Certes! je n'ai jamais, pour mon compte, estimé beaucoup la
philosophie, mais je ne l'ai jamais méprisée autant que le
_philosophe français_ Jules Simon. Dans sa _Religion naturelle_ il
l'a mise bien bas, cette vieille mère qui avait son orgueil et
voulait régner comme Agrippine. Il l'a ravalée jusqu'au niveau des
intelligences égalitaires les plus égales entre elles; il l'a enfin
démocratisée. Et voilà la cause d'un succès sonné sur le trombone de
Taine, ce musicien polonais de dentiste que le succès a donné à
Jules Simon! La notion de la religion naturelle, anti-philosophique
et anti-théologique, comme l'entend le sens très commun de Jules
Simon, doit trouver, à coup sûr, plus de deux cent mille lecteurs.
Mais je ne méprise pas assez la philosophie, et je respecte trop toute
religion, et en particulier la mienne, pour vouloir seulement discuter
cette notion de religion naturelle que Simon oppose, d'un côté à toute
religion positive, et de l'autre à toute philosophie. Il doit suffire
à la Critique de la signaler. Si cette idée était nouvelle, peut-être
faudrait-il l'exposer dans ses menus détails, car toute nouveauté,
pour les esprits faibles, est un charme; mais elle est décrépite, et
Jules Simon ne l'a pas rajeunie. Dieu trouvé au fond du coeur,--quand
on l'y trouve; Dieu inné, _étoile inconnue du monde invisible, aimable
et brillante_,--pas trop brillante, cependant, si elle est aimable;
Dieu qui promet, par la souffrance et le spectacle de l'injustice, une
immortalité... probable, et n'ayant pour _tout culte_ qu'une prière
qui ne demande rien, par respect pour les lois générales du monde,
mais qui remercie, on ne sait trop pourquoi! telle est cette _religion
naturelle_, mêlée d'un stoïcisme incertain qui voudrait bien qu'on lui
payât les appointements de sa vertu, mais qui n'est pas sûr de les
toucher. Telle est cette religion que Jules Simon a rajustée et
retapée, comme Henri Martin l'_Histoire de France_, pour l'éducation
de la bourgeoisie du XIXe siècle.
Évidemment, la notion d'une religion pareille n'est pas trop dure pour
la foi, ce ressort rouillé et détraqué qui ne va plus. Elle ne brise
pas non plus, sous une difficulté épaisse et accablante, l'esprit qui
aime la clarté dans un petit espace. Enfin, elle n'enchaîne pas de
trop court cette follette chevrette de liberté, la petite bête la plus
aimée de cette vieille fille que nous appelons «notre époque» avec
tant d'orgueil! Elle a donc, il faut en convenir, toutes les
conditions d'une popularité immense, car il est des temps pour
niaiser, a dit Pascal,--Pascal qui ne se doutait guères, quand il
criait sa torture de sceptique, des citateurs qui devaient lui venir,
et qui s'en serait allé à la Trappe, pour ne plus rien dire, s'il
avait pu les deviner!
Mais ce n'est pas l'idée d'une religion naturelle, inventée pour
envoyer se promener toutes les autres religions positives, au nom
d'une philosophie qui y va avec elles, ce n'est pas cette idée que je
blâme le plus dans ce livre. Les notions sont ce qu'elles peuvent être
dans les têtes humaines. La loi géométrique nous dit que le contenu ne
peut pas être plus grand que le contenant. Le déisme, l'idée la plus
faible qu'il y ait en philosophie religieuse, est proportionnel au
cerveau de Jules Simon. Mais ce que je blâme plus que ce déisme,
peut-être involontaire, c'est de l'avoir capitonné, pour lui faire
faire illusion, avec des idées qu'on n'aurait jamais eues sans la
religion positive qu'on repousse.
Jules Simon n'est pas, comme on pourrait le croire, un ignorant en
christianisme; et, malgré la simplicité, chère aux esprits vulgaires,
de sa religion naturelle, dont il nous donne les preuves humaines,
psychologiques, individuelles, et par conséquent peu obligatoires, ce
qu'il y a d'illusionnant et de dangereux dans cette religion, à portée
de toutes les faiblesses, c'est encore ce que le christianisme, dont
l'action nous pénètre comme la lumière, y a versé d'influence secrète
et démentie. Là est le mal, un mal profond, que celui qui le fait
n'ignore pas.
On doit tout au christianisme, même les idées qui masquent le mieux la
fausse théorie qu'on dresse contre lui, et tout est bon à
l'ingratitude. C'est pour mieux lui prendre ses plumes qu'on veut tuer
le divin oiseau. Oui! on égorge, ou du moins on essaie d'égorger le
christianisme, selon cette grande loi de précaution que le plus sûr
est toujours d'égorger celui que l'on pille, et la doctrine
_assassine_ se revêt de la morale de la doctrine assassinée et nous
soutient que c'est à elle, cette morale volée dont elle ne peut pas
même se servir.
Car la punition des sophistes qui vivent sur les idées chrétiennes,
c'est de ne pouvoir longtemps en vivre. Ils sont trop faibles pour les
manier. Il faut une sanction à la morale chrétienne, que seul le
christianisme a trouvée, et qu'une doctrine humaine, philosophique ou
naturelle, ne peut remplacer!
Mais qu'importe, du reste? l'effet est produit, et il s'agit peut-être
plus pour Jules Simon de tactique que de théorie. Sa tactique, c'est
la substitution d'un théophilanthropisme nominalement religieux aux
religions qui furent jusqu'ici l'honneur et la force morale du monde,
et c'est cette substitution qu'il est bon de réaliser sans coup férir
et sans danger, sans éveiller les justes susceptibilités de ces
religions, puissantes encore, et en leur témoignant tous les respects.
Platon mettait les poètes à la porte de sa république avec des
couronnes; le Platon de la maison Hachette veut mettre toutes les
religions à la porte de tous les coeurs, en se prosternant devant tous
les sanctuaires. Depuis La Réveillère-Lepeaux, d'inepte et fade
mémoire, rien de pareil ne s'était vu. Jules Simon est un La
Réveillère-Lepeaux sans les fleurs. Il est, dans l'ordre laïque et
philosophique, dans un ordre étendu et profond, ce que fut l'abbé
Châtel dans l'ordre ecclésiastique et circonscrit. Non seulement il se
fait prêtre contre les prêtres et trace lui-même l'Évangile de son
théophilanthropisme, mais il va le prêcher. Il fait des tournées. La
Belgique, cette terre spongieuse de toute sottise d'incrédulité,
appelle souvent ce singulier missionnaire et boit avidement ses
prédications albumineuses, car l'éloquence de Jules Simon ressemble à
son style, c'est du _vicaire savoyard_; mais baveux où l'autre est
coulant. Dans ces tournées pour l'entretien de ce culte aisé et réduit
qu'il prêche, Jules Simon place des _Devoirs_, des _Libertés_, des
_Religions naturelles_, comme les missionnaires protestants placent
des Bibles; mais avec cette différence qu'il ne les donne pas...
Vous voyez bien qu'il n'y a plus là ni philosophie, ni religion, ni
même littérature, ni rien qui puisse appartenir à un examen
désintéressé d'idées ou de langage. La Bibliographie peut enregistrer
une curiosité de plus, mais la Critique littéraire doit se taire et
faire place à une autre critique,--la Critique des moeurs. On a parlé
beaucoup de _signes du temps_ en ces dernières années. Eh bien, en
voilà un, et qui n'est pas un météore! C'est Simon. Ah! nous sommes
bien loin maintenant de Saisset. Quand nous nous retournons vers lui
de Jules Simon, nous le trouvons bien brave et bien franc, et presque
bien grand philosophe, ce pauvre Saisset, qui du moins, lui, ne baise
point les pieds du christianisme pour le tirer par là, comme on tire à
soi un cadavre dont on veut nettoyer le sol! Je sais bien que le
talent n'est pas dans Jules Simon et que l'ennui, un immense ennui,
s'échappe de ses oeuvres; mais raison de plus pour tout craindre.
L'ennui n'est pas une garantie, et n'avoir pas de talent du tout en
voulant qu'il n'y ait plus du tout de religion est un moyen d'agir sur
la reconnaissance des hommes, et c'est la seule chose d'esprit
peut-être dont on puisse, dans son système, louer Jules Simon.