II

Mais, si Saisset a vu très juste dans les circonstances

contemporaines, et si la question morale et intellectuelle du monde

doit s'agiter entre les conséquents du catholicisme et les conséquents

du panthéisme, a-t-il vu également juste en croyant possible

d'établir, ou, pour parler aussi modestement que lui, de pressentir

une troisième solution à introduire, en _catimini_, sous les regards

de l'opinion, avec des patelinages de plume qui montrent au moins de

la souplesse dans son talent? Si la question philosophique du temps

présent est, comme il l'a dit et comme je le crois, la question de la

personnalité divine; si, au terme où est arrivé l'esprit humain, il

faut, de rigueur, être pour l'homme-Dieu tel que la religion de

Jésus-Christ nous l'enseigne, ou pour le Dieu-homme tel que l'établit

Hegel, Saisset, qui veut bien du sentiment chrétien, mais qui ne veut

pas de la religion chrétienne, et qui, non plus, ne veut pas du

panthéisme, qu'il hait comme un voleur d'héritage parce qu'il le

priverait de la succession sur laquelle il a compté, Saisset, à qui je

ne demanderai pas plus qu'il ne peut me donner, a-t-il fait, du moins,

dans son _Essai de philosophie religieuse_, pour le compte de la

personnalité divine, quelque découverte qui fasse avancer cette

question?

Je viens de lire cette longue méditation cartésienne, faite les yeux

fermés et les mains jointes avec les airs de recueillement d'un

philosophe en oraison, dans _l'in pace_ de la conscience, dans le

silence profond de la petite Trappe psychologique que tout philosophe

porte en soi pour y faire des retraites édifiantes de temps en temps

et s'y nettoyer l'entendement, et, je l'avoue, je n'y ai rien trouvé

qui m'éclairât d'un jour inconnu et fécond la personnalité divine que

nous autres catholiques nous savons éclairer du jour surnaturel de la

foi.

Et il y a plus! je n'ai trouvé, dans cet _Essai de philosophie

religieuse_, ni philosophie ni religion, car le déisme n'est pas plus

une religion que le spiritualisme n'est une philosophie, et le mot

même d'essai n'est pas plus vrai que le reste avec sa modestie, car un

essai suppose qu'on s'efforce à dire une chose neuve, et l'auteur en

_redit_ une vieille dont nous sommes blasés, tant nous la connaissons!

En effet, Saisset, dans ce livre nouveau, quoiqu'il soit imité de

Descartes, est éternellement le Saisset de la _Revue des Deux Mondes_

et des _Essais sur la religion et la philosophie au_ XIXe _siècle_.

Les philosophes ont bien parfois des velléités de transformation, mais

ils ne réussissent guères à s'enlever de la glu d'idées dans laquelle

ils ont été pris une fois, et leur pensée y reste prise. L'englument

éclectique n'a point manqué à Saisset. Il ne s'en retirera jamais.

L'éclectique qu'il fut dans sa jeunesse, il l'est encore.

Philosophiquement, comme tous ses pareils, les éclectiques du

commencement du siècle, faits par Cousin à son image, il a toujours eu

un petit bagage d'idées fort léger. Comme les éclectiques, ces

emprunteurs à tout le monde, il les doit, ses idées, à Descartes, à

Leibnitz ou à Reid, et cela s'appelle la progression des êtres, le

grand optimisme, la liberté humaine, la Providence et l'étude des

faits de conscience; et voilà la valise faite de Saisset et de ces

messieurs!

Eh bien, aujourd'hui que cette philosophie court-vêtue et en souliers

plats, et fort plats,--comme la Perrette, portant sur sa tête son pot

au lait, dans la fable,--aujourd'hui que cette philosophie a une peur

blême pour ce pot au lait qui va tomber peut-être, Saisset a-t-il au

moins ajouté quelque chose à son poids pour en assurer l'équilibre? Y

a-t-il mis le poids d'une idée de plus, et n'est-ce pas sans cesse le

même ballonnage de spiritualiste et de providentiel, qui ne leste

rien, n'assure rien et titube toujours?...

Son livre est divisé en deux parties: la première est l'histoire

discursive et critique des philosophes antérieurs et contemporains et

de leurs systèmes: Descartes, Malebranche, Spinoza, Newton, Leibnitz,

Kant, Fichte, Schelling et Hegel, et, dans un temps où la philosophie

n'est plus que l'histoire de la philosophie, cette partie du livre,

dans laquelle il y a l'habitude des matières traitées qui singe assez

bien le talent, se recommande par l'intérêt d'une discussion menée

grand train et avec aisance; mais, d'importance de sujet, elle est

bien inférieure à cette seconde partie où l'esprit s'attend à trouver,

contre toutes les erreurs et les extravagances signalées par l'auteur

dans toutes les philosophies, un boulevard doctrinal solide, et

s'achoppe assez tristement contre ces infiniment petits

philosophiques: le déisme de la psychologie et ses conséquences

inductives et probables,--ce déisme dont Bossuet disait, avec la

péremptoire autorité de sa parole, «qu'il n'est qu'un athéisme

déguisé»! Avouez que c'est là une puissante manière de fortifier aux

yeux des hommes la personnalité de Dieu.

Telle est pourtant la théorie d'Émile Saisset.

Ce n'est pas même une théorie. Ce sont des affirmations peu carrées et

peu appuyées, mais rondes plutôt et glissantes, de ces inductions

données cent fois par l'école cartésienne tout entière, cette école du

_moi_ qui n'a jamais su jeter de pont d'elle à Dieu et dont l'auteur

de l'_Essai d'une philosophie religieuse_ a répété, sans les varier,

les termes connus. Ce n'est ni plus ni moins qu'un petit catéchisme

cartésien à l'usage des faibles qui ne veulent pas devenir forts, car

la force, c'est une témérité pour les prudents, et la force serait,

sur cette question de Dieu, de s'élever plus haut qu'une philosophie

qui la pose, l'agite, mais n'a jamais pu la résoudre.

Certes! oui, Saisset a bien raison d'être modeste. Quand il l'est, on

peut le prendre au mot. Sans originalité d'aucune sorte, trivial même

dans le faux, par exemple dans la question des religions, qui ne sont,

d'après lui, que des amusettes et des symboles, l'oeuvre de Saisset

n'ose rien de dogmatique et de réellement décisif sur la personnalité

divine, d'abord parce que le déisme pur ne le permet pas, et ensuite

parce que, sur cette question de Dieu, l'Institut ne se soucie pas

qu'on dépasse la ligne circonspecte d'une haute convenance sociale.

Or, Saisset est un déiste qui vit toujours, de pensée, de désir et

d'âme, en la présence de l'Institut.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 18 / 130 题