SAISSET[8]

I

L'_Essai de philosophie religieuse_ d'Émile Saisset veut à toute force

être modeste. C'est une composition très travaillée en modestie. On

s'attendait peu à ce ton, agréable du reste, et convenable surtout, de

la part de Saisset, un des diacres de Cousin, qui proclamait, il y a

peu d'années, que les philosophes «étaient désormais les seuls prêtres

de l'avenir,» et cela avec le contentement fastueux d'un homme qui en

tenait sous clef tout un petit séminaire. Saisset, professeur, et, si

je ne me trompe, suppléant de Cousin, lequel, lui, a donné sa

démission de philosophe entre les mains des dames et est entré dans

les pages de madame de Longueville, Saisset a baissé infiniment de

note depuis le temps où il se croyait un prêtre et, qui sait?

peut-être un évêque des temps futurs. Sa religion de l'avenir lui

paraît, en ce moment, fort menacée, et son livre est un cri d'alarme;

mais un cri d'alarme discrètement poussé, car tout est discret dans

Saisset: le ton, le talent, et même la peur.

[8] _Essai de Philosophie religieuse_ (_Pays_, 8 novembre 1859).

Il a peur, en effet. Et il y a de quoi. La philosophie _qu'il adore_

(_sic_) est cernée et va mourir un de ces jours, non pas, comme

Constantin Paléologue, au centre d'un monceau d'ennemis circulairement

immolés autour d'elle, car la philosophie de Saisset n'a jamais tué

personne: elle n'est meurtrière que de vérité; mais elle va mourir au

milieu d'ennemis chaque jour plus nombreux, plus prompts aux coups et

plus puissants... Parmi eux, bien entendu, le catholicisme est là qui

la presse, et non pas seulement le catholicisme farouche, haineux,

théocratique et rétrograde, que hait modestement Saisset, mais le

doux, le rationnel, le tolérant, que les prêtres des temps futurs

souffrent auprès d'eux en attendant leur propre ordination définitive.

Il est assez simple et assez naturel que le catholicisme soit contre

la philosophie, qui veut lui succéder. Mais voici plus étonnant et

plus terrible. La philosophie est attaquée par la philosophie

elle-même. Ses parricides entrailles se retournent contre elle. _Tu

quoque, fili!_ Elle est frappée par son fils Brutus. Le fils Brutus de

la philosophie est le panthéisme, et ce fils Brutus mérite bien son

nom. Il est brute et brutal.

Et, de fait, le panthéisme, vous dira Émile Saisset, est en train de

devenir tout à l'heure la philosophie universelle de l'Europe. Que

l'Europe le sache ou l'ignore, qu'elle en soit consciente ou

inconsciente, elle est en lui, il est en elle, il est partout! Il

est dans les penseurs, il est dans les artistes, il est même dans

les femmes, qui croient à la substance et plaisantent...

panthéistiquement! La France fut assez jeune, dans le temps que

Cousin n'était pas encore dans les pages de madame de Longueville

et _commissionnait_ pour le compte de la philosophie française, la

France fut assez naïve (ce n'est pas là pourtant son habitude, mais

c'était la France philosophique, il est vrai,) pour accepter comme

une merveille exotique les germes de l'hegelianisme rapportés

pieusement dans le chapeau ou sous le chapeau de Cousin, et cette

fleur a donné ses fruits. Qui a goûté du Proudhon, du Taine, du

Renan, du Vacherot, les connaît, ces fruits germaniques, cultivés

par des mains françaises sur un sol français. Ce n'est pas bon, mais

c'est demandé, et la philosophie telle que l'enseigne Saisset

commence à ne plus placer ses produits. Ils paraissent insuffisants,

fades et même fadasses, aux goûts développés et à la fureur d'un

temps dépravé. Il y a des choses qui font trembler Saisset.

L'accroissement de la personnalité qui s'en va monstrueux, la rage

universelle de jouir, et tout de suite encore! enfin l'activité de

l'esprit aiguillonnée, exaspérée par cette rage de jouir, voilà ce

que ne saurait diminuer, apaiser ou contenir la philosophie, un peu

vieillotte, maintenant, pour ce faire, qu'on appelle proprement la

philosophie française, celle-là qui sortit de Descartes,--lequel,

lui, ne sut jamais sortir de lui-même!--qui fit un jour sa grande

fredaine de Locke, mais qui s'en est repentie quand elle fut sur

l'âge, plus morale en cela qu'une de ses amies, la _grand'mère_ de

Béranger.

Eh bien, cette philosophie est-elle irrémédiablement finie? Doit-elle

définitivement céder la place, l'influence et l'empire, au

catholicisme, qui nous ramènera au moyen âge ou au panthéisme, qui

nous amènera un âge comme l'histoire n'en a pas encore vu? Car la

question se débat, selon Saisset, entre ces deux alternatives: «Il n'y

a que deux espèces de penseurs conséquents,--dit-il textuellement à la

page XXV de son introduction:--ceux qui nient la raison, la science et

le progrès et veulent le retour de la théocratie du moyen âge, et ceux

qui veulent une reconstitution radicale de la société et de la vie

humaine.» Pour lesquels nous prononcerons-nous?...

Après ces paroles et la question ainsi posée, qui ne croirait que

Saisset a choisi? Qui ne croirait qu'il est un de ces radicaux

courageux, un de ces panthéistes qui semblent les progressistes réels

en philosophie, puisqu'ils sont les derniers venus? Et cependant, non!

il ne l'est pas. Loin de choisir, il se dérobe. Bien loin d'être une

déclaration de panthéisme, le livre est, au contraire, une discussion

en forme contre le panthéisme et une doctrine élevée à côté pour

échapper aux conclusions envahissantes de ce fléau qui s'étend

toujours. Entre les théocrates du moyen âge et les terribles séculiers

de l'avenir, qui a donc pu retenir Saisset et lui faire tracer une

tangente par laquelle il se sauve des uns et des autres? Cela est

curieux, mais cela doit être certainement la théocratie à son usage,

cette théocratie philosophique qui n'est pas rétrograde, celle-là, et

qu'il a rêvée pour lui et pour ses amis. Il ne veut pas manquer sa

prêtrise. Il ne lâche pas sa part de troupeau, et son livre, intitulé

_Essai de Philosophie religieuse_[9], n'a pas d'autre sens que

celui-là, sous ses formes d'une simplicité piperesse et d'une modestie

qui prouve qu'on n'a plus la puissance, car l'humiliation n'est pas

l'humilité!

[9] Charpentier.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 17 / 130 题