Mais, si le livre de Saisset est d'une si profonde nullité dans sa
partie affirmative, nous serons assez juste pour revenir et pour
insister sur la valeur de la partie négative ou critique de son
ouvrage. Cette partie négative, d'ailleurs, est toujours la meilleure
chez tous les philosophes, ce qui, par parenthèse, est un cruel
arrêt, implicitement porté par les faits, contre la philosophie
elle-même. Les philosophes ne sont vraiment forts que les uns contre
les autres. Sans leurs erreurs mutuelles, que seraient-ils?...
Saisset, qui n'a jamais été une de ces supériorités qui ont, de génie,
le droit de haute et basse justice sur les systèmes couverts du
porte-respect des grands noms, Saisset, qui ne fut jamais rien de
beaucoup plus qu'un joli sujet en philosophie, n'en a pas moins exercé
la magistrature du bon sens et de la raison, en maint endroit de ses
critiques, contre des hommes de l'imposance d'un Leibnitz, d'un
Descartes, d'un Kant, d'un Spinoza. Je sais bien qu'en relevant
l'erreur il reste courbé devant celui qui l'a produite, et je
reconnais là le joli sujet dont je parlais tout à l'heure, respectueux
pour ses maîtres et obstiné au respect pour eux, malgré leurs plus
honteuses et leurs plus dangereuses folies.
Un esprit plus vigoureux que celui de Saisset ne vénérerait pas la
force jusque dans l'abus qu'on fait d'elle, un bon sens plus fier
n'aurait pas de ces attitudes devant les gauchissements du génie ou
ses crimes,--car les fautes intellectuelles d'un homme investi de
facultés transcendantes peuvent aller jusque-là; mais il faut se
rappeler que Saisset est professeur, et je nomme ce respect déplacé le
_mal de l'école_. Un professeur n'a pas la recherche libre de la
philosophie. Il est professeur avant d'être philosophe. S'il était
plus philosophe, il ne serait pas professeur... De plus, quand on vit
en intimité d'étude avec les grands esprits philosophiques, avec ces
grands cerveaux, tous fausseurs ou corrupteurs, plus ou moins, de la
tête humaine, si on leur arrache par la réflexion l'intégrité de sa
pensée, on leur laisse de sa dignité par l'admiration qu'on ne leur
arrache pas, et c'est ce qui est arrivé à Saisset quand il se sépare
des sophismes de ses maîtres et qu'il a le courage de les montrer.
Ainsi pour Spinoza, par exemple, dont il voit très bien le vice
radical et profond, le vice irrémissible, il reste sans conclure par
le mépris mérité avec ce fakir hollandais et juif beaucoup trop vanté,
né de la kabbale et du gnosticisme, dans un coin, et qui ne fut jamais
que le génie obscur de l'abstraction et de la géométrie, dévoyé dans
l'étude de l'homme. L'enthousiasme du mandarin, et je dirai plus, de
l'écolier, est ici plus fort que le bon sens primitif, et met un
défaut de proportion des plus choquants entre la critique qu'on s'est
permise et l'admiration qu'on garde encore...
Eh bien, cela est inférieur! Il est inférieur aussi, après avoir
conclu au particulier dans chacune de ces biographies intellectuelles,
de n'avoir pas su conclure au général et, après avoir fait passer
philosophes et systèmes par le creuset de l'analyse, de n'avoir pas
jaugé d'un dernier regard la puissance en soi de la philosophie. Otez,
en effet, les vérités _indémontrables_ et nécessaires à la vie et à la
pensée humaines qu'on savait avant les philosophes et auxquelles ils
n'ont pas donné un degré de certitude de plus,--le nombre infini de
leurs sophismes laborieux,--les forces d'Hercule perdues par eux pour
saisir le faux ou le vide,--le mal social de leurs doctrines, qui
n'ont pas même besoin d'être grandes pour produire les plus grands
maux,--ôtez cela, après l'avoir pesé, et dites-moi ce qui reste de
tous ces philosophes et de toutes ces philosophies, même de ceux ou de
celles qui paraissent le plus des colosses!
Je m'en vais vous dire ce qui reste. Il reste de grands poètes, fort
curieux d'abord et ensuite assez fatigants à connaître, des poètes
étranges, les _poètes de l'abstraction_ bien plus que des
découvreurs de vérités. Depuis Aristote jusqu'à Kant, qui l'a
complété, depuis Hegel, le descendant, jusqu'à Spinoza, l'aïeul, et
qu'un autre poète, mais qui valait mieux, Lessing, a réhabilité à
force de poésie, vous n'avez, prenez-y bien garde! dans tous ces
philosophes, que des poètes abstraits. Voyez! ils sont presque tous
géomètres, parce que la géométrie est suprêmement la science de
l'imagination, et, de l'aveu de Saisset lui-même, c'est par là
qu'ils périssent comme observateurs. Avec leurs tourbillons, leur
vide et leur plein, leur dynamique, leurs harmonies préétablies,
leurs idéalismes impossibles, ce sont de grands poètes, mais
abstraits,--des _faiseurs_, comme dit le mot _poète_, des créateurs
de puissantes ou d'impuissantes chimères... Car l'homme n'invente
réellement que sur le terrain de l'imagination; mais Dieu lui donne
et il reçoit seulement sur celui de la vérité. Ce sont d'énormes
poètes abstraits, mais le moindre poète vivant, avec la plus modeste
des fleurs à la bouche, le moindre poète d'expression, vaut mieux
que tout cela, et--je finirai par ce blasphème philosophique,--fait
plus véritablement que tous ces abstracteurs de quintessence pour
l'avancement moral du genre humain!