Tel est, en effet, tout l'esprit et toute la portée du travail que
Jourdain vient de publier. Prouver que saint Thomas d'Aquin,
l'Aristote du catholicisme (mais du catholicisme: voilà bien ce qui
gâte un peu l'Aristote!), fut un philosophe plus et mieux que Kant et
Hegel, par exemple, les Veaux non pas d'or, mais d'idées, de la
philosophie contemporaine; montrer qu'on peut très bien dégager de son
oeuvre théologique une philosophie complète, avec tous ses
compartiments, et que le monde d'un instant qui l'a pris pour une tête
énorme, ce grand _Boeuf de Sicile_ dont les mugissements ont ébranlé
l'univers, ne fut dupe ni de l'illusion ni de l'ignorance; demander
enfin pardon au XIXe siècle pour une telle gloire: voilà le programme
de l'Académie et le livre de son lauréat.
Cela n'est pas très ambitieux, n'est-ce pas? et même cela se contente
d'être modeste. Cela mutile saint Thomas, le géant d'ensemble, qui
concentra dans une colossale unité la science divine et la science
humaine. Cela renverse le sens de la lorgnette et fait voir les choses
par le petit côté, non par le grand. Mais que voulez-vous? Tout est
relatif. C'est beaucoup encore. Qui se serait attendu à cela il y a
seulement quelques années: saint Thomas d'Aquin exalté dans une
académie de philosophes, Charles de Rémusat rapportant? Publié
aujourd'hui sous la forme de deux gros volumes in-8º[3], le travail
de Jourdain s'ajuste aux proportions du cadre tracé par l'Académie.
[3] Hachette et Cie.
L'auteur a l'esprit de sa consigne. Il n'est téméraire ni pour
personne ni contre personne. Il a des prudences, quoiqu'il ne soit pas
un serpent. Comme Covielle, on lui souhaiterait d'en être un, et un
lion aussi! On lui souhaiterait encore--comme Covielle--que son rosier
fût plus fleuri. Mais enfin le tout de sa petite culture est fort
propre. Philosophe qui se surveille et qui se lave beaucoup les mains
dès qu'il a touché à la théologie, il n'efface pas, du moins, sur son
front la trace de son baptême, et quand il approche le plus de
l'Académie il se dit chrétien avec une honnête rougeur.
Car il est chrétien. Il est bien un peu païen aussi, et de famille
païenne par-dessus le marché, ami de son temps; mais il est épris
d'une chrétienne qu'il veut faire accepter par les siens. Son livre
est très diplomatique. C'est un plaidoyer insinuant, adroit, accordant
quelque chose pour obtenir beaucoup, quêtant la tolérance
philosophique avec des airs aimables,--on quête toujours dans un sac
de velours,--indiquant des rapports étranges et bons entre la
philosophie de saint Thomas d'Aquin et les philosophes modernes, et
poussant à ce qu'on se prenne la main et qu'on s'embrasse. Le procédé
de Jourdain est accommodatif. Il consiste à reprendre d'une main tout
doucettement ce qu'il a donné de l'autre avec un grand geste, et ce
qui suit va le faire comprendre.
Agrégé à la Faculté des lettres, sorti de l'Université pour entrer à
l'Académie dont il a voulu le prix, qu'il n'a pas manqué, ayant par
conséquent des terreurs respectueuses fort naturelles pour le
progrès, et non moins naturellement des affections intellectuelles
pour l'Église, Jourdain a été le juge de paix qui appelle les parties
en conciliation dans son cabinet avec la plus grande politesse.
Il y a mandé les doctrines les plus opposées, et, en vertu de sa
modération, vertu moderne, et de ce style modéré qui est le style de
la maison dans laquelle il juge, il a tout arrangé à l'amiable entre
la scolastique et la philosophie, entre les ténèbres du moyen âge et
les lumières de cet âge-ci, entre la foi et la raison...
Les esprits absolus n'accepteront probablement pas les décisions
onctueuses, gracieuses et officieuses de Jourdain, car les esprits
absolus n'acceptent rien et veulent tout prendre; mais l'Académie les
a acceptées. Qui pourrait s'en étonner n'aurait pas lu Jourdain.
Correct et grave, mais surtout très grave, ayant même l'avantage
d'être lourd parfois, ce qui ajoute encore à la gravité, cette fortune
des écrivains actuels, Jourdain n'a ni une seule expression
pittoresque ni une seule expression incisive, ce qui serait une
indécence en métaphysique. Esprit de juste milieu, qui se
démène--rendons-lui cette justice!--pour être juste, il reste milieu,
mais non juste, à peu près en toutes choses, et c'est par là qu'il a
triomphé. Avec son style naturellement sans couleur, ce style blanc et
doux que l'abstraction a blanchi encore, il n'a fait aucun mal aux
yeux des hommes à conserves qui avaient à le juger, et ils ont tous
apprécié infiniment cette flanelle.
Certainement, pour manquer le prix il fallait s'y prendre de tout
autre manière. Mais Jourdain n'avait pas l'ambition de manquer le prix
avec éclat. Il aurait fallu une hauteur dans l'aperçu et une décision
dans la pensée qui n'étaient pas dans les plans de Jourdain,
eussent-elles été dans ses puissances. Jourdain, ne nous y trompons
pas! est, de naissance comme d'état, un philosophe. C'est un
philosophe qui chasse de race, un philosophe de père en fils, dont le
père eut autrefois aussi son prix d'académie, et qui a voulu continuer
cette gloire paternelle. Certes! ce n'est pas avec de telles
préoccupations que l'on peut dépasser, par la fierté ou la soudaineté
de l'aperçu, par l'indépendance, par un style vivant et anti officiel,
les conditions du programme de l'Académie, cet établissement de haute
bienfaisance littéraire, qui n'existe que pour mettre en lumière les
talents qui, tout seuls, ne s'y mettraient pas.