Il n'en a pas d'autre, en effet. Il écrit comme on écrit dans cette
maison-là, avec la gravité pesante, grise et uniforme qui n'y
distingue personne. Il a ce gros style qu'on appellera dans cinquante
ans _style Revue des Deux Mondes_, comme on dit le _style réfugié_, ce
style que chacun met sur sa pensée à cette revue et qui ressemble à
une casaque pendue dans l'antichambre pour le service de tous les dos.
Saint-René Taillandier est déjà un des anciens de la maison et de la
casaque. Pendant que les talents qui fondèrent l'une et rejetèrent
l'autre, et qui avaient trop de personnalité et de vie pour se laisser
grossièrement éteindre, s'en allaient successivement à la file, il
resta, et passa maître, les maîtres partis. Il n'avait rien de ce qui
avait brouillé les fondateurs de la maison avec un homme qui traitait
ses écrivains comme un allumeur de quinquets attaqué d'ophtalmie
traite ses becs de gaz, dont il hait et diminue la clarté. Taillandier
était, lui, un quinquet fort sage, de lumière modérée, de chaleur sans
inconvénient; enfin il était comme il fallait être pour vivre
éternellement dans le clair-obscur de l'endroit. Chose importante! il
réussissait dans l'ennui. En talent, il était le billon dont Gustave
Planche était la monnaie blanche. C'était du Gustave Planche tombé
dans de l'allemand, une vase terrible et de laquelle on n'a jamais pu
le sortir! S'il n'y avait pas d'Allemands au monde, on peut se
demander ce que serait Saint-René Taillandier. Il est bien probable
que nous serions privés de ce grand homme. Aujourd'hui, les
connaissances que son livre atteste sont, comme toujours, des
importations d'Allemagne, sur lesquelles ne rayonne jamais l'aperçu
qui les nationaliserait.
La seule chose en propre qui appartienne donc à Taillandier, c'est son
christianisme _libre_, lequel ne lui a pas coûté grand'peine,
puisqu'il n'est, dans une tête ouverte à toutes les choses vagues, que
la notion confuse d'une liberté sans limites. Ce christianisme sans
gêne est fort au-dessous d'un protestantisme quelconque, car le
protestantisme a des liens qui l'embrassent et qui le retiennent en
des communions déterminées, et comme le catholicisme, mais avec moins
de bonheur et de facilité que le catholicisme, il a toujours essayé de
défendre son unité, sans cesse menacée et faussée d'ailleurs par son
principe même. Non! Taillandier n'a pas l'honneur d'être protestant,
ou, s'il l'est, car tout le monde qui désobéit peut l'être, c'est un
protestant sans doctrine, comme il est un philosophe sans philosophie,
comme il est un fantaisiste sans invention, et l'introduction de son
livre d'_histoire et de philosophie religieuse_ nous met
particulièrement au courant de cette fantaisie sans puissance.
Dans cette introduction, en effet, Taillandier, qui a la prétention de
remuer ses petites idées générales tout comme un autre, s'efforce de
résumer et de bloquer celles qu'il a dispersées dans les _articles_ de
son livre, et, comme ici nous n'avons pas de romans allemands à
exposer ou des cancans d'érudition allemande à faire, nous montrons
mieux ce que nous sommes par nous-même dans cette introduction, d'une
clarté tout à la fois innocente et cruelle. Quand on a lu ce triste et
traître morceau, impossible de se méprendre sur l'incurable faiblesse
d'esprit d'un homme qui a osé écrire au front de son livre les mots
d'_histoire_ et de _philosophie religieuse_, et qui, précisément dans
ces deux grands ordres d'idées, ne procède que par sophismes
vulgaires, et a démontré qu'il n'y avait en lui que la pauvreté de
l'erreur.
Saint-René Taillandier a repris une millième fois la thèse maintenant
abandonnée de tout ce qui a quelque ressource de discussion dans la
pensée, cette distinction banale de l'avocasserie philosophique d'un
christianisme du passé mis en contraste avec le christianisme de
l'avenir. «Le christianisme du passé est judaïque,--dit-il insolemment
pour les juifs, nos ancêtres, et pour nous;--il est judaïque parce
qu'il prétend maintenir, sans hérésie, sans atteinte à la tradition,
l'intégrité de la croyance.» Et pour légitimer cette affirmation, qui,
vous le voyez, se détruit seulement en s'exprimant, et prouver qu'il
est de l'essence de la vérité éternelle d'être moins forte que le
temps et de changer avec lui, après avoir posé le principe faux du
changement nécessaire il le complète en l'appuyant sur des
affirmations historiques d'une égale fausseté.
«Ainsi--dit-il--l'Église de saint Louis n'était pas l'Église de
Constantin», et on pourrait le mettre au défi de dire en quoi ces deux
églises diffèrent! Ainsi encore il assure ailleurs que le
christianisme aurait péri au XVIe siècle sans la réforme protestante,
et il ne parle pas de cette grande réforme du concile de Trente qui,
pendant que Luther et les autres voulaient tout anéantir, sauve tout,
en sauvegardant le dogme,--le dogme éternel! Certes! Taillandier, qui
est un professeur et un lettré, n'a pu rester en de si profondes
ignorances ou tomber dans des oublis si légers, et je sais bien quel
mot la Critique pourrait lui infliger si elle ne savait aussi la
triste faculté de se faire illusion qu'ont les hommes, et ceux-là même
dont la tête a le moins de fécondité.
Du reste, il n'y a pas, dans cette introduction aux fragments
d'_histoire et de philosophie religieuse_, que l'erreur souche du
point de vue principal. Sur la grosse erreur, Taillandier en a brodé
fort bien de petites, comme on brode sur un fond de perles des perles
plus fines. Il n'y a que les perles qui manquent ici. Taillandier n'a
pas même la perle de l'erreur. Il n'en a que la verroterie.
Croira-t-on, par exemple, que dans sa fameuse introduction il ait
confondu honteusement le monde religieux et le monde politique?
Croirait-on qu'il compte deux sortes d'esprits dans le XVIIIe siècle?
Et pourquoi pas trois? pourquoi pas dix?... A quel _fond de choses
réelles_ vont ces vieilles rubriques, usées comme pantoufles par les
sophistes du temps, et qui sont chez Taillandier les procédés
ordinaires?... Spiritualiste de prétention, spiritualiste que nous
connaissons bien, et dont toute la visée et tout l'espoir est de
spiritualiser tellement le christianisme qu'il n'en reste absolument
rien, il pouvait s'épargner ces comédies de _queue_ que les renards
jouent aux dindons; il pouvait s'épargner les filières par lesquelles
il veut faire passer sa pensée... qui n'y passe pas et que nous voyons
toujours!
Parlons maintenant sans ironie. L'amour du christianisme de
Taillandier est tout simplement la haine du catholicisme, comme le
respect de Saisset en est l'envie. Le christianisme prétendu de
Taillandier, c'est la tolérance de tout, sans cela, il ne le
tolérerait pas. Ce christianisme repousse formellement, après l'avoir
cité, ce mot sublime: _le Christ aux bras étroits_, de Bossuet. Il
veut que son Christ, à lui, ait les bras ouverts d'une courtisane! Je
demande bien pardon de mettre de pareils mots l'un en face de l'autre,
même par horreur des idées qu'ils expriment; mais j'en renvoie le
sacrilège à la philanthropie contemporaine, qui, à force d'amour pour
l'auguste liberté des hommes, est parvenue à faire de son Dieu la
prostituée du genre humain.