SAINT-RENÉ TAILLANDIER[10]

I

Après la philosophie, la littérature. Après Émile Saisset et son livre

de Philosophie religieuse, voici Saint-René Taillandier, qui publie à

son tour un volume d'histoire et de philosophie,--religieuse aussi.

C'est comme un écho! «J'aurais pu très bien--nous dit-il dans son

introduction--appeler ce recueil _la Liberté religieuse_.» Et c'est la

vérité. Pourquoi donc pas? Mais, mystérieux et profond, il en reste là

tout à coup de sa confidence et ne nous apprend pas pourquoi il a

préféré pour son livre cet autre titre, qui aura paru probablement

moins compromettant à sa vaillance: _Essai de philosophie

religieuse... Histoire et philosophie religieuse_[11]. Toujours la

religion mêlée à la philosophie! N'y a-t-il là qu'un rapport de titres

entre deux ouvrages différents?... Émile Saisset et Saint-René

Taillandier, s'ils ne sont pas gens de même doctrine, sont gens de

même maison. Ils écrivent tous les deux, depuis longtemps, à la

_Revue des Deux Mondes_. Seulement Saisset a le haut du pavé sur

Taillandier. Émile Saisset est à Saint-René Taillandier ce que le

philosophe est à l'homme de lettres. Il a dans la tête des

constructions quelconques que l'autre n'a pas.

[10] _Histoire et Philosophie religieuse_ (_Pays_, 23 novembre 1859).

[11] Lévy.

L'autre est un esprit entièrement... plane. Excepté un vent obstiné de

liberté qui y souffle perpétuellement, il n'y a pas grand'chose à

rencontrer dans cette cervelle tout en surface. La liberté! la

liberté! voilà la seule idée qui habite dans l'esprit de Saint-René

Taillandier,--un steppe.... moins l'étendue! Dans les huit articles de

revue dont il a composé son livre, Saint-René Taillandier ne cesse pas

de nous répéter, sur un ton qu'on voudrait plus varié: «Soyons

religieux, mais surtout soyons libres, libres même de n'être pas

religieux du tout, si cela nous plait.» Car, avec la liberté telle que

la conçoit ce libéral immense, la religion ne peut plus être que la

liberté de n'avoir pas de religion. De tous les _dilettanti_ de

liberté, nombreux en ce siècle, Taillandier est, sans contredit, un

des plus ardents et des plus exigeants que nous ayons connus. En

voulez-vous la preuve? Vous aviez cru peut-être avec nous que nous

avions la liberté religieuse en France. Eh bien, non! selon Saint-René

Taillandier, nous ne l'avons pas... Hein! quel amateur!

Nous n'en avons guères qu'un piètre fragment, un à peu près

insuffisant. Rien de plus.--Mais ce que nous en avons déjà pourra

servir à nous en faire avoir encore; et c'est là le but grandiose

auquel le devoir ou l'honneur du XIXe siècle est de pousser de toutes

ses forces réunies. Chose plus difficile à accepter! c'est

aussi--toujours selon Taillandier--le devoir du christianisme

lui-même. Le christianisme doit établir la liberté contre sa propre

personne, et il n'est même le christianisme _vrai_ qu'à ce prix. Ne

riez pas, et ne croyez pas que Saint-René Taillandier, qui écrit cela,

soit un ennemi du christianisme! Non pas! C'est un ami plutôt.

Il diffère par un point de Saisset. Il ne se contente pas de saluer

avec un respect froid cette religion qui passe (on l'espère bien), et

qu'on ne salue que parce qu'on croit qu'une fois passée elle ne

reviendra plus et que la philosophie pourra s'installer à sa place.

Lui, Taillandier, s'agenouille encore devant elle... Critique doux,

simple professeur de littérature en province, il n'a pas l'ambition du

sacerdoce philosophique. Il ne demande pas mieux que de rester

chrétien et tranquille,--l'unique chrétien, je crois, de la _Revue des

Deux Mondes_. Mais, pourtant, c'est à la condition que le

christianisme se conduira bien, c'est-à-dire ira se relâchant chaque

jour un peu plus dans une liberté indéfinie. Tel est le christianisme,

l'_idéal_ de christianisme de Saint-René Taillandier, et à la _Revue

des Deux Mondes_, qui, comme on sait, est rédigée par une société de

ménechmes, c'est son originalité.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 20 / 130 题