie de Hegel; La logique de Hegel_

(_Pays_, 20 mars 1860).

[15] De réputation plus que de fait, pourtant. Il y a une très

curieuse traduction, par H. Sloman et J. Wallon, de la _Logique

subjective_ de Hegel, qui n'est pas la _Logique_ dont il est question

ici. Nous en parlerons quelque jour.

C'est de la plaisanterie, en effet, que ressortent tous ces systèmes

de philosophie qui veulent expliquer ce monde de mystère et en

supprimer le crépuscule.

C'est de la plaisanterie. La plaisanterie, qu'on croit légère, c'est

si souvent du désespoir! Ainsi que tous les derniers venus en

philosophie,--et ni plus ni moins qu'eux,--le grand Hegel a cru nous

apporter le dernier mot des choses. La grosseur d'un tel ridicule

s'est augmentée de toute la grandeur de son esprit, et le ridicule

n'en a été que plus gros. Cet esprit puissant, mais dans un vide

immense, s'est trompé, de la plus petite erreur et de la plus commune,

sur le compte de la destinée humaine, que Schelling--un philosophe

comme lui, pourtant!--ne pouvait expliquer sans la chute. Perdu dans

l'abstraction où ils se perdent tous, il a dédaigné de regarder cette

tête de l'homme, qui s'est déformée en tombant, et dont les facultés,

devenues inaptes à saisir la vérité d'une prise souveraine, ne font

plus pour la prendre que de gauches mouvements.

Il n'a vu ni le dehors ni le dedans de ce condamné politique de Dieu,

en prison dans ses organes et en prison sur sa mappemonde, ce double

pénitentiaire parfaitement construit, avec ses climats et ses langues,

qui, à lui seul, dirait la faute, quand l'histoire, plus certaine que

la philosophie, ne nous la dirait pas. Et il a eu la prétention

superbe, froide, mais naïve, de pénétrer les _essences_, de saisir

l'_absolu_ dans sa notion la plus précise et la plus profonde, de

_construire_ enfin ici-bas _scientifiquement_ la vérité (je parle sa

langue, non la mienne). C'était, en d'autres termes, la prétention de

hausser un peu la voûte du ciel pour nous faire plus de jour! Que

voulez-vous? Si pédant, si triste, si Allemand qu'on soit, quand on

fait le Titan on est toujours burlesque. L'atroce ennui qui s'échappe

de sa logique, et sa logique est tout son système, ne servira pas de

bouclier à Hegel contre les Heine de l'avenir qui l'attendent, car,

comme Kant, tué par un Allemand, il ne mourra pas d'une plaisanterie

française. Ce serait trop! Il est plus digne de l'esprit de la

Providence qu'il meure sous une plaisanterie de son pays.

Et cependant, malgré cet ennui inconnu en Allemagne, mais partout

ailleurs insupportable, d'une _logique_ qui déchiquette l'abstraction

plus que toutes les autres _logiques_ qui aient jamais été publiées

par les anatomistes du raisonnement, malgré l'effrayante spécialité de

son langage et tout ce qui nous empêche de peser sur le texte même de

Hegel, nous ne pourrons pas ne point l'atteindre puisque nous voulons

vous parler des travaux d'un écrivain qui en a fait le fond et le but

de ses oeuvres. Vera est né de Hegel ou pour Hegel. Il respire et

pense par Hegel. _Il a mal à sa poitrine_, c'est-à-dire... à son

cerveau. Je crains bien, pour ma part, qu'il ne lui ait donné sa

pensée--comme on donne quelquefois sa vie!--de manière à ne pouvoir

plus la reprendre, et, franchement, je le regretterais. C'est une

intelligence très noble et très savante que celle de Vera, amoureuse

de la clarté jusque dans les ténèbres de son maître, et la

produisant--ce qui n'est pas facile dans un pareil milieu--à force de

l'aimer. Universitaire français sous un nom espagnol (descend-il de

l'historien Vera?), docteur et professeur de philosophie, Vera est

tellement hegelien qu'il pourrait bien rester tel, par une de ces

destinées qui tiennent à l'ordre hiérarchique des esprits, dont les

plus forts, dans un ordre d'idées, sont les plus fidèles; mais, s'il

reste hegelien, nous lui devrons toujours Hegel,--ce Hegel auquel il

devra, lui, sa philosophie. Non seulement il nous l'aura traduit, mais

il nous l'aura interprété. Cet homme fameux, mais mal expliqué dans

l'arcane de son texte, dont jusqu'ici on ne nous a donné que des

déchirures, ce _Vieux de la Montagne_ philosophique, compromis par les

Cousins et les Proudhons et toute la bande d'_assassins_ littéraires

ou politiques, Vera nous l'aura dévoilé. Il l'aura vulgarisé, sans

jamais le compromettre, et il aura pu quelquefois le suppléer. Ce

n'est pas là un mince service. Par lui, le dieu pour les uns, le

monstre pour les autres, sera mis debout, les pieds sur la terre, à

portée de main. Nous pourrons en juger l'organisation, la musculature,

l'intégralité. Nous saurons enfin ce que c'est que le hegelianisme et

ce qu'il doit tenir de place dans l'histoire de l'esprit humain.

L'erreur au moins sera mesurée, et, fût-elle colossale, toute erreur

mesurée diminue toujours.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 27 / 130 题